juin 252009
 

Tête en miettes
[Brotahöfuð]
Þórarinn Eldjárn
Cavalier Bleu
9782846700559
Paru en 2003.

Un homme est emprisonné à Copenhague pour avoir écrit un pamphlet en opposition aux lois régissant l’Islande. Le roman nous raconte comment il est arrivé là, tout en nous donnant une tranche de vie dans l’Islande du milieu du XVIIe siècle.

J’ai beaucoup aimé l’exotisme du roman qui nous fait découvrir l’Islande, et le mode picaresque sur lequel le narrateur nous raconte sa vie. Le style est enlevé, mêlant allègrement rímur (une forme de poésie islandaise, souvent épique, en rimes et allitérations) et prose.

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Plus haute l’ascension, plus basse la chute. Ne peut-on dire que c’est bien exprimer la situation dans laquelle je me trouve à présent ? Du diable si c’est le cas ! Assurément, je n’ai jamais grimpé haut, encore que, sans aucun doute, ç’ait été plus que je ne l’aurais dû. C’est ce que certains ont trouvé, en tout cas. Et tomber bien bas ? Cela dépend de la manière dont on voit cela : d’un point de vue purement physique, je ne suis certainement jamais parvenu plus haut que maintenant, au cinquième étage de l’épaisse et solide Tour Bleue où je suis emprisonné depuis des semaines. Et il faut considérer que très peu de mes compatriotes ont jamais atteint de pareilles hauteurs dans leur vie. Nota bene : c’est-à-dire derrière des portes !

juin 212009
 

Partie de pêche au Yémen
[Salmon Fishing in the Yemen]
Paul Torday
10/18
9782264047427
Paru en mai 2009.

On demande à un respectable biologiste de mettre au point un projet d’introduction des saumons au Yémen. Après avoir été obligé d’accepter, sa vie se retrouve sans dessus dessous : sa femme part à l’étranger pour deux ans pour sa carrière, la politique se mêle de son projet, et il tombe amoureux de sa collaboratrice.

J’ai beaucoup aimé ce livre pour deux raisons : la première est l’humour bien anglais qui s’en dégage. Certains des personnages sont presque des clichés, mais avec assez de profondeur pour éviter la caricature grotesque. La deuxième raison est la narration non-linéaire : le roman est fait d’échanges d’emails et de lettres, d’extraits de journaux ou d’autobiographies, d’entretiens et de minutes. Original, mais ça marche.

Un gros bémol cependant, la traduction est franchement moyenne. Autant le lexique pour les termes spécifiques à la pêche et à la biologie marine est appréciable, autant certaines notes auraient pu être remplacées par une meilleure traduction. Certains titres sont traduits et pas d’autres, notamment celui du film Et au milieu coule une rivière (A River Runs Through It), une erreur de débutant.

Un bon livre, malheureusement gâché par une traduction bancale. À lire dans le texte pour ceux qui parlent anglais, donc.

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Mémo
De : Directeur de la Communication, cabinet du Premier ministre
À : Dr Mike Ferguson, directeur des Sciences vétérinaires, alimentaires et aquatiques, Groupe des Conseillers scientifiques du gouvernement
Sujet : Projet Saumon Yémen

Mike,
C’est le genre d’initiative que le Premier ministre adore. Nous avons besoin de votre point de vue — à grands traits — sur la faisabilité du projet. Nous n’attendons pas de garantie formelle que ça puisse marcher, mais une simple déclaration disant qu’il n’y a pas de raison de ne pas essayer.
Peter

Mémo
De : Dr Michael Ferguson, directeur des Sciences vétérinaires, alimentaires et aquatiques, Groupe des Conseillers scientifiques du gouvernement
À : Peter Maxwell, directeur de la Communication, cabinet du Premier ministre
Sujet : Projet Saumon Yémen

Cher Mr Maxwell,
La moyenne mensuelle des précipitations dans les montagnes occidentales du Yémen est de l’ordre de 400 mm pendant les mois d’été, les températures aux altitudes supérieures à 2 000 m sont comprises entre 7 et 27 degrés centigrades. De telles valeurs n’étant pas atypiques d’un temps d’été britannique, nous en concluons qu’il existe au Yémen, pendant de brèves périodes de l’année, et particulièrement dans les provinces de l’Ouest, des conditions qui ne sont pas nécessairement défavorables aux salmonidés migrateurs.

Nous en déduisons donc qu’un modèle fondé sur le lâcher artificiel de salmonidés et leur introduction dans les wadis pendant de courtes périodes de l’année, assorti d’un programme de capture des saumons pour les faire séjourner en eau fraîche et salée aux autres périodes de l’année, ne serait pas un point de départ inadéquat pour un exercice grandeur nature, dont la réalisation serait confiée aux départements possédant l’expertise appropriée. Le NCFE me paraît l’organisme le mieux qualifié pour cela.

J’espère que cette brève note suffira, à ce stade de vos projets ?

Bien à vous,

Michael Ferguson

PS : On se connaît ?

juin 142009
 

Les Dix Femmes de l’industriel Rauno Rämekorpi
[Kymmenen riivinrautaa]
Arto Paasilinna
Denoël
9782207260678
Paru en mai 2009.

À l’occasion de ses soixante ans, Rauno Rämekorpi reçoit des douzaines de bouquets qu’il décide de redistribuer aux femmes de sa connaissance. Chaque rencontre se finit dans un lit, et à Noël, Rauno décide de remettre ça. Excepté qu’entre temps, chaque femme a appris l’existence des autres…

Pour mon premier Paasilinna, je suis plutôt déçue. L’humour est bon enfant et grivois, et donc ne fait pas dans la dentelle. J’ai aussi été dérangée par la misogynie quasi omniprésente du roman.

Je vais probablement donner une autre chance à Paasilinna, mais celui-ci est plutôt à éviter.

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Il fallait faire sortir la mésange, car les lieux se rempliraient bientôt de visiteurs venus fêter l’anniversaire de l’industriel et il aurait été malséant qu’elle se mette, effrayée par le brouhaha, à lâcher des fientes dans les verres de champagnes ou les savantes coiffures des dames. Rauno descendit en courant au rez-de-chaussée ouvrir toutes les fenêtres et les portes donnant sur l’extérieur. Annikki claqua des mains, mais la petite mésange ne semblait pas comprendre ce qu’on attendait d’elle. La tête penchée, elle regardait l’homme nu grimpé sur un escabeau qui tentait de la chasser de son refuge. Alors qu’il était sur le point d’atteindre l’abat-jour, elle s’envola sur la tringle à rideaux — des tentures en tissu gaufré blanc, elles aussi choisies par Annikki. Le héros du jour sauta à terre et s’empara d’un balai à franges. L’oiseau venait de lui échapper à nouveau quand on sonna à la porte.

juin 122009
 

Parfois les brötchen croquent sous la dent
[Der dritte Nagel]
Hermann Kant
Autrement
9782746712997
Paru en mai 2009.

De mensonges en prévarications, un comptable ordinaire entre dans une série de trocs dans le but ultime de se procurer les excellents brötchen du boulanger Schwint.

Un récit drôle, aux descriptions pleines de sensualité (je vous mets au défi de ne pas avoir envie de brötchen quand vous refermez le livre), dont le principal défaut est d’être beaucoup trop court.

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L’appartement n’était pas mal, mais ce qu’il avait de mieux, c’était son boulanger. Je n’avais pas fait ce déménagement à cause de lui, mais à cause de lui je ne serais plus jamais reparti. Il faisait des brötchen comme on ne croyait plus jamais en revoir. C’était comme si une espèce disparue avait laissé l’un des siens pour montrer au monde ce qu’il avait perdu.

Parfois on tombe encore sur une tomate qui a le goût de tomate. Parfois un concombre a ce parfum âpre et doux que les concombres ont pu avoir jadis. Parfois les fraises n’ont pas seulement l’air de fraises. C’est le bonheur. Mais le bonheur est un mot pour les exceptions.

juin 102009
 

Sur la paupière de mon père
[Með titrandi tár]
Sjón
Rivages
9782743618629
Paru en octobre 2008.

Bien que Sur la paupière de mon père puisse se lire indépendamment, il s’agit de la deuxième partie d’une trilogie dont la première partie n’a pas, curieusement, été traduite en français.

La première partie relate l’expérience de Leó Löwe, juif tchèque, dans les camps de concentration allemands, et Sur la paupière de mon père parle de son arrivée en Islande et de ses efforts pour devenir islandais et, pour ainsi dire, fonder une famille.

Plus encore que Le Moindre des mondes, ce livre est narrativement compliqué, faisant intervenir Leó, son fils écrivant le livre, et différentes légendes islandaises. Il est aussi plein de digressions sur l’Islande et les Islandais, et notamment leur égocentrisme et leur passion pour la philatélie.

L’intrigue est complètement déjantée et saugrenue, allant de la procédure administrative à l’alchimie, mais toujours dans le style inimitable de Sjón, qui fait tout son charme.

J’ai beaucoup aimé les aventures de Leó Löwe, et j’espère que Rivages va publier le premier volume bientôt. Pour le troisième, hélas, il faudra attendre, puisqu’il est prévu pour 2010 ou 2011 en islandais.

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Le bateau est insubmersible.

Il apparaît maintenant au sommet de la vague. Projeté en avant, il s’attarde un moment sur la crête, tout prêt à se précipiter dans la gueule de l’océan qui l’attend en contrebas, verdâtre et avide. Et juste au moment où nous avons l’impression que l’événement va se produire — précipitant du même coup la fin de cette histoire — la vague se dérobe sous le bateau qui, au lieu de la franchir, reste suspendu en l’air, à l’endroit où il y avait de l’eau l’instant d’avant.

Dans une cabine située sur le deuxième pont gisait un homme qui, plus quue tout autre à bord, souffrait de mal de mer et n’avait cure que le bateau s’envole, sombre subitement avec bêtes et gens ou poursuive simplement ses cabrioles et autres sautillements. Il avait le mal de mer — et le mal de mer le tenaillait.

On s’approche du mur, on s’éloigne du mur, on s’approche, on s’éloigne, on roule et on roule d’avant en arrière comme l’ivraie et le grain, comme le grain et l’ivraie. Il enfonça profondément sa nuque dans l’oreiller, si seulement il avait pu maintenir un moment sa tête immobile, sa gorge aurait pu se desserrer. Si sa gorge s’était desserrée, il aurait pu reprendre sa respiration. S’il avait pu reprendre sa respiration, les muscles de son estomac se seraient détendus. Si les muscles de son estomac s’étaient détendus, ses boyaux ne se seraient pas contractés. Et si ses boyaux ne s’étaient pas contractés, il aurait pu maintenir sa tête immobile, ne serait-ce que l’espace d’un instant.

Ainsi en va-t-il en mer.