avr 152011
 

Tout bouge autour de moi
Dany Laferrière
Grasset
9782246777311
Paru en janvier 2011.

Dany Laferrière était à Port-au-Prince lors du séisme du 12 janvier 2010. Il raconte.

Un témoignage fort, présenté en une série de mini-tableaux. Dany Laferrière s’étend sur son expérience, probablement dans un but cathartique. Il y a beaucoup de répétitions, qui montrent le cheminement de sa réflexion.

Excellent.

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Dix secondes

Elle est venue s’asseoir près de moi, sur un divan jaune. Menue et raffinée, elle a pris mille précautions pour aborder le sujet. Elle voulait savoir s’il y a eu un moment où j’ai perdu la tête, sachant la mort possible. Ce n’est pas une question qu’on prend à la légère. J’ai mis du temps à y répondre. Je crois que ce qui m’a aidé, lui répondis-je, c’est qu’on formait un groupe. On était trois. On se soutenait. Je ne sais pas comment je me serais comporté si le séisme m’avait surpris dans ma chambre. Si la question avait été : Avez-vous eu peur ? j’aurais répondu oui, mais pas au début. La première violente secousse m’a pris complètement au dépourvu. Pas eu le temps de penser. J’ai eu peur à la seconde secousse, presque aussi forte que la première. Elle est arrivée juste au moment où je retrouvais mon esprit. Juste à l’instant où je pensais m’être tiré d’affaire, je reçus cette seconde secousse comme un coup derrière la tête. J’ai compris alors que ce n’était pas du théâtre. Que les acteurs n’allaient pas se relever pour les applaudissements. Qu’il n’y avait pas de public. Personne n’est à l’abri. Pendant dix secondes, j’ai attendu la mort. Me demandant quelle forme elle prendrait. La terre allait-elle s’ouvrir pour nous engloutir tous ? Les arbres nous tomber dessus ? Le feu nous brûler ? À ce moment-là, je savais que je ne pourrais plus garder cette distance. De toute façon, je ne faisais pas le poids. Si ce séisme pouvait à ce point secouer une ville, ce n’est pas un individu qui pourrait lui résister. On s’accroche alors à nos croyances les plus archaïques. On pense aux dieux de la terre. J’ai attendu un long moment. Rien. Je me suis relevé tout doucement, sans faire le fiérot. Je sentais à ce moment-là que le pire était passé. Mais pendant dix secondes, ces terribles dix secondes, j’ai perdu ce que j’avais si péniblement accumulé tout au long de ma vie. Le vernis de civilisation qu’on m’a inculqué est parti en poussière — comme cette ville où j’étais. Tout cela a duré dix secondes. Est-ce le poids réel de la civilisation ? Pendant ces dix secondes, j’étais un arbre, une pierre, un nuage ou le séisme lui-même. Ce qui est sûr, c’est que je n’étais plus le produit d’une culture. J’avais la nette sensation de faire partie du cosmos. Les plus précieuses secondes de ma vie. En réalité je ne sais même pas s’il y avait cet écart de dix secondes, même si je suis sûr d’avoir vécu ces émotions. Si on a tous partagé le même événement, on ne l’a pas vécu de la même manière.

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