avr 272009
 

Le Mythe de Meng
Su Tong
Flammarion
9782081202627
Paru en mars 2009.

Dans un passé indéterminé mais lointain, une jeune femme part à la recherche de son mari, enrôlé de force pour travailler sur la Grande Muraille de Chine. Son voyage n’est pas de tout repos, et ce qui l’attend au bout n’est pas vraiment joyeux.

Le langage était très poétique, mais c’est tout ce que je peux dire en la faveur de ce livre. J’ai trouvée l’intrigue à la fois confuse et ennuyeuse, et certains des rebondissements m’ont laissée complètement déconcertée (la chasse aux garçons-cerfs ? sérieusement ??).

Les critiques que j’ai pu trouver étaient plutôt positives, donc il est fort possible que ma déception avec ce livre vienne de moi. J’admets volontiers que je ne connais presque rien à la littérature ou même la culture chinoise, donc j’ai forcément du mal à apprécier.

Lire un court extrait »

Tout ceci nous amène à Jiang Binu. C’était une jeune femme éclatante, aux traits délicats, dont les larmes pouvaient s’accumuler derrière deux grands yeux sombres. Dotée d’une abondante chevelure que sa mère coiffait en deux chignons derrière ses oreilles, elle avait appris à y dissimuler ses larmes. Hélas, sa mère mourut alors que Binu était encore jeune, emportant avec elle sa formule secrète. Binu pleura ouvertement pendant toute sa jeunesse, ses cheveux restant à jamais mouillés et impossibles à coiffer correctement. ceux qui s’approchaient d’elle sentaient sur leur visage un nuage de gouttes d’eau. Sachant qu’il s’agissait des larmes de Binu, ils chassaient le liquide d’un air étonné : « Comment Binu peut-elle avoir tant de larmes ! »

Il serait injuste de prétendre que Binu versait davantage de larmes que les autres jeunes filles du village des Pêchers, mais sa manière de pleurer était de loin la plus maladroite. Une preuve de sa pure innocence était son incapacité à imaginer une manière plus habile de répandre ses larmes. Ainsi, alors que les autres jeunes filles parvinrent à épouser des commerçants ou des propriétaires terriens, ou, plus bas dans l’échelle sociale, des charpentiers ou des forgerons, le choix de Binu se borna à l’orphelin Wan Qiliang. Que lui apporta son mariage ? Un homme et neuf mûriers, rien de plus.

avr 232009
 

17 Kingsley gardens
[The Lighted House]
Richard Mason
JC Lattès
9782709629546
Paru en mars 2009.

Joan a 80 ans et ne pouvant vivre seule, doit rentrer en maison de retraite. Sa fille Eloise lui offre un dernier voyage en Afrique du Sud, d’où elle est originaire. Là, elle découvre des pans entiers de l’histoire de sa famille qu’elle ignorait. Rentrée en Angleterre, Joan glisse dans la folie tandis qu’Eloise se débat entre soucis professionnels et soucis familiaux.

Honnêtement, les thèmes de la famille et de la vieillesse ne sont pas vraiment mes préférés, et la seule raison pour laquelle j’ai commencé ce livre, c’est que l’Afrique du Sud est un pays qui me fascine.

Bien que l’Afrique du Sud, et notamment la Guerre des Boers, est un point de départ qui sous-tend tout le roman, la raison pour laquelle j’ai adoré ce livre, c’est Joan, dont la vie est faite de regrets et de non-dits. Ses relations avec sa famille sont complexes, difficiles, authentiques.

Le roman alterne le point de vue de Joan et celui d’Eloise, et la descente dans la folie de Joan est tellement bien écrite qu’il m’a fallu un moment avant de réaliser que oui, Joan perdait les pédales (ou plutôt les faisait apparaître).

17 Kingsley gardens est un roman magnifique, subtil et puissant, à ne surtout pas manquer !

Lire un court extrait »

Elles sonnèrent. Une infirmière vêtue d’un élégant uniforme blanc et gris, arborant un badge où figurait son nom — Karen —, les accueillit dans le vestibule à colonnades :

« Vous devez être madame McAllister, puis-je vous appeler Joan ? » Elle prononçait chaque mot avec une cordialité toute professionnelle. « Je suis la surveillante générale, bienvenue à l’Albany ! »

Joan trouva le ton de Karen caractéristique. Il évoquait des dalles lessivées et des salles communes d’une propreté méticuleuse, un air sain. Plutôt bien en chair, cette femme se déplaçait d’un pas résolu et circonspect.

« Si vous voulez bien me suivre », ajouta-t-elle.

Joan jeta un coup d’œil derrière son épaule pour s’assurer que les deux pédales de piano en cuivre doré qui s’étaient matérialisées dans le taxi l’escortaient toujours. C’était bien le cas. Voilà qui l’enchanta, c’était leur première apparition de la semaine alors qu’elle ne cessait de les guetter. Elles ne s’étaient pas manifestées lors de la visite de la maison de retraite d’Enfield, ce qui avait emplifié la mauvaise impression que lui avaient faite ses couloirs humides et le sol en béton du prétendu jardin. Galvanisée par leur présence, Joan accompagna Eloise et Karen jusqu’au bureau de réception, derrière lequel elle patienta pendant qu’Eloise inscrivait Joan McAllister, Eloise McAllister sur le registre des visiteurs. La surveillante générale leur proposa une boisson chaude.

avr 162009
 

Firmin. « Autobiographie d’un rongeur de livre »
[Firmin. Adventures of a Metropolitan Lowlife]
Sam Savage
Actes Sud
9782742783489
Parution prévue en mai 2009.

Firmin est né dans une librairie, sur les pages du chef-d’œuvre le moins lu de la littérature anglo-saxonne. Il grandit au milieu des livres, apprend à lire en les mangeant, explore le monde, découvre le cinéma porno, rêve de devenir écrivain (il a une première phrase ; ce qui lui manque, c’est une deuxième), s’entiche de son libraire, rêve d’être son ami (et est terriblement déçu), est recueilli par un écrivain un peu marginal, un peu alcoolo, assiste à l’agonie du quartier où il a grandi.

Oh, et Firmin est un rat.

Firmin est un conte magnifique, une ode à la lecture et au livre, dans lequel tous les lecteurs se reconnaîtront. C’est aussi une exploration de la différence et de l’exclusion.

Chaudement recommandé.

Lire un court extrait »

J’avais toujours imaginé que si, d’aventure, j’écrivais un jour l’hitoire de ma vie, la première phrase en serait saisissante : quelque chose de lyrique à la Nabokov, « Lolita, lumière de ma vie, feu de mes reins » ou de radical à la Tolstoï au cas où le lyrisme me ferait défaut, « Les familles heureuses se ressemblent toutes, les familles malheureuses sont malheureuses chacune à leur façon ». Les gens se rappellent ces mots, même quand ils ont tout oublié du livre qui va avec. Mais à mon avis, en matière d’amorce, on n’a jamais surpassé celle du Bon soldat de Ford Madox Ford : « Voici l’histoire la plus triste qu’il m’ait été donnée d’entendre. » J’ai beau l’avoir lue des dizaines de fois, j’en reste encore comme deux ronds de flan. Ford Madox Ford, lui c’était un Grand.

Tout au long de cette vie de dur labeur dédiée à l’écriture, jamais je n’ai livré combat aussi viril — oui, viril c’est le mot ! — que pour donner une forme à ces premières phrases. J’ai toujours pensé que, passé ce cap, le reste viendrait tout seul. Je me représentais cette première phrase comme une sorte d’utérus sémantique fourmillant d’embryons de pages vierges, de bourgeons, fruits du fénie, mourant d’envie d’éclore. L’intégralité de l’histoire exsuderait, pour ainsi dire, de cette matrice. Quelle erreur ! C’est tout le contraire qui arriva. Et pourtant, j’en avais écrit plusieurs de tout beauté… Savourez ceci, par exemple : « Lorsque le téléphone sonna à trois heures du matin, Morris Monk sut avant même de décrocher qu’il s’agissait d’une femme et Morris Monk savait autre chose : les emmerdes n’allaient pas tarder à pleuvoir. » Ou encore : « Juste avant d’être réduit en charpie par les soldats sadiques de Gamel, le colonel Benchley vit défiler devant ses yeux les images du petit cottage blanchi à la chaux du Shropshire et, sur le pas de sa porte, Mme Benchley entourée de leurs enfants. » Ou bien aussi : « Paris, Londres, Djibouti, tout lui semblait irréel à présent qu’il se tenait, cette année encore, au milieu es ruines d’un énième repas de Thanksgiving avec sa mère, son père et cet abruti de Charles. » Comment demeurer indifférent à de telles amorces ? Elles sont si lourdes de sens, si, j’ose le dire, émouvantes qu’on les sent prêtes à craquer sous le poids des chapitres entiers qu’elles renferment — chapitres inexistants et pourtant déjà si présents, oui, présents !

Hélas ! Bulles de savon, chimères que tout cela. Chacune de ces belles phrases prometteuses s’apparentait à une boîte joliment emballée entre les mains d’un enfant impatient, une boîte pleine de graviers et de déchets mais qui émet un son terriblement excitant quand on la secoue. Pauvre petit, il croit que ce sont des bonbons ! Et, moi, je croyais faire de la littérature. Puis j’ai compris que ces phrases — et bien d’autres encore — n’étaient pas le tremplin vers un chef-d’œuvre en germe mais les barrières infranchissables qui me coupaient de lui. Voyez-vous : elles étaient trop parfaites. Je n’étais pas à la hauteur. Certains écrivains n’égalent jamais leur premier roman. Moi, je n’ai jamais pu égaler ma première phrase. Et regardez où j’en suis, relisez le début de ce récit, ma dernière œuvre, mon ultime opus : « J’ai toujours imaginé que si d’aventure. » Bon Dieu ! « Si d’aventure » ! Vous voyez le problème. Nul. Poubelle.

avr 112009
 

Je suis libraire et je viens de prendre la responsabilité du rayon littérature étrangère. Je vais donc en profiter pour parler de ce que je lis, de ce que j’ai aimé, mais aussi de ce qui m’a déçu.