mar 262011
 

L’Homme de Lyon
François-Guillaume Lorrain
Grasset
9782246772118
Paru en 2011.

Le père du narrateur lui a laissé un mystérieux paquet contenant six photos et quelques lettres. Retour sur un passé trouble.

De mon point de vue de lectrice, il s’agit là d’une histoire à la fois intéressante par le processus d’enquête, de découverte de l’histoire familiale, mais aussi dérangeante par le voyeurisme du lecteur qui découvre la relation entre le narrateur et sa famille dans toute sa mesquinerie, voyeurisme renforcé par le pseudonyme transparent de « Rolin », même si on peut comprendre la nécessité de cette distanciation.

De mon point de vue de Lyonnaise, c’est amusant (et rare) de pouvoir suivre la progression du narrateur rue après rue. On peut projeter des images précises du décor. Une petite mention aussi pour le vocabulaire spécifiquement lyonnais que j’utilise sans y penser : je ne savais même pas qu’on ne disait pas, ailleurs, l’« allée » d’un immeuble.

J’ai apprécié aussi de découvrir l’histoire de Lyon pendant la Deuxième Guerre mondiale, que je connaissais mal. De ma famille, seule ma grand-mère maternelle avait connu cette période à Lyon, dont elle a peu parlé, et il est maintenant trop tard.

Un bon roman, que je recommande aux Lyonnais, comme à ceux qui n’ont pas eu la chance de naître à Lyon. ;-)

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En commençant par son grand-père, il a escamoté son père, esquivé sa mère. Quand il a eu douze ans, elle l’avait expédié en pension pour des raisons que j’ignore. Si sa mère l’avait abandonné, cela n’avait rien d’étonnant : ado, voilà ce que je lui avait balancé un jour, avec la vacherie de mon âge. Sans le faire exprès; j’avais touché juste. Voir pleurer mon père était inconcevable. Le faire pleurer fut un moment inoubliable.

mar 252011
 

Là-haut, tout est calme
[Boven is het stil]
Gerbrand Bakker
Gallimard
9782070440313
Paru en 2011.

Helmer, un paysan néerlandais, qui répète les mêmes gestes jour après jour depuis près de quarante ans, décide soudainement de chambouler sa vie. Peu après, il est contacté par Riet, l’ancienne fiancée de son frère jumeau, qui est à l’origine de l’accident qui lui a coûté la vie.

Si j’ai apprécié le roman, j’ai du mal à comprendre les critiques dithyrambiques que j’ai pu lire. Il est très lent, parfois, trop, même si cela permet aussi de comprendre la lassitude d’Helmer, après une vie passée à faire ce qu’il ne voulait pas faire, à essayer de remplacer son frère mort, le fils favori de son père.

Les relations humaines sont examinées avec une précision d’entomologiste, notamment la relation fusionnelle entre Helmer et Henk, les deux jumeaux, relation qui se distendra à l’arrivée de Riet, ainsi que la relation pleine d’ambiguïtés entre Helmer et le fils de Riet, qui porte le nom de son frère mort, pour lequel il ne peut ni ne veut être un père.

Un beau roman.

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J’ai mis papa là-haut. Après l’avoir assis dans une chaise, j’ai démonté le lit. Papa est resté dans cette chaise, comme un veau né de quelques minutes et que la vache n’a pas encore léché, tête vacillant de façon incontrôlée, regard qui ne s’attache à rien. J’ai arraché du matelas couvertures, draps et alèse, posé le matelas et les planches du fond le long du mur, défait les vis qui maintenaient tête et pied aux côtés. J’essayais autant que possible de respirer par la bouche. La chambre d’en haut — ma chambre — je l’avais déjà débarrassée.

« Qu’est-ce que tu fais ? a-t-il demandé.

– Tu déménages.

– Je veux rester ici.

– Non. »

mar 212011
 

La Complainte du paresseux
[The Cry of the Sloth]
Sam Savage
Actes Sud
9782742796397
Paru en 2011.

À travers ses lettres et ses écrits, nous découvrons un écrivain raté qui tente de sauver la revue littéraire qu’il a fondé. Nous suivons aussi sa relation avec son ex-femme ainsi qu’avec ses locataires.

Grosse déception ! J’attendais beaucoup du deuxième roman de Sam Savage, après avoir été charmée par Firmin, et j’ai tellement peu aimé celui-ci que j’ai lu le dernier tiers du roman en diagonale.

L’exercice de style est pourtant réussi : l’épistolaire est un genre difficile à maîtriser, souvent très artificiel, mais il est utilisé avec beaucoup de finesse par Sam Savage. Le problème, quand on parle d’un mauvais écrivain, c’est qu’on doit lire de la mauvaise prose. Ça va cinq minutes, mais sur 300 pages, c’est décidément trop long.

Dommage.

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Messieurs,

J’ai découvert au réveil que mon téléphone n’émet plus son amicale tonalité lorsque je colle l’oreille au combiné. Il ne fait plus aucun bruit, ce qui est TRÈS CONTRARIANT. Je sais combien je vous dois et je ne remets pas en cause la légitimité de votre intervention. Je vous ai envoyé de petites sommes chaque fois que cela était possible, ce qui au final, représente plus que de la menue monnaie. J’ai prouvé ma bonne foi. J’ai une entreprise à diriger. Ce n’en est peut-être pas une à vos yeux, mais je ne partage pas ce point de vue. Si elle n’est pas répertoriée dans les pages jaunes, c’est uniquement parce que je n’ai PAS LES MOYENS de m’offrir une annonce. Vous auriez dû y pensez. J’ai expliqué de vive voix à Mme Slippert que, si elle me coupait le téléphone, je serais dans l’incapacité DÉFINITIVE de vous payer. Que cet appel à votre propre intérêt soit resté sans résultat vous fait honneur. À présent, j’en appelle donc à votre bon cœur. Je vous supplie à genoux. Ma dignité en souffre. S’IL VOUS PLAÎT, reconnectez-moi. Encore six mois et je vous rembourserai intégralement, vous en avez ma parole.

Veuillez agréer l’expression de mes sincères salutations,

Andrew W. Whittaker

mar 182011
 

Casanova
Maxime Rovere
Gallimard
9782070300846
Paru en 2011.

Vivante, claire, et visiblement écrite par un passionné, cette biographie de Casanova est excellente, fondée sur une véritable analyse littéraire, qui montre à quel point les talents de conteur de Casanova ont autant d’importance que les faits qu’il décrit.

Je n’ai que deux caveat : Maxime Rovere nous présente certaines hypothèses comme s’il s’agissait de faits prouvés (l’identité d’Henriette, par exemple) ; et une iconographie plus complète eut été bienvenue.

Néanmoins, cette biographie a le mérite de réveiller mon envie de lire l’original de l’Histoire de ma vie, dont le manuscrit a été récemment acquis par la Bibliothèque nationale.

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Il est temps de dépouiller Casanova de ses attributs de surmâle. Il n’aurait jamais accepté qu’on fasse de lui un séducteur, parce qu’il a travaillé toute sa vie à redéfinir en profondeur les rapports entre les humains — les hommes, les femmes, les puissant(e)s, les pauvres, les savant(e)s, les escrocs, les crédules. c’est ainsi qu’il s’est fait, en amour comme ailleurs, le chantre d’une liberté nouvelle, complexe, qui prend en compte les hésitations du désir, les remords de la conscience et les contraintes sociales, pour en faire les règles d’un jeu d’autant plus jouissif qu’il est plus complexe. Son mot d’ordre n’est pas jouissez sans entraves ; c’est jouez de vos limites.

mar 172011
 

Les Animaux de compagnie
[Gæludýrin]
Bragi Ólafsson
Actes Sud
9782742796441
Paru en mars 2011.

Des années auparavant, Emil et Harvardur étaient chargés de veiller sur des animaux pour le compte d’un ami absent. Après que les animaux étaient morts les uns après les autres, Emil avait mis Harvardur à la porte. Harvardur est aujourd’hui de retour, et cherchant désespérément à lui échapper, Emil se réfugie sous son propre lit, où il assiste à une bien étrange soirée.

Vraiment étrange. Je n’ai pas vraiment aimé, mais certains moments m’ont fait rire. Un de ces romans que je referme en pensant, « Certes, mais encore ? »

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“Il avait plutôt l’air de quelqu’un qui avait besoin d’un toit”, dit Tómas. Sérieusement ou non, je ne sais pas. “Et puis j’ai aussi remarqué qu’il tripotait la plaque de la porte, comme s’il essayait de l’asti­quer. Sans doute qu’il voulait enlever la neige pour mieux voir le nom.”

Ces respectables plaques de cuivre, ou de laiton, ont quelque chose d’immuable et d’éternel. Une aura de temps révolus, que l’on n’a pas connus. Ma plaque n’a guère que deux ans, et pourtant elle est tellement marquée par les intempéries qu’elle donne l’impression que son propriétaire est un homme âgé, ou qui n’est plus jeune sans être très vieux : c’est presque une pierre tombale. A ceci près qu’elle n’indique pas de dates, ni de titre du genre chef de bureau ou armateur comme on en voit au cime­tière, ni de souhait que l’intéressé repose en paix, en l’occurrence derrière sa propre porte.