juin 262011
 

Le Collectionneur de mondes
[Der Weltensammler]
Ilija Trojanow
Buchet-Chastel
9782283022795
Paru en 2008.

Richard Burton, aventurier passionné d’Orient qui fut le premier à traduire Les Mille et une nuits en anglais est raconté par son serviteur.

Le sujet m’intéressait beaucoup, mais j’ai tellement peu accroché à la prose d’Ilija Trojanow que j’ai rapidement laissé tomber. J’essaierai peut-être la biographie de Richard Francis Burton by Fawn Brodie parue récemment.

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Les yeux de l’homme riaient de contentement. Les passagers les plus aisés furent appelés à débarquer ; la chaloupe attendait, l’Inde n’était plus qu’à quelques coups de rames. Burton aida l’une des dames éblouies à descendre les échelons. Lorsqu’elle fut bien assise, les mains sur les genoux, il se retourna. Il vit l’homme à la chevelure et à la barbe blanches debout sur le pont, raide, les jambes très écartées, les bras dans le dos. Il roulait de gros yeux derrière d’épais verres de lunettes. Allez, allez donc ! Mais prenez garde à vos bagages. Ce n’est pas la Grande-Bretagne, ici. Vous entrez en pays ennemi ! Et son rire s’envola tandis que la chaloupe descendait vers la mer dans des grincements de corde.

juin 242011
 

Dompter la bête
[Δαμάζοντας το κτήνος]
Ersi Sotiropoulos
Quidam
9782915018585
Paru en 2011.

À Athènes, un ancien ministre jongle entre sa femme, sa maîtresse, sa mère et son fils.

Un livre assez étrange, très cru, très actuel, qui montre une société grecque à mille lieues des images d’Épinal habituelles.

À essayer.

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Les yeux fermés, la lumière chatouillant ses paupières, Àris cherchait son portable. Il tira le drap, fouilla les replis mous de la couverture, sa main effleura sa poitrine chaude et suante. Puis il attrapa quelque chose de dur dépourvu de clavier et comprit aussitôt qu’il tenait sa queue. Il sourit et se rendormit. Dans son rêve il eut une formidable érection, une trique somptueuse, miraculeuse qu’il ne voulait surtout pas laisser filer. Mais sa bouche était sèche, sa langue restait clouée au palais et il crut s’entendre grincer des dents, elles grinçaient près de son oreille, fragiles, branlantes. Il fut pris de panique. Avait-il oublié de mettre sa gouttière ? Sa femme venait de lui en offrir une mais ce jour-là il ne la portait pas.

juin 232011
 

The Eagle of the Ninth in The Eagle of the Ninth Chronicles
[L'Aigle de la Neuvième Légion chez Gallimard]
Rosemary Sutcliff
Oxford University Press
9780192789983
Paru en 2010.

Au IIe siècle après Jésus-Christ, un vétéran romain et son affranchi breton voyagent au-delà du Mur d’Hadrien pour retrouver l’emblème de la IXe Légion, perdu dix ans auparavant.

Un très bon roman d’aventure pour la jeunesse, qui n’a pas pris une ride depuis sa publication en 1954. Les personnages ont parfois une sensibilité plus XXe que IIe siècle, notamment en ce qui concerne l’esclavage, mais pas suffisamment pour gâcher la caractérisation.

Un très bon roman à découvrir dès dix ans.

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‘In my tribe, when a she-wolf with whelps is killed, we sometimes take the young ones to run with the dog-pack,’ Esca said. ‘If they are like this one, little, little, so that they remember nothing before; so that their first meat comes from their master’s hand.’

‘Is he hungry now?’ Marcus asked, as the cub’s muzzle poked and snuggled into his palm.

‘No, he is full of milk — and scraps. Sassticca will not miss them. See, he is half asleep already; that is why he is so gentle.’

The two of them looked at each other, half laughing; but the queer hot look was still in Esca’s eyes; while the cub crawled whimpering into the warm hollow of Marcus’s shoulder, and settled there. His breath smelled of onions, like a puppy.

‘How did you get him?’

‘We killed a she-wolf in milk, so I and two others went to look for the whelps. They killed the rest of the litter, those fools of the South, but this one, I saved. His sire came. They are good fathers, the wolf kind, fierce to protect their young. It was a fight: aie! a good fight.’

‘It was taking a hideous risk,’ Marcus said. ‘You should not have done it, Esca!’ He was half angry, half humbled, that Esca should have taken such a deadly risk to know what the hazard was in robbing a wolf’s lair while the sire still lived.

Esca seemed to draw back into himself on the instant. ‘I forgot it was my Master’s property that I risked,’ he said, his voice suddenly hard and heavy as stone.

‘Don’t be a fool,’ Marcus said quickly. ‘I didn’t mean that, and you know it.’

There was a long silence. The two young men looked at each other and there was no trace of laughter now in their faces.

 

– Dans ma tribu, quand une louve avec des petits est tuée, nous prenons parfois les jeunes pour courir avec la meute de chiens, dit Esca. S’ils sont comme celui-ci, petits, petits, et qu’ils ne se rappellent rien d’avant ; que leur premier morceau de viande vienne de la main de leur maître.

– A-t-il faim ? demanda Marcus, alors que le louveteau poussait et frottait son museau contre la paume de sa main.

– Non, il est plein de lait… et de restes. Ils ne manqueront pas à Sassticca. Regarde, il est déjà à moitié endormi. C’est pour cela qu’il est si gentil.

Les deux se regardèrent presque en riant, mais les yeux d’Esca avait toujours cette lueur bizarre alors que le louveteau s’installa en gémissant dans le creux de l’épaule de Marcus. Son haleine sentait l’oignon, comme celle d’un chiot.

– Comment l’as-tu eu ?

– Nous avions tué une louve qui allaitait, et moi et deux autres sommes allé chercher les petits. Ils ont tué le reste de la portée, ces idiots du sud, mais celui-ci, je l’ai sauvé. Son père est arrivé. Ils font de bons pères, les loups, féroces quand ils protègent leurs petits. C’était un sacré combat : oui ! un beau combat.

– C’était prendre un énorme risque, dit Marcus. Tu n’aurait pas dû, Esca !

Il était à la fois en colère et touché qu’Esca ait risqué sa vie en sachant ce qu’il pouvait arriver quand on volait une meute de loup alors que le père vivait encore.

Esca sembla se diminuer instantanément.

– J’ai oublié que c’était la propriété de mon Maître que je risquais, dit-il, sa voix soudain dure et pesante comme la pierre.

– Ne sois pas stupide, dit Marcus. Ce n’est pas ce que je voulais dire, et tu le sais.

Il y eut un long silence. Les deux jeunes gens se regardèrent, et il n’y avait plus trace de rire sur leurs visages.

juin 152011
 

La Berge des rennes déchus
[Čáhcegáddái nohká boazobálggis]
Jovnna-Ánde Vest
Cénomane
9782916329406
Paru en 2011.

Jovnna-Ánde Vest raconte son père, un éleveur de rennes same.

J’ai beaucoup aimé cette plongée au cœur du peuple same, dont je ne connaissais pas grand-chose. Jouni Vest était un homme tout en contradictions, fasciné par la modernité et notamment les machines, motos, voitures, tracteurs, mais aussi pétri de traditions, au point d’enseigner le same à ses enfants à un moment où la pratique commençait à se perdre, ou de participer à la Conférence same internordique.

Jovnna-Ánde Vest partage avec nous ses sentiments pour son père, l’affection certes, mais aussi l’exaspération quand les œillères de l’enfance tombent et qu’il jette un regard sans concessions sur les défauts de cet homme fantasque, qui faillit provoquer la faillite de sa famille.

Remarquable !

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Mais dès le cinquième enfant survinrent les premiers soucis. Le filon des grands-pères et des grands-mères étant épuisé, il fallut faire preuve d’imagination. Papa s’avisa qu’un bon vieux nom same serait de mise : Piera Niillas. Maman opposa bien quelque résistance. Passe encore pour Niillas, mais Piera… quel nom pour un enfant ! C’était compter sans la résolution de mon père : s’il pensait comme ci ou comme ça, c’était comme ci ou comme ça, et le mortel qui l’en ferait démordre n’était as encore né. Ce que Maman avait du reste déjà appris à ses dépens.

Deux jeunes parentes venues voir l’enfant s’enquirent de son nom.

– Eh bien j’ai pensé à Piera, Piera Niillas, répondit Papa en toute ingénuité.

– Piera ! s’exclamèrent les demoiselles horrifiées. — En voilà un nom pour un enfant.

– C’est le nom du grand-père, poursuivit Papa.

– Co-co-co-comment ça, du grand-père, s’étonnaient les demoiselles.

– Eh bien de mon grand-père, les renseigna Papa complaisamment. — Biennáš, c’était un Piera pardi.

Cette nouvelle les laissa sans voix. Et elles amorcèrent sans plus attendre une prudente retraite en direction de la sortie.

juin 062011
 

Orages ordinaires
[Ordinary Thunderstorms]
William Boyd
Points
9782757822746
Paru en 2011.

Adam Kinkred voulait aider un homme qu’il venait de rencontrer, et le voilà principal suspect d’un meurtre. Pour échapper à la fois à la police et à ceux qui ont commandité le meurtre, il va devoir se perdre dans les bas-fonds de Londres.

Je ne suis pas sûre pourquoi le Seuil a classé Orages ordinaires en littérature générale, parce que c’est très clairement un thriller.

Adam m’a d’abord exaspérée en prenant décision stupide sur décision stupide et en montrant une naïveté difficile à croire pour un homme de son âge, mais ça s’est calmé par la suite. Le scénario est difficilement plausible, mais le suspence est rondement mené et on passe un très bon moment.

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Commençons avec le fleuve — toute chose commence avec le fleuve et nous y finirons, sans doute –, mais attendons de voir comment ça se passe. Bientôt, d’une minute à l’autre, un jeune homme va venir se poster au bord de l’eau, ici, au pont de Chelsea, à Londres.

Tiens, le voilà qui descend avec une certaine hésitation d’un taxi ; il règle le chauffeur, regarde machinalement autour de lui, jette un coup d’œil vers l’eau claire (la marée monte et le niveau du fleuve est inhabituellement haut). C’est un grand jeune homme au teint pâle, la trentaine, des traits réguliers, les yeux battus, les cheveux noirs coupés court, rasé de frais comme s’il sortait de chez le barbier. Il est nouveau dans la ville, un étranger, et il s’appelle Adam Kindred. Il sort d’un entretien d’embauche et il a eu envie de voir le fleuve (l’entretien ayant été la rencontre tendue classique, avec un gros enjeu) répondant à un vague désir de « prendre un peu l’air » comme s’il avait le projet de gagner la côte. Le récent entretien explique pourquoi, sous son imperméable coûteux, il porte un trois pièces gris foncé, une cravate marron, une chemise blanche neuve, et pourquoi il trimballe un superbe et solide attaché-case noir avec grosse serrure et cornières en cuivre. Il traverse la route, sans soupçonner à quel point, dans les heures qui viennent, sa vie va changer — du tout au tout, irrévocablement, sans qu’il en ait le moindre soupçon.