fév 272011
 

L’Heure du roi
[Час короля]
Boris Khazanov
Viviane Hamy
9782878583526
Paru en 2011.

Un petit pays d’Europe du nord est envahi par l’armée nazie. Le roi et son gouvernement acceptent les humiliations et les restrictions, jusqu’au jour où…

J’ai tendance à être assez dithyrambique dans mes critiques quand j’ai aimé le livre, mais croyez qu’il n’y a aucune exagération quand je dis que L’Heure du roi est un chef-d’œuvre, un des meilleurs livres que j’ai jamais lus. Si je pouvais lui attribuer une note de 6/5, je le ferais.

Le texte est court et dense, et chaque mot compte. C’est un livre à lire, à relire et à méditer. On y trouve à la fois une critique des régimes totalitaristes et du fascisme, et une réflexion sur la liberté et l’expression de celle-ci. Même si ce petit conte philosophique parle du Nazisme et du Troisième Reich, il a été écrit par un dissident russe qui a passé plusieurs années au goulag et a circulé en URSS sous forme de samizdat, et les parallèles avec le régime soviétique et leur oppression de petits pays dont le reste du monde se moque est facile à faire.

Le roi Cédric s’inspire de Christian X de Danemark et des anecdotes bien connues sur son attitude durant la Seconde Guerre mondiale, qu’elles soient réelles (sa promenade quotidienne sans gardes dans la capitale) ou hagiographiques (le port de l’étoile jaune en solidarité avec la population juive). Sa consultation avec son mystérieux patient montre à quel point les actes de résistances peuvent être difficiles, mais aussi qu’ils n’ont pas besoin d’être flamboyants pour être efficaces.

Une pure merveille !

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Le mystère suprême du Reich consistait en ce que tout entier, de la base jusqu’au sommet, l’ordre était imprégné de mythe. Plus exactement, il n’était lui-même qu’un mythe concrétisé, ésotérique et universel, au point d’embrasser tous les domaines de l’existence ; il offrait des réponses définitives à toutes les questions. Dans l’immense État surgi au cœur de l’Europe à la fin du premier tiers du XXe siècle, vivait une nation mythique dotée d’une mythologie tenant lieu d’histoire, munie d’une morale mythologique et d’un idéal qui l’était tout autant. Toutes les entreprises de l’État révélaient immanquablement sa nature illusoire, et pourtant le peuple prenait cela pour argent comptant. En fait, la vérité nue, si peu confortable, lui faisait peur, tandis que le mystère l’attirait et le réchauffait. Tel un aliéné mental, il ne se rendait pas compte de sa folie. Incontestablement, à en juger d’après les travaux de ses théoriciens, les œuvres de ses poètes, ses vies de saints, ses manuels scolaires, les logorrhées de ses chefs ou n’importe quelle autre sécrétion du génie national, le mythe du Reich — comme celui de tout État analogue — manifestait un caractère délirant. Cela lui conférait un attrait incomparable. Il évoluait selon les règles bien connues du délire, et il aurait été instructif d’étudier comment, après avoir dépassé le stade productif de la systématisation, il s’approcha du seuil où le délire pâlit et s’effrite : la phase de la désintégration de l’âme. Mais le Reich ne connut pas la mort de son mythe ; le régime n’eut pas le temps de se lasser de lui-même — et pour cette raison, peut-être, il conserve à jamais sa jeunesse. Les tambours grondèrent, l’oiseau phénix déploya ses ailes : poussé par l’irrésistible besoin de s’étendre, le Reich déclencha une guerre. Une propagande d’une insolence et d’une ampleur inouïes secoua ses tambourins, et le mythe, rafraîchi par l’orage, se ranima, haut en couleur.

fév 222011
 

Brooklyn
[Brooklyn]
Colm Tóibín
Robert Laffont
9782221113493
Paru en 2011.

Une jeune Irlandaise émigre aux États-Unis, mais doit revenir en Irlande deux ans plus tard suite à un drame familial. Elle devra choisir entre deux pays, deux cultures, deux hommes.

Tout en subtilité, Colm Tóibín nous dresse un beau portrait de femme : Eilis, d’abord effacée, s’épanouit en immigrant aux États-Unis. Elle fait l’expérience de l’amitié et de l’amour, des préjugés et des commérages.

Les tourments de l’immigration sont aussi finement rendus : le mal du pays quand Eilis arrive à New York, puis le sentiment que ce séjour n’a été qu’un rêve, quand elle retourne dans sa ville natale.

Un excellent roman.

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Durant ces deux jours, Eilis nota que Mlle Kelly adoptait un ton différent avec chacun des clients qui pénétraient dans sa boutique. À certains elle ne disait rien, se contentant de serrer les dents et de rester derrière sa caisse dans une pose qui suggérait, à elle seule, toute la réprobation que lui inspirait la présence de cette personne dans son magasin et son impatience qu’elle s’en aille. À d’autres elle adressait un regard froid, avant de les toiser d’un air sévère et de leur prendre leur argent comme si elle leur accordait une immense faveur. Enfin, il y avait les clients qu’elle saluait chaleureusement par leur nom ; parmi eux, beaucoup avaient un compte chez elle. Aucun billet ne changeait alors de main, mais les sommes dues étaient notées soigneusement dans un livre tandis que se succédaient questions et commentaires sur la santé des uns et des autres, sur l’état de la météo, sur la qualité du jambon ou du bacon et sur la variété de pains proposés, avec ou sans raisins.

fév 192011
 

Cap Horn Elle
Florence Lautrédou
Books on Demand
9782810611423
Paru en 2010.

Une maison de pêcheurs bretonne raconte le couple qui s’installe dans ses murs.

L’idée de départ est originale et aurait pu donner un résultat intéressant mais l’exécution est ratée. On tombe très vite dans des réflexions pseudo-philosophiques et dans la psychologie de comptoir.

De plus, il y a pléthore de coquilles et la mise en page est désastreuse. À éviter.

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Moi, Cap Horn, c’est ce que j’ai envie de raconter. Il est temps. Je suis là depuis trois cent ans sur mon coin de côte. Trois siècles d’histoire. Je l’ai répétée.Je l’ai perpétuée de génération en génération. Un jour j’ai décidé de changer le scénario.Bel effort de mobilité pour un amas de pierre et de béton fiché sur une falaise, n’est-ce pas ?

Par chance j’ai été servi par mes personnages. De vrais bons acteurs. Qu’ils soient remerciés, au sens propre comme au figuré.

A une exception près.

fév 152011
 

Un immense asile de fous
[Notwithstanding]
Louis de Bernières
Mercure de France
9782751230644
Paru en janvier 2011.

Notwithstanding est un petit village du Surrey, dans la campagne anglaise, et ses habitants sont très, très anglais…

Un immense asile de fous n’est pas réellement un roman, mais plutôt une collection de nouvelles connectées entre elles, ayant les habitants d’un charmant petit village anglais comme point commun. Ces habitants tendent à être complètement excentriques comme seuls les Anglais peuvent l’être.

Le livre est d’une drôlerie teintée de nostalgie pour une époque révolue, et le thème de la mort n’est jamais très loin.

Un régal !

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À la place, je l’ai dressé à récupérer les balles de golf, et c’est pourquoi j’en ai cinq sacs dans le placard sous l’escalier. Je l’ai emmené au neuf trous d’ici, création sommaire d’un aristocrate propriétaire de la grande maison. Le parcours ressemblait à un champ de bataille de la Première Guerre mondiale en ce qu’il était boueux et percé de trous pleins d’eau ; les lapins grattaient les greens et les moutons paissaient sur le rough. Un par 3 était conçu de telle manière qu’il fallait envoyer la balle par-dessus le toit de la grande maison. Les fenêtres devaient être munies de volets d’acier les jours de jeux. Si vous ratiez votre coup, la balle pouvait ricocher au-dessus de votre tête et tomber dans la petite mare derrière le tee, ou encore vous deviez passer derrière la maison par petits coups successifs en évitant les paons et les statues de filles nues sans bras. Le mieux que j’aie fait avec ce trou a été un birdie et le pire, 48, sans compter la balle qui est restée coincée dans la gueule de la gargouille de l’aile gauche de la maison.

fév 102011
 

Le Rêve d’Amanda Ruth
[Dream of the Blue Room]
Michelle Richmond
Buchet-Chastel
9782283024461
Paru en janvier 2011.

Une jeune femme fait le voyage en Chine dont sa meilleure amie avait toujours rêvée, mais qu’elle ne peut pas accomplir elle-même, ayant été assassinée à l’âge de 18 ans.

C’est mou, c’est mou. La vision de la Chine confine au cliché, et aucun des personnages ne donne réellement envie de s’intéresser à eux.

Dommage.

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Ce que je ne dis pas à Graham, c’est que Dave et moi sommes séparés depuis deux mois, que nous vivons des vies complètement indépendantes chacun d’un côté de Central Park. Nous avions prévu et payé ce voyage des mois avant notre séparation. Je dois le lui reconnaître, Dave avait compris le besoin que j’avais de faire ce périple, pour honorer une promesse tacite faite à Amanda Ruth, et je crois que c’est la raison pour laquelle il a fini par accepter de m’accompagner. Tandis que nous étions dans le taxi qui nous emmenait à l’aéroport, nos deux sacs en toile entre nous sur le siège, j’espérais secrètement que ce voyage pourrait peut-être sauver notre couple. Je me disais que, si je parvenais à l’éloigner de New York et de notre routine, nous pourrions avoir une chance d’y parvenir. Je nous imaginais nous redécouvrant l’un l’autre dans cet endroit exotique, où aucune des anciennes règles ne pourrait s’appliquer.