L’Homme de Lyon
François-Guillaume Lorrain
Grasset
9782246772118
Paru en 2011.

Le père du narrateur lui a laissé un mystérieux paquet contenant six photos et quelques lettres. Retour sur un passé trouble.

De mon point de vue de lectrice, il s’agit là d’une histoire à la fois intéressante par le processus d’enquête, de découverte de l’histoire familiale, mais aussi dérangeante par le voyeurisme du lecteur qui découvre la relation entre le narrateur et sa famille dans toute sa mesquinerie, voyeurisme renforcé par le pseudonyme transparent de « Rolin », même si on peut comprendre la nécessité de cette distanciation.

De mon point de vue de Lyonnaise, c’est amusant (et rare) de pouvoir suivre la progression du narrateur rue après rue. On peut projeter des images précises du décor. Une petite mention aussi pour le vocabulaire spécifiquement lyonnais que j’utilise sans y penser : je ne savais même pas qu’on ne disait pas, ailleurs, l’« allée » d’un immeuble.

J’ai apprécié aussi de découvrir l’histoire de Lyon pendant la Deuxième Guerre mondiale, que je connaissais mal. De ma famille, seule ma grand-mère maternelle avait connu cette période à Lyon, dont elle a peu parlé, et il est maintenant trop tard.

Un bon roman, que je recommande aux Lyonnais, comme à ceux qui n’ont pas eu la chance de naître à Lyon. ;-)

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En commençant par son grand-père, il a escamoté son père, esquivé sa mère. Quand il a eu douze ans, elle l’avait expédié en pension pour des raisons que j’ignore. Si sa mère l’avait abandonné, cela n’avait rien d’étonnant : ado, voilà ce que je lui avait balancé un jour, avec la vacherie de mon âge. Sans le faire exprès; j’avais touché juste. Voir pleurer mon père était inconcevable. Le faire pleurer fut un moment inoubliable.

 

La chambre des vies oubliées
[The Room of Lost Things]
Stella Duffy
Grasset
9782246745419
Paru en 2010.

Robert est âgé d’une soixantaine d’années et cherche quelqu’un ppour reprendre son pressing. Le seul candidat qui se présente est Akeel, d’origine pakistanaise. Ils vont travailler ensemble pendant un an, d’abord un peu gênés, sans trop savoir par quel bout se prendre, puis vont devenir amis. Autour d’eux et du pressing gravitent toute une galerie de personnages hauts en couleurs.

La Chambre des vies oubliées est une très belle tranche de vie londonienne. En fait, le roman capture tellement bien l’atmosphère du quartier de Southwark que ça m’en a donné envie de retourner à Londres.

Les personnages sont très attachants, croqués en quelques traits, mais sans tomber dans la caricature, et montrent parfaitement le multiculturalisme de ce quartier londonien.

Seul les romans policiers de Stella Duffy avaient déjà été publiés en français ; j’espère que La Chambre des vies oubliées inaugure la parution de ses autres romans.

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Lorsque Robert a passé son annonce dans le South London Press, en décembre, il ne s’attendait pas à une avalanche de réponses. Et à vrai dire, il ne le souhaitait pas. C’était un premier pas. Un premier pas vers les adieux, un premier pas vers le départ ; il n’était pas près et ne le serait pas avant un petit moment, l’annonce était un début. Robert a toujours été un homme réfléchi et méliculeux — lent selon les uns, attentif et déterminé selon les autres. Il n’a jamais promis de nettoyer un costume en moins de deux heures. Ce n’est pas possible, pas si on veut faire du bon travail. D’autres teinturiers vous promettront peut-être la lune, ou de vous rendre avant midi un costume déposé le matin, Robert Sutton, lui, ne promet jamais que ce qu’il est capable de faire. Pas plus, et certainement pas moins. Un homme prudent qui réfléchit longtemps et sérieusement avant d’agir, car il sait trop bien que tout acte a des conséquences. Il ne s’attendait donc pas à être enseveli sous les réponses et, comme il voulait prendre son temps, il ne le désirait pas non plus. En fait, il n’en a reçu qu’une.

 

Des mains si douces
[יד ענוגה]
Igal Sarna
Grasset
9782246747611
Paru en 2010.

Yola Sarna est une femme qui n’a jamais vraiment été heureuse. Elle a émigré de Pologne en Palestine dans les années 30, s’est mariée, a eu un enfant mort-né, a divorcé, s’est remariée, a eu deux enfants. Son fils Igal part à la découverte de sa vie depuis les bribes parfois erronées qu’elle lui livre.

Un récit très intimiste, qui laisse une impression un peu vague, comme d’onirisme. La mère de l’auteur est âgée et sa mémoire défaillante, et les informations sont du coup souvent peu exactes, voire contradictoires. Sarna nous raconte à la fois sa quête et la vie de sa mère, entremêlant les deux avec art. On assiste à la guerre, vécue par procuration au travers des récits des réfugiés, puis au déferlement des rescapés de la Shoah dans le tout nouvel état d’Israël, pendant que Yola vit ses propres tragédies et bonheurs.

Un très beau récit, sur le thème de la famille et des secrets familiaux.

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C’était à l’époque où elle avait encore un téléphone à côté de son lit. Ensuite elle n’en voudrait plus. Elle n’en avait pas besoin. Personne ne l’appelait jamais. C’était gaspiller son argent inutilement. Petit à petit, elle se dépouilla de tout ce qui la reliait au monde, elle se débarrassa de la télévision, renonça à son petit appareil auditif qu’elle peinait à mettre en marche. On n’avait qu’à crier pour se faire entendre. Elle filtra les bruits du dehors pour mieux écouter les voix du passé et les murmures de ses fantômes. Mais elle conservait encore à son chevet un téléphone, pratiquement muet, qu’elle ne décrochait plus. Son écriture devenait illisible. J’ai gardé un papier que lequel elle a griffonné le nom de Rathaus, en caractères latins. Sa main tremblait si fort qu’on aurait dit des lettres gothiques. Un des médecins de la maison de retraite m’a montré les examens de l’état mental qu’il lui fait à intervalles réguliers. J’observe que la montre qu’elle avait dessinée à son arrivée — un cercle parfait représentant le cadran avec tous les chiffres et les aiguilles nécessaires — avait à présent à moitié fondu, comme dans la célèbre toile de Dalí. Les heures ont disparu et il ne reste qu’une ligne brisée, le délicat entrelacs du temps.

 

Un soupçon légitime
[War er es?]
Stefan Zweig
Grasset
9782246756118
Paru en octobre 2009.

Un jeune couple vient s’installer à la campagne. L’homme voue une passion excessive à son chien, jusqu’au jour où il apprend que son épouse est enceinte.

Zweig revient sur un de ses thèmes de prédilection : la monomanie. Si celle-ci est relativement inoffensive lorsqu’elle s’applique à des objets ou des concepts, elle devient beaucoup plus dangereuse quand elle a pour cible des êtres vivants.

La connaissance qu’a Zweig de la nature humaine illustre parfaitement son argument dans cette nouvelle. Il crée l’angoisse autour d’une incertitude qui n’est jamais complètement levée. L’hypothèse que son narrateur formule peut sembler naïve ou simpliste, requérant d’appliquer à un animal des sentiments humains, et pourtant c’est la seule qui tienne la route.

Dérangeant, glaçant, horrifiant, un petit bijou de psychologie et d’écriture.

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Le samedi, lorsque nous sortîmes de chez nous pour notre promenade du soir, nous entendîmes des pas lourds et pressés qui nous suivaient, et quand nous nous retournâmes, il y avait un homme massif et enjoué, qui nous tendit une large main rougeaude, couverte de taches de rousseur. C’était le nouveau voisin et il avait appris à quel point nous avions été aimables avec sa femme. Bien sûr, cela ne se faisait pas de nous courir après ainsi, en bras de chemise, sans nous avoir d’abord rendu une visite en bonne et due forme. Mais sa femme lui avait dit tant de bien de nous, qu’il n’avait pas voulu perdre une minute pour venir nous remercier. Et il était donc là, lui, John Charleston Limpley, et n’était-ce pas, à vrai dire, épatant qu’on ait à l’avance baptisé en son honneur cette vallée Limpley Stoke, avant même qu’il puisse se douter qu’il aurait l’intention de s’installer un jour ici — oui, il était là et espérait bien y rester, aussi longtemps que Dieu lui accorderait de vivre. Il trouvait cet endroit plus splendide que n’importe quel autre endroit au monde et il tenait à nous dire dès maintenant de tout cœur qu’il serait un bon et digne voisin. Il parlait si vite, d’une façon si animée et avec une telle faconde qu’il était presque impossible de l’interrompre. J’eus donc tout le loisir de l’étudier à fond. Ce Limpley était une masse imposante, d’au moins six pieds de haut, avec de larges épaules carrées qui eussent fait honneur à un haltérophile, mais, comme beaucoup de géants, il arborait une bonhommie enfantine. Quand il clignait des yeux — de ses yeux étroits, un peu embués et surmontés de paupières rousses — il inspirait une entière confiance. Il exhibait sans cesse, à chaque éclat de rire dont il ponctuait son discours, ses dents d’une blancheur éclatante ; il ne savait trop que faire de ses énormes mains, il avait du mal à les tenir tranquilles, on sentait qu’il aurait préféré s’en servir pour vous taper amicalement sur l’épaule et c’est pourquoi, afin de canaliser son énergie, faute de mieux, il faisait craquer les articulations de ses doigts. Pouvait-il se joindre à notre promenade, tel qu’il était, en bras de chemise ? Lorsque nous acquiesçâmes, il marcha avec nous, et nous raconta en désordre que par sa mère il était originaire d’Écosse, mais qu’il avait grandi au Canada, et, tout en discourant, il pointait du doigt tantôt un arbre luxuriant tantôt une jolie colline : tout cela était splendide, d’une splendeur à nulle autre pareille ! Il parlait, il riait, il s’enthousiasmait presque sans interruption ; il se dégageait de cet homme imposant, plein de santé et de vitalité, un flot revigorant d’énergie et de bonheur, qui vous emportait. Lorsque nous prîmes congé de lui, nous étions tous deux comme réchauffés. « A vrai dire cela fait longtemps que je n’ai pas rencontré quelqu’un d’aussi cordial, d’aussi vivant », déclara mon mari, qui, comme je l’ai déjà dit, était d’ordinaire toujours très prudent et réservé dans son jugement sur les gens.

 

Le Rêve du philologue
[Filologens dröm]
Björn Larsson
Grasset
9782246737414
Paru en avril 2009.

Une série de nouvelles autour du thème de la découverte, ou plus souvent, de ces choses qu’il vaudrait mieux ne pas découvrir, Le Rêve du philologue n’est pas forcément d’une lecture facile, mais ô combien enrichissante. La nouvelle sur la philosophe, notamment, donne à penser.

Chaque nouvelle tournant autour d’un chercheur d’une spécialité différente, elle nous donne aussi un aperçu gentiment moqueur de la vie universitaire.

Un livre d’une intelligence rare, passionnant, qui s’adresse à un public cultivé.

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Comme son nom l’indique, Helena von H était d’origine noble. Depuis l’enfance, on lui avait répété que du sang bleu coulait dans ses veines. Ses parents ne voulaient naturellement pas dire par là qu’il était vraiment bleu. On n’était plus à l’époque où la noblesse était si anémique d’oisiveté et de parasols — surtout dans le cas des femmes car les hommes, eux, devaient malgré tout sortir de temps en temps à l’air libre et à dos de cheval pour affirmer leur virilité en tuant un cerf ou un renard — qu’on aurait pu être tenté de croire que leur sang était d’une autre couleur que celui du reste de la population. Mais, malgré la plaisanterie sous-entendue lors de son évocation — an passant et volontiers en présence de roturiers —, il était clair que la famille von H avait quelque chose de particulier. Il était loin d’être aussi clair en quoi consistait cette « particularité », et pourtant cdelui qui aurait fait valoir qu’il ne s’agissait que d’héritage culturel aurait rencontré un silence éloquent. Ceci ne signifiait pas qu’on allât jusqu’à soutenir qu’il y eût des gènes von H qui fussent différents des autres. On estimait plutôt, en son for intérieur, que la famille possédait certaines dispositions, peu nombreuses mais capitales, qui la mettaient à part, surtout de ceux dépourvus de particule. Dans le cercle des initiés on ne faisait pourtant pas mystère que cette petite différence héréditaire entre la famille von H et les autres était à l’avantage de la première.

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