août 102010
 

Le Sel
Jean-Baptiste Del Amo
Gallimard
9782070129096
À paraître en août 2010.

Une femme et ses trois grands enfants doivent dîner ensemble. Tout au long de cette journée, ils se préparent à cette rencontre en se replongeant dans leurs souvenirs.

Le Sel est à la fois très semblable et très différent d’Une éducation libertine, qui avait été l’un de mes coups de cœur de la rentrée 2008. Bien que l’intrigue et le décor soient complètement différents, on y retrouve des thèmes similaires : la famille et la difficulté à se conformer à ses attentes, la mort, la sexualité, qui n’est jamais romantique ou sentimentale chez Del Amo, mais plutôt brutalement honnête.

Les personnages sont dépeints dans toutes leurs faiblesses, et on découvre une famille marquée par la figure du père qui, bien qu’il soit mort au moment où se situe le roman, a profondément influencé les choix et les vies de tous les personnages.

Un roman dur, sans concessions, excellent.

Lire un court extrait »

Comme Louise finissait de border le lit, l’inquiétude la saisit à la gorge. Armand s’était imposé entre les enfants et elle. Bien qu’il fût aujourd’hui disparu, il était entre eux l’obstacle incontournable. Il lui était pourtant impensable de circonscrire son époux à ce rôle auquel Jonas, par exemple, condamnait le souvenir de son père. Armand était un être singulier, Louise n’avait pas la prétention de l’avoir connu. Ils avaient vécu l’un près de l’autre, ne partageant en réalité que de courts instants, des éclats fugaces qui les réunissaient. Dès lors, comment pouvait-elle prétendre savoir qui était Armand ? Louise voulait croire que l’image la plus approchante de l’homme qu’il fut était au confluent de leurs souvenirs à tous, des siens et de ceux des enfant, mais peut-être Armand leur échappait-il encore.

août 042010
 

Trois explications du monde
[Triad: The Physicists, the Analysts, the Kabbalists]
Tom Keve
Albin Michel
9782226195876
Paru en avril 2010.

Au début du XXe siècle, la science est chamboulée par les avances faites tant dans le domaine de la physique que dans celui de la psychanalyse. À l’origine de ces découvertes, de grands savants et penseurs, souvent d’Europe centrale, souvent d’origine juive, influencés par des siècles d’érudition rabbinique : la kabbale.

Trois explications du monde est un roman dans le sens où les situations et les dialogues sont inventées, mais le travail minutieux de recherche et la reproduction de lettres et d’articles authentiques l’ancrent fermement dans la réalité historique. Le résultat, c’est une fiction documentaire, ou un documentaire fictionnel, et ça marche.

Soyons francs : peu de gens vont avoir le courage d’ouvrir ce livre tant le sujet est difficile et touffu. C’est là que le talent de conteur de Tom Keve fait toute la différence. Son style est pédagogique sans être pontifiant, simplificateur sans être réducteur.

Pas facile, mais passionnant et gratifiant. Ayez le courage de vous lancer, vous ne le regretterez pas !

Lire un court extrait »

– Encore un instant. Avant que nous ne rentrions, je voudrais vous parler de quelque chose que j’ai lu cette nuit. Peut-être cela vous intéressera-t-il. “L’arbre de vie était au milieu du jardin…”

– La Genèse, m’interrompit-il. Êtes-vous un esprit religieux, Ferenczi ?

– Non. Et ce n’est pas de la religion, c’est de la psychiatrie. » Je continuai : « “Lorsque Dieu créa l’homme et le vêtit en grand honneur, Il lui donna le devoir de s’attacher à Dieu afin d’être un et d’un cœur unique, uni à l’Un par le lien d’une foi unique qui lie tout ensemble. Mais, par la suite, les hommes se détournèrent du chemin de la foi et abandonnèrent l’arbre d’unité qui s’élève bien au-dessus de tous les arbres, s’attachant à cette région qui varie sans cesse d’une teinte à une autre, du bien au mal et du mal au bien. Ils descendirent d’en haut et s’attachèrent en bas à l’inconstant, abandonnant l’Un suprême et immuable. C’est ainsi que leur cœur, oscillant entre le bien et le mal, leur valut tantôt la miséricorde, tantôt la rigueur, selon leurs attachements. Le Saint, béni soit-Il, parla : Homme, tu as renoncé à la vie, et c’est à la mort que tu adhères. En vérité, la mort t’attend. Mais de l’arbre de la connaissance du bien et du mal, tu ne mangeras point.” » Je me tus.

« Expliquez-moi ça ! m’ordonna-t-il.

– Méditer sur l’arbre de vie, la Tiferet, c’est trouver l’unité, la complétude, communier dans l’harmonie. Toucher la Tiferet, c’est faire l’expérience de l’unité transcendante du divin. Contempler l’autre, la Malkhut, c’est être déchiré et morcelé par le conflit, les tempêtes de l’esprit et de l’âme. C’est la désunion, la disharmonie. Nous y voyons une image de l’univers, la surface de contact entre le divin et le non-divin ; mais ce n’est ni l’un ni l’autre. » Je levai les yeux vers lui et lui souris : « Voilà notre culture, Jung. » Il ne voyait toujours pas bien ce qu’il pourrait en faire.

« Ce que vous me dites là, c’est un de vos rêves !

– Si c’est un rêve, ce n’est pas le mien. Cela vient du Zohar. La kabbale.

– Mais pourquoi me dites-vous cela ? » Il était de toute évidence très mal à l’aise.

« Lisez-le, mon ami. Freud l’a lu. » Me tournant vers la passerelle, je lui fis signe de passer le premier. « Quoique. Quand bien même vous le liriez, cela ne serait pas pareil. Le Zohar coule dans ses veines comme il ne coulera jamais dans les vôtres. »