avr 162009
 

Firmin. « Autobiographie d’un rongeur de livre »
[Firmin. Adventures of a Metropolitan Lowlife]
Sam Savage
Actes Sud
9782742783489
Parution prévue en mai 2009.

Firmin est né dans une librairie, sur les pages du chef-d’œuvre le moins lu de la littérature anglo-saxonne. Il grandit au milieu des livres, apprend à lire en les mangeant, explore le monde, découvre le cinéma porno, rêve de devenir écrivain (il a une première phrase ; ce qui lui manque, c’est une deuxième), s’entiche de son libraire, rêve d’être son ami (et est terriblement déçu), est recueilli par un écrivain un peu marginal, un peu alcoolo, assiste à l’agonie du quartier où il a grandi.

Oh, et Firmin est un rat.

Firmin est un conte magnifique, une ode à la lecture et au livre, dans lequel tous les lecteurs se reconnaîtront. C’est aussi une exploration de la différence et de l’exclusion.

Chaudement recommandé.

Lire un court extrait »

J’avais toujours imaginé que si, d’aventure, j’écrivais un jour l’hitoire de ma vie, la première phrase en serait saisissante : quelque chose de lyrique à la Nabokov, « Lolita, lumière de ma vie, feu de mes reins » ou de radical à la Tolstoï au cas où le lyrisme me ferait défaut, « Les familles heureuses se ressemblent toutes, les familles malheureuses sont malheureuses chacune à leur façon ». Les gens se rappellent ces mots, même quand ils ont tout oublié du livre qui va avec. Mais à mon avis, en matière d’amorce, on n’a jamais surpassé celle du Bon soldat de Ford Madox Ford : « Voici l’histoire la plus triste qu’il m’ait été donnée d’entendre. » J’ai beau l’avoir lue des dizaines de fois, j’en reste encore comme deux ronds de flan. Ford Madox Ford, lui c’était un Grand.

Tout au long de cette vie de dur labeur dédiée à l’écriture, jamais je n’ai livré combat aussi viril — oui, viril c’est le mot ! — que pour donner une forme à ces premières phrases. J’ai toujours pensé que, passé ce cap, le reste viendrait tout seul. Je me représentais cette première phrase comme une sorte d’utérus sémantique fourmillant d’embryons de pages vierges, de bourgeons, fruits du fénie, mourant d’envie d’éclore. L’intégralité de l’histoire exsuderait, pour ainsi dire, de cette matrice. Quelle erreur ! C’est tout le contraire qui arriva. Et pourtant, j’en avais écrit plusieurs de tout beauté… Savourez ceci, par exemple : « Lorsque le téléphone sonna à trois heures du matin, Morris Monk sut avant même de décrocher qu’il s’agissait d’une femme et Morris Monk savait autre chose : les emmerdes n’allaient pas tarder à pleuvoir. » Ou encore : « Juste avant d’être réduit en charpie par les soldats sadiques de Gamel, le colonel Benchley vit défiler devant ses yeux les images du petit cottage blanchi à la chaux du Shropshire et, sur le pas de sa porte, Mme Benchley entourée de leurs enfants. » Ou bien aussi : « Paris, Londres, Djibouti, tout lui semblait irréel à présent qu’il se tenait, cette année encore, au milieu es ruines d’un énième repas de Thanksgiving avec sa mère, son père et cet abruti de Charles. » Comment demeurer indifférent à de telles amorces ? Elles sont si lourdes de sens, si, j’ose le dire, émouvantes qu’on les sent prêtes à craquer sous le poids des chapitres entiers qu’elles renferment — chapitres inexistants et pourtant déjà si présents, oui, présents !

Hélas ! Bulles de savon, chimères que tout cela. Chacune de ces belles phrases prometteuses s’apparentait à une boîte joliment emballée entre les mains d’un enfant impatient, une boîte pleine de graviers et de déchets mais qui émet un son terriblement excitant quand on la secoue. Pauvre petit, il croit que ce sont des bonbons ! Et, moi, je croyais faire de la littérature. Puis j’ai compris que ces phrases — et bien d’autres encore — n’étaient pas le tremplin vers un chef-d’œuvre en germe mais les barrières infranchissables qui me coupaient de lui. Voyez-vous : elles étaient trop parfaites. Je n’étais pas à la hauteur. Certains écrivains n’égalent jamais leur premier roman. Moi, je n’ai jamais pu égaler ma première phrase. Et regardez où j’en suis, relisez le début de ce récit, ma dernière œuvre, mon ultime opus : « J’ai toujours imaginé que si d’aventure. » Bon Dieu ! « Si d’aventure » ! Vous voyez le problème. Nul. Poubelle.

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