mai 292009
 

Une épopée littéraire
Jørn Riel
Gaïa
9782847200720
Paru en mars 2006.

Quatre nouvelles, ou plutôt quatre « racontars », ces histoires tellement abracadabrantesques qu’on pourrait croire qu’elles ne sont pas vraies. Tirées de deux recueils de racontars différents de Jørn Riel, elles constituent une excellente introduction à son œuvre.

Les racontars de Jørn Riel sont tirés de ses souvenirs personnels de 16 années passées au Groenland. Ils mettent en scène des personnages hauts en couleurs, tels que des trappeurs et des marins, dans les conditions extrêmes de l’Arctique, avec son froid polaire et sa très longue nuit d’hiver. Ils sont, de plus, servis par une excellente traduction.

Je me suis bien amusée en lisant Une épopée littéraire, et Jørn Riel est instantanément devenu l’un de mes auteurs préférés.

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Un nombre incalculable d’histoires de chiens parcourt l’Arctique, et la plupart de ces histoires sont pratiquement identiques de la Sibérie jusqu’à l’est du Groenland. Peut-être parce que les chasseurs sont partout des hommes de la même nature et parce que les chiens ne sont pas aussi différents les uns des autres que la plupart des cynophiles se plaisent à le dire. Souvent le chien devient l’image de son maître, non pas ce que le maître fait du chien, mais ce qu’il croit en faire. La relation entre un chasseur et ses chiens est, en règle générale, de bon aloi. Et la relation entre le chasseur et son chien préféré est à la fois tendre et chaleureuse. Le chasseur dépend de ses animaux, non seulement pour le travail quotidien, mais aussidu point de vue compagnie. Et c’est pourquoi un homme aime son chien.

Jørn Riel sera aux Assises Internationales du Roman à Lyon du 25 au 31 mai 2009.

mai 242009
 

Zones humides
[Feuchtgebiete]
Charlotte Roche
Anabet
9782352660507
Paru en février 2009.

Une jeune fille fait un séjour à l’hôpital suite à une ablation des hémorroïdes, et en profite pour essayer de réconcilier ses parents divorcés.

Zones humides a été un phénomène de librairie en Allemagne, qualifié aussi bien de « pornographique » que d’« extrême » et d’« anti-féministe ». Je ne suis pas d’accord avec cette dernière définition — au contraire, je vois Zones humides comme un livre féministe, à la narratrice indépendante et maîtresse de son corps — mais les deux autres s’appliquent tout à fait : en réaction à notre société obsédée par l’hygiène, la narratrice parle en toute candeur de ses hémorroïdes, de ses expériences sexuelles, de ses sécrétions, dans un langage cru, oral, un peu trash, qui risque de choquer les âmes sensibles.

Et pourtant… J’avoue que j’ai choisi de lire ce roman par pure curiosité, pour comprendre les réactions qu’il provoquait, et finalement je l’ai bien aimé. La narratrice est attachante, et l’écriture plaisante.

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Mes hémorroïdes ne datent pas d’hier. Pendant bien des années, je me suis interdit d’en parler : c’est bien connu, ça n’arrive qu’aux pépés. Les hémorroïdes, je trouve que ça fait tout sauf jeune fille en fleur. Ce que j’ai pu les traîner chez le proctologue ! Il m’a d’ailleurs conseillé de les garder tant qu’elles n’étaient pas douloureuses. Et elles ne l’étaient pas. C’était juste une démangeaison, et mon proctologue, le docteur Fiddel, m’a prescrit une pommade au zinc.

Pour apaiser les irritations externes, on en met une noisette sur le doigt à l’ongle le plus court, et on répartit sur la rosette. Le tube a un drôle d’embout pointu percé de pleins de trous qu’on peut aussi introduire dans l’anus pour y mettre de la pommade et calmer la démangeaison à l’intérieur.

Avant d’avoir cette pommade-là, je me grattais le trou du cul en plein sommeil. Dehors et dedans. Si fort que le lendemain, ma culotte avait une tache brun foncé de la taille d’une capsule de bouteille. Tellement ça m’avait gratté. Tellement j’avais enfoncé le doigt. Quand je vous dis que c’est tout sauf jeune fille en fleur…

mai 222009
 

Quitter le monde
[Leaving the World]
Douglas Kennedy
Grasset
9782714442598
Paru en mai 2009.

Quitter le monde est l’histoire d’une femme qui se laisse ronger par la culpabilité, à propos d’événements sur lesquels elle n’a pas prise : le départ de son père lorsqu’elle avait treize ans, le suicide de son directeur de thèse, etc. À la suite d’une tragédie, elle décide de « quitter le monde » et finit par retrouver une sorte de paix intérieure.

Quitter le monde est aussi une critique assez féroce de l’Amérique bien-pensante et de la vision étriquée du monde des hommes au pouvoir, qu’ils soient doyens d’université ou directeurs d’établissement financier.

Douglas Kennedy nous embarque dans un voyage cathartique, à la suite de Jane Howard, la narratrice et héroïne du roman, parfaitement résumé par cette phrase de Samuel Beckett qu’il cite : « il faut continuer, je ne peux pas continuer, je vais continuer. »

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Le soir de mon treizième anniversaire, j’ai fait cette déclaration : « Je ne me marierai jamais et je n’aurai jamais d’enfants. »

Je me rappelle encore les circonstances exactes de cette annonce. Il était environ six heures du soir à New York dans un restaurant au croisement de la 63e Rue Ouest et de Broadway, c’était le 1er janvier 1987, et mes parents venaient de se lancer à nouveau dans une dispute. Attisée par l’alcool et une impressionnante accumulation de griefs soigneusement refoulés, la scène de ménage publique avait pris fin quand ma mère, après avoir hurlé que mon père était une ordure, s’était enfuie en pleurant aux toilettes des dames, qu’elle continuait à appeler « le petit coin ». Et si les autres convives étaient restés bouche bée devant ce bruyant étalage de frustration conjugale, moi, il ne m’avait guère surprise. Mes parents se disputaient sans cesse, avec une propension particulière à s’enflammer à certaines dates du calendrier — Noël, Thanksgiving, l’anniversaire de leur enfant unique… — où le sens de la famille était censé prendre le pas sur tout le reste et où nous aurions dû, ainsi que ma mère aimait à le répéter, nous retrouver dans « un nid douillet » d’affection mutuelle.

Mais mes parents n’étaient pas du genre « nid douillet ». Au contraire, ils avaient autant besoin de cet état de belligérance permanent que certains alcooliques d’une rasade de whisky pour commencer la journée. C’était un élément de leur existence sans lequels ils se retrouvaient déboussolés, perdus, et il leur suffisait de commencer à se houspiller et à s’égratigner pour se retrouver en terrain connu et avoir l’impression de se sentir « chez eux ». Plus qu’un état d’esprit, l’insatisfaction est une habitude à laquelle l’un et l’autre étaient farouchement attachés.

mai 222009
 

Le Rêve du philologue
[Filologens dröm]
Björn Larsson
Grasset
9782246737414
Paru en avril 2009.

Une série de nouvelles autour du thème de la découverte, ou plus souvent, de ces choses qu’il vaudrait mieux ne pas découvrir, Le Rêve du philologue n’est pas forcément d’une lecture facile, mais ô combien enrichissante. La nouvelle sur la philosophe, notamment, donne à penser.

Chaque nouvelle tournant autour d’un chercheur d’une spécialité différente, elle nous donne aussi un aperçu gentiment moqueur de la vie universitaire.

Un livre d’une intelligence rare, passionnant, qui s’adresse à un public cultivé.

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Comme son nom l’indique, Helena von H était d’origine noble. Depuis l’enfance, on lui avait répété que du sang bleu coulait dans ses veines. Ses parents ne voulaient naturellement pas dire par là qu’il était vraiment bleu. On n’était plus à l’époque où la noblesse était si anémique d’oisiveté et de parasols — surtout dans le cas des femmes car les hommes, eux, devaient malgré tout sortir de temps en temps à l’air libre et à dos de cheval pour affirmer leur virilité en tuant un cerf ou un renard — qu’on aurait pu être tenté de croire que leur sang était d’une autre couleur que celui du reste de la population. Mais, malgré la plaisanterie sous-entendue lors de son évocation — an passant et volontiers en présence de roturiers —, il était clair que la famille von H avait quelque chose de particulier. Il était loin d’être aussi clair en quoi consistait cette « particularité », et pourtant cdelui qui aurait fait valoir qu’il ne s’agissait que d’héritage culturel aurait rencontré un silence éloquent. Ceci ne signifiait pas qu’on allât jusqu’à soutenir qu’il y eût des gènes von H qui fussent différents des autres. On estimait plutôt, en son for intérieur, que la famille possédait certaines dispositions, peu nombreuses mais capitales, qui la mettaient à part, surtout de ceux dépourvus de particule. Dans le cercle des initiés on ne faisait pourtant pas mystère que cette petite différence héréditaire entre la famille von H et les autres était à l’avantage de la première.

mai 092009
 

La femme du Ve
[The Woman in the Fifth]
Douglas Kennedy
Pocket
9782266179768
Paru en octobre 2008.

Harry Ricks fuit les États-Unis après un scandale qui lui a coûté son emploi, sa réputation, et sa famille. Il se réfugie à Paris, où il vivote dans des quartiers mal famés, accepte un job louche sans poser de questions, et écrit un roman. Jusqu’au jour où il rencontre une femme, étrange, unique, fascinante, et tombe sous son charme.

J’aime quand un roman me raconte une histoire, sans prétention ou jeux de langue inutiles, suffisamment bien imbriquée pour que poser le livre devienne difficile. Douglas Kennedy y réussit parfaitement, dans ce roman mi-policier mi-fantastique, glauque et poisseux comme un roman noir des années 30.

La femme du Ve m’a fait passer un excellent moment.

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C’est arrivé l’année où mon existence s’est écroulée. L’année où je suis venu vivre à Paris.

J’avais débarqué quelques jours après Noël, par un matin gris et humide. Le ciel avait une couleur de craie sale et la pluie était une brume envahissante lorsque mon avion s’était posé, à l’aube. Je n’avais pas fermé l’œil durant toutes ces longues heures au-dessus de l’Atlantique, un épisode insomniaque qui venait s’ajouter à la succession de nuits sans sommeil par laquelle je venais de passer.

En retrouvant la terre ferme, j’ai soudain basculé dans un état de désarroi complet, et j’ai perdu tous mes moyens devant le flic du contrôle des passeports qui me demandait combien de temps je comptais rester en France.

– J’sais pas exactement, ai-je marmonné sans réfléchir.