déc 022010
 

Une éducation libertine
Jean-Baptiste Del Amo
Gallimard
9782070119844
Paru en 2008.

Gaspard quitte sa Bretagne natale pour Paris, animé de hautes ambitions. Il y rencontre le comte de V. qui le fascine, l’encourage, le manipule.

Mon roman préféré de la rentrée 2008, pratiquement celui qui m’a redonné le goût de la littérature contemporaine.

Gaspard est un héros franchement antipathique, une vraie tête à claques. Un de ses traits les plus agaçants (mais ô combien humains) est sa tendance à rejeter la faute sur les autres, à se retourner contre ceux qui l’ont aidé en les accusant de l’avoir freiné dans son élan : on voit là le travail de Jean-Baptiste Del Amo sur la mémoire, le réarrangement des souvenirs, une thématique qu’il reprendra dans Le Sel.

Le Comte Étienne de V. est un aristocrate oisif et libertin qui dévoie ses victimes pour s’amuser. Oui, le V est une allusion à Valmont ; en fait, on peut sans peine s’imaginer qu’il s’agit de Valmont, quinze ans avant Les Liaisons dangereuses.

On trouve aussi déjà dans Une éducation libertine le style très esthétisant de Del Amo, qui dépeint le Paris du XVIIIe siècle avec force réalisme, dans les descriptions tant physiques qu’affectives, d’une manière qui n’est pas sans rappeler Le Parfum de Süskind.

La figure du père, un paysan rude, exaspéré par le fils qu’il trouve trop efféminé, est aussi centrale dans Une éducation libertine que dans Le Sel. Encore une fois, le personnage lui-même est déjà mort quand s’ouvre le récit, mais reste terriblement présent.

Les thèmes traités et la noirceur du roman font qu’il est difficile de le placer entre toutes les mains, mais c’est un ouvrage excellent, que je place sans hésiter dans mon top 10 personnel.

Lire un court extrait »

Rien de cette vie-là n’avait prédisposé le jeune Gaspard à devenir cet homme à la démarche assurée qui descendait vers la Seine et s’égarait dans le faubourg Saint-Denis. Sauf le cri des porcs, subi nuit et jour durant tant d’années que l’infect vacarme parisien devenait soudain préférable au bruit de Quimper. Seuls les cochons avaient une incidence sur cet instant. Rien d’autre n’aurait su lier Quimper à Paris. Il était même incongru qu’il possédât un souvenir de cette vie, comme si Gaspard avait subtilisé la mémoire d’un autre. Il n’était pas né à Quimper. Il était venu au monde rue Saint-Denis, déjà âgé de dix-neuf ans. Quimper n’était ni plus ni moins qu’un héritage. Gaspard marchait vers la Seine comme on vient à la vie, dépouillé de toute expérience. Le sentiment de vide qui l’habitait précipitait en lui Paris tout entière, appelait la ville à le remplir. Gaspard n’éprouvait aucune crainte à se sentir ainsi amputé d’une partie de son être, juste un étonnement, une reconnaissance envers rien ni personne, le désir de s’offrir à la ville, d’être habité par elle. Paris était une chance inattendue, et Gaspard sentait couver la possibilité d’un nouvel horizon.

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