nov 242009
 

La Convocation
[Heute wär ich mir lieber nicht begegnet]
Herta Müller
Métailié
9782864247425
Paru en 2001.

Dans la Roumanie des années 80, une femme, ouvrière dans une usine de vêtement destinés à l’exportation dans les pays de l’Ouest, a placé dans les poches de costumes des papiers disant « Épousez-moi » et donnant son nom et son adresse. Comme on peut s’y attendre, elle a été prise, et depuis est convoquée à la Securitate.

La Convocation est le récit du trajet de la narratrice jusqu’à l’immeuble de la Securitate. Il est entrecoupé de retours en arrière sur sa vie, ses deux maris, ses amis, ses choix.

Le sujet était vraiment intéressant, d’autant que de tous les pays de l’ex-bloc communiste, la Roumanie est un de ceux que je connais le moins bien, avec quelques passages hallucinants, comme celui où le conducteur du tram s’arrête le temps d’aller se chercher des bretzels, alors que le tram est plein de voyageurs.

Mon seul problème avec ce livre, et malheureusement, ça m’a rendu la lecture difficile, c’est le style d’Herta Müller : elle écrit en petites phrases hachées, avec peu de subordonnées, un peu comme Hemingway, et c’est un style que je n’aime pas du tout. Dommage !

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Depuis trois heures du matin, j’essaie de capter le tic-tac du réveil : con-vo-ca-tion, con-vo-ca-tion, con-vo-ca-tion… Dans son sommeil, Paul se met en travers du lit puis recule en sursaut, si vite que lui-même prend peur sans se réveiller. C’est une habitude. Pour moi, fini le sommeil. Je reste couchée toute éveillée, je sais que je devrais fermer les yeux pour me rendormir mais ne les ferme pas. J’ai assez souvent désappris le sommeil et dû réapprendre comment il arrive. Il arrive soit très facilement, soit pas du tout. Vers le matin tout dort, même les chats et les chiens ne rôdent que la moitié de la nuit autour des poubelles. Quand on sait que de toute façon on ne pourra pas dormir, mieux vaut dans la chambre sombre, plutôt que de fermer les yeux en vain, penser à quelque chose de clair. À de la neige, à des troncs d’arbre chaulés, à des chambres blanches, à beaucoup de sable : voilà à quoi j’ai passé mon temps, plus souvent que je ne l’aurais voulu, jusqu’au lever du jour. Ce matin, j’aurais pu penser à des tournesols, et c’est effectivement ce que j’ai fait, mais sans pouvoir oublier pour autant que j’étais convoquée à dix heures précises. Depuis que le réveil, en guise de tic-tac, dit con-vo-ca-tion, con-vo-ca-tion, con-vo-ca-tion, je n’ai pu m’empêcher de penser au commandant Albu, avant même de songer à Paul et à moi. Aujourd’hui, quand Paul a sursauté, j’étais déjà réveillée. Dès que la fenêtre était devenue grise, j’avais vu au plafond la bouche d’Albu en très grand, le bout de sa langue rose qui pointait derrière sa denture inférieure, et entendu sa voix narquoise :

Pourquoi être à bouts de nerfs, nous ne faisons que commencer.

nov 202009
 

Parquet flottant
Samuel Corto
Denoël
9782207261309
Paru en août 2009.

Un avocat devenu procureur raconte son premier poste, égratignant au passage la justice française et ses acteurs.

Parquet flottant aura été une grosse déception. Pourtant, il avait tout pour me plaire : un style pince-sans-rire, une analyse très fine de la justice en France. Dommage que l’intrigue tombe dans le graveleux aussi rapidement ; ça a complètement gâché le livre pour moi.

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C’était, à n’en plus douter, un accomplissement personnel fort, une sorte de transe extatique : la magistrature m’ouvrait ses bras. Des bras bruns, puissants, poilus, tentaculaires. Je raccrochai ma robe noire d’avocat pour la cuirasse étincelante (bien que strictement identique) de mon nouveau pouvoir décisionnaire et, pour la rentrée de septembre, je déposai au fond de mon sac tout neuf une boussole en bakélite noire tirée d’un équipement de survie : aujourd’hui encore, je me dis qu’on doit toujours écouter ses instincts, même les moins lisibles.

La petite ville de province qui m’accueillait pour mon premier poste pouvait s’enorgueillir d’avoir un procureur local — mon premier supérieur hiérarchique — reconnaissable de loin : tonsure trapue sur lunettes d’écailles, vestes amples croisées (ou l’inverse), généralement vert bouteille, lie-de-vin ou gris travaux publics. Il s’asseyait toujours jambes ouvertes, comme encombré. Ce nain
coloré sévissait depuis une quinzaine d’années, en contradiction directe avec les bonnes recommandations ministérielles sur la nécessaire mobilité géographique des magistrats et, lors de ma visite protocolaire préalable à mon installation, il s’enquit de mes motivations à rejoindre ce grand corps (il parlait ainsi, comme beaucoup, par ellipses poético-professionnelles, pensant sans doute s’ériger à titre
personnel par capillarité).

nov 152009
 

Don Juan, une fois encore
[Don Juan raz jeszcze]
Andrzej Bart
Noir sur Blanc
9782882502216
Paru en septembre 2009.

Au XVIe siècle, la Reine Juana de Castille vient de perdre son mari, mais refuse de voir la réalité en face et traine son cadavre d’église en couvent, au grand dam de l’Inquisition comme de la Papauté. Le délégué du pape embauche Don Juan, retiré dans un monastère pour expier sa vie de luxure, pour ramener la reine à la raison.

Un roman picaresque, truculent, comme on n’en voit pas assez souvent. Andrzej Bart part d’une histoire vraie et brode autour. J’ai beaucoup aimé la complexité des relations politiques (ce n’est pas parce que la Papauté et l’Inquisition sont toutes les deux des institutions catholiques qu’elles se voient d’un bon œil), et l’humour du livre.

Il y en a pour tous les goûts puisqu’on y trouve aussi un meurtre, une histoire d’amour, un duel, des mensonges et des faux-semblants à tout va.

L’auteur est polonais et l’éditeur petit, donc Don Juan une fois encore ne deviendra probablement pas un best-seller, mais il mérite qu’on lui donne une chance.

[Pas d'extrait pour l'instant, on m'a emprunté ma copie.]

nov 092009
 

Un soupçon légitime
[War er es?]
Stefan Zweig
Grasset
9782246756118
Paru en octobre 2009.

Un jeune couple vient s’installer à la campagne. L’homme voue une passion excessive à son chien, jusqu’au jour où il apprend que son épouse est enceinte.

Zweig revient sur un de ses thèmes de prédilection : la monomanie. Si celle-ci est relativement inoffensive lorsqu’elle s’applique à des objets ou des concepts, elle devient beaucoup plus dangereuse quand elle a pour cible des êtres vivants.

La connaissance qu’a Zweig de la nature humaine illustre parfaitement son argument dans cette nouvelle. Il crée l’angoisse autour d’une incertitude qui n’est jamais complètement levée. L’hypothèse que son narrateur formule peut sembler naïve ou simpliste, requérant d’appliquer à un animal des sentiments humains, et pourtant c’est la seule qui tienne la route.

Dérangeant, glaçant, horrifiant, un petit bijou de psychologie et d’écriture.

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Le samedi, lorsque nous sortîmes de chez nous pour notre promenade du soir, nous entendîmes des pas lourds et pressés qui nous suivaient, et quand nous nous retournâmes, il y avait un homme massif et enjoué, qui nous tendit une large main rougeaude, couverte de taches de rousseur. C’était le nouveau voisin et il avait appris à quel point nous avions été aimables avec sa femme. Bien sûr, cela ne se faisait pas de nous courir après ainsi, en bras de chemise, sans nous avoir d’abord rendu une visite en bonne et due forme. Mais sa femme lui avait dit tant de bien de nous, qu’il n’avait pas voulu perdre une minute pour venir nous remercier. Et il était donc là, lui, John Charleston Limpley, et n’était-ce pas, à vrai dire, épatant qu’on ait à l’avance baptisé en son honneur cette vallée Limpley Stoke, avant même qu’il puisse se douter qu’il aurait l’intention de s’installer un jour ici — oui, il était là et espérait bien y rester, aussi longtemps que Dieu lui accorderait de vivre. Il trouvait cet endroit plus splendide que n’importe quel autre endroit au monde et il tenait à nous dire dès maintenant de tout cœur qu’il serait un bon et digne voisin. Il parlait si vite, d’une façon si animée et avec une telle faconde qu’il était presque impossible de l’interrompre. J’eus donc tout le loisir de l’étudier à fond. Ce Limpley était une masse imposante, d’au moins six pieds de haut, avec de larges épaules carrées qui eussent fait honneur à un haltérophile, mais, comme beaucoup de géants, il arborait une bonhommie enfantine. Quand il clignait des yeux — de ses yeux étroits, un peu embués et surmontés de paupières rousses — il inspirait une entière confiance. Il exhibait sans cesse, à chaque éclat de rire dont il ponctuait son discours, ses dents d’une blancheur éclatante ; il ne savait trop que faire de ses énormes mains, il avait du mal à les tenir tranquilles, on sentait qu’il aurait préféré s’en servir pour vous taper amicalement sur l’épaule et c’est pourquoi, afin de canaliser son énergie, faute de mieux, il faisait craquer les articulations de ses doigts. Pouvait-il se joindre à notre promenade, tel qu’il était, en bras de chemise ? Lorsque nous acquiesçâmes, il marcha avec nous, et nous raconta en désordre que par sa mère il était originaire d’Écosse, mais qu’il avait grandi au Canada, et, tout en discourant, il pointait du doigt tantôt un arbre luxuriant tantôt une jolie colline : tout cela était splendide, d’une splendeur à nulle autre pareille ! Il parlait, il riait, il s’enthousiasmait presque sans interruption ; il se dégageait de cet homme imposant, plein de santé et de vitalité, un flot revigorant d’énergie et de bonheur, qui vous emportait. Lorsque nous prîmes congé de lui, nous étions tous deux comme réchauffés. « A vrai dire cela fait longtemps que je n’ai pas rencontré quelqu’un d’aussi cordial, d’aussi vivant », déclara mon mari, qui, comme je l’ai déjà dit, était d’ordinaire toujours très prudent et réservé dans son jugement sur les gens.

nov 092009
 

Tous les hommes sont menteurs
[Todos los hombres son mentirosos]
Alberto Manguel
Actes Sud
9782742785063
Paru en septembre 2009.

Un homme, un écrivain qui venait juste d’être publié, est mort. Un journaliste interroge des personnes qui l’ont connu, et nous livre leurs récits sans coupures, sans censure, sans réécriture.

C’est un livre fascinant sur le thème du mensonge, celui qu’on dit aux autres, mais aussi celui qu’on se dit à soi-même. Pas forcément le mensonge volontaire et conscient, d’ailleurs. Il y a aussi le petit mensonge que l’on répète si souvent qu’on finit par y croire soi-même, ou les conclusions erronées tirées de données incomplètes, qu’on finit par présenter comme des vérités absolues.

À travers les multiples récits, Manguel construit un portrait à multiples facettes, et d’une certaine manière nous donne un aperçu du processus d’écriture, de cette étape qui consiste à construire des personnages complexes, humains.

Tous les hommes sont menteurs est un livre passionnant servi par une très belle écriture, à ne pas manquer.

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Ne le prenez pas mal, mais, à mon avis, Bevilacqua n’était pas un de ces sans-gêne qui adhèrent à votre canapé et qu’on ne peut plus en décoller, même à la térébenthine. Tout au contraire. C’était une de ces personnes qu’on n’imagine pas proférer la moindre grossièreté, ce qui, justement, vous interdisait de lui dire de s’en aller. Bevilacqua possédait une sorte de grâce naturelle, une élégance sans ostentation, une présence anonyme. Doté d’un grand corps maigre, il se déplaçait lentement, comme une girafe. Il avait une voix rauque et apaisante. Ses paupières tombantes, propres aux Latins, dirais-je, lui donnaient un air somnolent, et il vous fixait de telle sorte qu’il devenait impossible de détourner le regard quand il parlait. Puis, quand il tendait ses doigts fins, jaunis par la nicotine, pour s’agripper à la manche de son interlocuteur, on se laissait attraper, persuadé que toute résistance était inutile. C’est seulement au moment où il prenait congé que je me rendais compte qu’il m’avait mangé l’après-midi.