jan 292011
 

In a Green Shade
[Non traduit]
John Ennis
Dedalus Press
9781873790007
Paru en 1991.

Un recueil de poèmes d’un poète irlandais contemporain. Ses thèmes de prédilections sont l’Irlande, et notamment l’histoire irlandaise, et la religion.

Pas évident à lire, parce que le style d’Ennis est marqué par l’emploi de vocabulaire rare, ainsi que de nombreuses métaphores entremêlées. Certains des poèmes sont de petits bijoux, ainsi celui que je partage avec vous ici. J’adore cette description du Christ comme un être humain, avec tous les imperfections d’un homme.

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The Road to Patmos

I knew his heart-beat better than most,
Closer even than the Magdalan woman,
The individual human scent that was his.
His days consumed me like a lover.
Me, the youngest, whom he loved.

He lifted the cup, the cup of accretions
With a simple gesture, and I adored him.

We all did, in a manner of speaking,
Then ran like sheep through the cowardly gap.

I see him
In his long-benched shed of a carpenter,
Delicate with strewn wood shavings.
Flower of the dung-hill of Nazareth,
Sheepfolds and smells and the yelling hovels,
The son of a tradesman quoting for jobs,
Contracts that never saw the light.
Tables of cedar. Sharpening his tongue
For the viper and the poisonous grass snake,
He nurtured visions beyond the chisel and the adze.

He hugged the seed of Zebedee, James and me
Laughed nicknaming us the “Sons of Thunder”
As we fished and plotted the New Jerusalem!
Love, that was his dominant face, breathing
Curse on temple priest, too, and spent tree,
Spitting out husks with a cold Sabbath fury,
Grabbing, ahead of us, all the juicy figs!
He surveyed testily the empty casks for Mary.
I remember the mild flush wine left on his cheeks
And the way he rubbed the bread crumbs from his fingers.

It fell to me to scribble
After the debacle at Calvary,
After the women proved he was risen.
I set out on our road to Patmos,
Laying on my palms in his shadow.
The flaming pen became my sword—
All chaff in the gale, congregations and eagles
Old snakes and dragons and Christ knows
What besotted creatures of the heart.
For the lamb in him is born eternal
Desolate and begging for Peter’s affection.
Peter the rock, who asked at supper,
Asked, in vain, for him to name the informer.

So, good-bye Jerusalem! Our laughter at the Fish Gate
Peter swearing half the morning, haggling with women!
Wine with James. Sun of the limpid pool of Siloam.
Admiring the Fountain! David’s harp-seat by the water!
God’s young make love here on Patmos.
Pity they will not know him as I knew,
For soon the frosty elders will nail him down.
And I’m an old crank fishing for my supper.
I remember the jolt of his cross into the ground.
I still feel the shudder like an earthquake.
When I looked up into his eyes
I cried and knew my burning at Patmos.
For, as I have written, I was the one he loved.
And I loved him.

Une fois n’est pas coutume, je laisse la traduction à Jean-Yves Masson, qui l’a publiée dans une anthologie magnifique : Anthologie de la poésie irlandaise du XXe siècle.

La Route de Patmos

Je connaissais le battement de son cœur mieux que la plupart,
De plus près même que la femme de Magdala,
Et l’odeur particulière de l’individu qu’il était.
Ses jours m’ont brûlé comme un amant.
Moi, le plus jeune, celui qu’il aimait.

Il souleva la coupe, la coupe des choses accumulées,
D’un geste simple, et je l’adorai.

Tous nous l’avons adoré, pour ainsi dire,
Pour fuir ensuite, moutons bêlants, par la brèche des lâches.

Je le vois
Dans sa remise de charpentier avec son grand établi,
Maniant délicatement les copeaux épars.
Fleur du tas de fumier de Nazareth,
Les bergeries, les odeurs fortes et les taudis hurlants,
Fils d’un commerçant qui fait des devis pour des travaux,
Pour des contrats qui jamais ne virent le jour.
Des tables de cèdre. Aiguisant sa langue
Pour la vipère et la couleuvre venimeuse,
Il nourrit des visions qui laissaient loin le ciseau et l’herminette.

Il nous étreignit, Jacques et moi, nous la semence de Zébédée,
Et rit en nous surnommant « Fils du Tonnerre »
Au temps où nous pêchions et fomentions la Jérusalem Nouvelle !
L’amour était son visage principal — soufflant aussi
La malédiction sur le prêtre du temple, et sur l’arbre épuisé,
Recrachant les écorces avec une froide fureur sabbatique,
Et s’emparant avant nous de toutes les figues juteuses !
Il inspecta pour Marie d’un œil courroucé les tonneaux vides.
Je me rappelle la douce rougeur que le vin lui laissait sur les joues
Et comment il se frottait les doigts pour en faire tomber les miettes.

C’est à moi qu’il incomba de me mettre à griffonner
Après la débâcle au Calvaire,
Après que les femmes prouvèrent qu’il était ressuscité.
Je me mis sur la route de Patmos, notre route,
Faisant l’imposition des mains dans son ombre.
La plume flamboyante devint mon épée –
Paille dans la bourrasque tout cela : aigle et assemblées,
Vieux serpents, dragons, et Dieu sait
Quelles stupides créatures du cœur.
Car en lui l’agneau né pour l’éternité
Éternellement se désole et mendie la tendresse de Pierre.
Pierre, le roc, qui au dernier repas demanda,
Demanda, en vain, le nom du délateur.

Adieu donc, Jérusalem ! Nos rires près de la Porte des Poissons,
Pierre jurant toute une demi-matinée, chicanant avec des femmes !
Le vin avec Jacques. Le soleil sur la piscine limpide de Siloé.
Admirer la Fontaine ! Le siège sur lequel David a joué de la harpe !
Ici à Patmos, les jeunes gens de Dieu s’unissent d’amour.
Ils ne le connaîtront pas comme je l’ai connu : hélas, car bientôt
Viendra le temps où leurs aînés couverts de givre le mettront au supplice.
Et moi je suis un vieux cinglé qui pêche pour pouvoir dîner.
Je me souviens des secousses de la croix dans le sol.
J’en sens encore la vibration comme un tremblement de terre.
Quand j’ai levé les yeux et que j’ai rencontré son regard
J’ai pleuré, et j’ai su de quel feu j’allais brûler à Patmos.
Car, ainsi que je l’ai écrit, j’étais celui qu’il aimait.
Et je l’aimais.

jan 222011
 

Harare Nord
[Harare North]
Brian Chikwava
Éditions Zoé
9782881826849
Paru en janvier 2011.

Tranche de vie d’un émigré zimbabwéen à Londres.

La littérature d’immigration était plutôt écrite par les Indiens et les Pakistanais, mais ces dernières années, ce sont les Africains qui ont repris le flambeau, avec tout autant de talent.

Le jeune narrateur est recherché au Zimbabwe pour ses actions dans les jeunesses pro-mugabéennes, et ses opinions le mettent tout de suite en porte-à-faux par rapport au lecteur occidental, généralement plutôt anti-Mugabe. Et pourtant il nous devient très vite sympathique, avec son regard caustique sur la société occidentale, mais aussi sur sa propre société, notamment les liens familiaux.

Le style est original et amusant, et je félicite au passage le traducteur pour son excellent travail.

Un auteur à découvrir.

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Les Green Bombers ne recherchent que les ennemis de l’état et Sekai comprend pas ça parce que là elle et Paul ils sont devenus de ces gens qui soutiennent le parti d’opposition du Zimbabwe. Les Green Bombers ils sont là pour aller enfumer les cahutes en tôle ondulée des ennemis de l’État, les chasser de là, et les disperser ensuite à travers la terre. Sekai et Paul ils arrivent pas à piger ça, mais je dis rien moi, et je laisse Sekai yari yari yari au téléphone, à traiter les Green Bombers. Elle sait rien. Elle connaît même pas le Camarade Mugabe. Le président peut se pointer et te fouetter avec la vérité. La vérité c’est comme un serpent parce qu’elle t’échappe des doigts quand elle bouge et qu’elle fait fuir les gens dans tous les sens quand elle se glisse dans la foule, mais Sekai sait pas. Le Camarade Mugabe est un esprit puissant ; il peut chasser le serpent des hautes herbes en lui soufflant dessus comme si c’était un bout de papier — le porter haut dans le ciel clair et azur pour que chacun le voie. Puis quand il le relâche, les gens déchirent leurs frocs et courent se terrer de nouveau dans leur trou.

jan 142011
 

La jeune fille suppliciée sur une étagère suivi de Le sourire des pierres
[少女架刑]
Akira Yoshimura
Actes Sud
9782742739554
Paru en 2002.

Une jeune femme qui vient de décéder raconte son autopsie. L’étrange rapport entre un homme, sa sœur, et leur locataire, obsédé par la mort.

Deux nouvelles extrêmement étranges et glauques. L’écriture d’Akira Yoshimura est d’une précision chirurgicale qui met en emphase le détachement presque clinique manifesté par les personnages envers ce qui leur arrive.

Dérangeant.

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La voiture arrêtée devant la maison était un imposant modèle de couleur noire qui, lavé par la pluie, reflétait magnifiquement le désordre des avant-toits confusément mêlés.

Ayant ouvert en grand les deux battants de la porte arrière, les hommes glissèrent mon cercueil à l’intérieur.

Alors que mon regard, curieusement, était limité aux parois du cercueil et plus loin à la carrosserie de la voiture, le spectacle de l’impasse mouillée par la pluie, étrangement clair, me semblait frais et transparent, comme vu à travers les parois d’un aquarium dont on aurait tout juste changé l’eau.

jan 122011
 

Cryoburn
[Non traduit]
Lois McMaster Bujold
Baen
9781439133941
Paru en octobre 2010.

Miles est envoyé sur une planète où les morts ont autant d’importance que les vivants.

Encore une enquête plutôt policière dans le cadre d’une nouvelle culture. Kibou-daini préserve ses morts par cryo, en attendant de les ressusciter le jour où quelqu’un aura trouvé un remède au vieillissement.

La population de Kibou-daini est clairement issue en majorité de colons japonais, mais n’étant pas très familière avec la culture japonaise, je ne suis pas sure à quel point la culture de Kibou-daini en est dérivée, notamment cette obsession avec la mort.

Comme d’habitude chez Bujold, les personnages secondaires sont humains et trois-dimensionnels, notamment Jin, un jeune garçon obsédé par la ménagerie dont il s’occupe.

Un très bon cru.

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Vorlynkin said distantly, “You know, if you people would be more forthcoming, we could do our job of supporting you much better.”

The faint bitterness in the consul’s voice was more reassuring to Roic than the man could possibly imagine. It sounded quite like Vorlynkin had undergone some recent dealing with m’lord, one that he was loath to transmit over an unsecured comlink.

“Yes, sir,” said Roic, in a mollifying tone.

 

Vorlynkin dit avec raideur :

– Vous savez, si vous nous donniez plus d’informations, nous pourrions vous aider et faire notre travail beaucoup plus facilement.

Roif trouvait l’amertume dans la voix du consul plus rassurante que tout ce qu’il pouvait imaginer. Il semblait que Vorlynkin avait eu récemment affaire avec milord, dans des circonstances qu’il ne pouvait pas communiquer sur une ligne non sécurisée.

– Oui, monsieur, dit Roic sur un ton apaisant.

jan 112011
 

Le Signal
[The Signal]
Ron Carlson
Gallmeister
9782351780398
Paru en janvier 2011.

Un homme et une femme, fraîchement divorcés, font une ultime randonnée dans les montagnes du Wyoming. Elle sera plus mouvementée que prévu.

Le Signal est plutôt une déception : si la relation entre Mack et Vonnie est bien écrite et intéressante, pleine d’amertume et de récriminations, l’intrigue vaguement suspence est elle confuse et ennuyeuse : on ne comprend pas exactement ce qui se passe, qui est l’homme qui demande à Mack de rechercher le drone, etc. Ce fil de l’intrigue aurait mérité que l’auteur s’y attardé un peu plus.

Le roman est néanmoins sauvé d’une note de 2 par les descriptions magistrales du Wyoming.

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Il enchaîna les grandes boucles que dessinait la piste à travers la haute forêt de trembles, puis traversa la vaste prairie jusqu’à la lisière des pins, au point de départ du sentier de Cold Creek, et gara le vieux pick-up Chevrolet bleu de son père à côté de la pancarte déglinguée, dans la douce lumière crépusculaire de septembre. Il avait vu juste : il n’y avait aucun autre véhicule. Pas une seule trace de pneus fraîche sur les quinze kilomètres de montée qu’il avait parcourus depuis la grand-route, si ce n’est une paire de pneus doubles qui avaient fait demi-tour à mi-chemin. Ce devait être la remorque à chevaux de Bluebride, venu s’occuper de son bétail la semaine précédente. Mack avait aperçu en montant deux douzaines de bêtes dispersées dans les armoises. Il sortit de son pick-up et attrapa le café qu’il avait acheté en passant à l’épicerie de Crowheart, une heure auparavant ; il était froid. Il contourna le camion, ouvrit le hayon et s’assit, levant enfin les yeux vers l’est, vers les collines du Wyoming qui s’étageaient en larges bandes marron et grises. Il faisait sombre ici, à la lisière de la forêt, mais la lumière se rassemblait de l’autre côté de la planète et il pouvait voir l’horizon doré à deux cent cinquante kilomètres de là. Il voulait voir des phares, mais il n’y en avait pas. Il voulait voir des phares tressauter sur la vieille route et avancer jusqu’à lui à l’heure convenue.