juil 262011
 

Loin d’où
[Lejos de dónde]
Edgardo Cozarinsky
Grasset
9782246771418
À paraître en septembre 2011.

Une jeune femme portant un passeport volé à une femme juive fuit l’Allemagne à la fin de la guerre, passant par l’Italie avant de terminer en Argentine. À Buenos Aires, elle élève un fils, qui en 1977 refera le chemin en sens inverse, fuyant la guerre sale et se réfugiant en Europe.

Intéressant, parce que tout est en faux-semblants, rien n’est ce qu’il apparaît à première vue. La plupart des personnages, principaux et secondaires, mentent sur ce qu’ils sont, et Cozarinsky joue sur nos préjugés et nos attentes de lecteur pouur nous induire en erreur.

Si j’ai trouvé la première partie intéressante (et parfois horrifiante, quand on découvre que la jeune femme qu’on plaignait était en fait un des rouages administratifs du Reich, antisémite convaincue et grande admiratrice d’un médecin non nommé qui ressemble furieusement à Mengele), la seconde m’a échappée, à cause d’une trop grande méconnaissance de l’histoire contemporaine de l’Argentine.

Lire un court extrait »

– C’était une mise en scène, explique le visiteur. Cela ne veut pas dire que la photo soit un faux, c’est simplement la répétition d’un geste qui s’était produit dans la réalité, réitéré par l’appareil photo.

Khaldei raconte alors que sa photo aussi était une mise en scène. Il avait utilisé un rouleau entier, trente-six poses avec des petites variations d’angle et de position des personnages. C’était le 2 mai, trois jours après la prise réelle du bâtiment. Il avait eu l’idée de cette image qui devait symboliser pour les temps à venir le triomphe de l’Union soviétique sur le nazisme, mais il n’avait pas trouvé de drapeau photogénique dans l’équipement de l’Armée Rouge. Il avait alors pris un avion pour Moscou, où il n’en avait pas non plus trouvé durant les quelques heures dont il disposait. Il avait emprunté des nappes rouges à un commerçant, un certain Grischa Lubinski, et avait fait appel à son oncle, tailleur de profession, pour les assembler et y coudre marteau, faucille et étoile jaunes. Il était rentré à Berlin, toujours par avion, et avec trois camarades était monté sur le toit du Reichstag, tandis que dans les sous-sols on fêtait la victoire à la vodka et que dans la rue, bien que la nouvelle de la mort du Führer fût déjà de notoriété publique, il y avait encore quelques derniers résistants qui combattaient et qu’on entendait des tirs sporadiques.

– J’ai greffé sur le négatif la fumée noire qui assombrit le ciel, comme si la bataille était à son apogée, explique le photographe russe. Cela augmente l’effet dramatique. Après une pause il ajoute : cela contribue à l’authenticité.

juil 132011
 

Désolations
[Caribou Island]
David Vann
Gallmeister
9782351780466
À paraître en septembre 2011.

Gary, la cinquantaine, s’est mis en tête de construire une cabane sur une île déserte d’Alaska, tandis que sa femme Irene se bat contre des migraines débilitantes. Leur fille Rhoda pense avoir trouvé l’homme idéal en Jim.

Dieu que c’est déprimant ! Tous ces personnages qui se complaisent dans leur médiocrité, ces gens qui vivent leur petite vie côte à côte sans se parler…

C’est David Vann, donc c’est bien écrit, et les rapports humains sont examinés en détail et sans complaisance. Pas aussi noir que Sukkwan Island, encore que.

Comme pour Sukkwan Island, je peux dire que c’est un roman qui est objectivement bon, même si peut-être moins marquant, mais je ne peux pas vraiment dire que je l’ai aimé.

Lire un court extrait »

Il y a de l’eau dans le bateau, dit Irene au retour de Gary. Elle formait une flaque sous les rondins, se concentrait surtout à la poupe, presque trente centimètres de pluie.

On s’en occupera une fois partis, dit Gary. Je ne veux pas utiliser la batterie pour faire marcher la pompe de cale avant d’avoir démarré.

Alors, c’est quoi ton plan ? demanda Irene. Elle ne savait pas comment ils pourraient pousser le bateau depuis la grève jusqu’à l’eau, surchargé qu’il était par les rondins.

Tu sais, je ne suis pas le seul à avoir voulu ça, dit Gary. Ce n’est pas seulement mon plan. C’est notre plan.

C’était un mensonge, mais bien trop gros pour y réagir là, à l’instant, sous la pluie. Très bien, dit Irene. Comment on fait pour mettre le bateau à l’eau ?

juil 122011
 

D’un pays sans amour
Gilles Rozier
Grasset
9782246783640
À paraître en août 2011.

Un homme découvre les œuvres de trois poètes juifs des années 20 et décide d’apprendre le yiddish. Fasciné par leur destin, il contacte Sulamita, la fille d’un autre écrivain de l’époque, qui lui raconte son enfance et les milieux intellectuels et littéraires yiddish.

Un très bel hommage à trois poètes aujourd’hui complètement inconnus du public français, ainsi qu’à toute la vie intellectuelle qui s’est articulée autour d’eux, donnant au yiddish ses lettres de noblesse.

On découvre aussi les persécutions systématiques dont les Juifs étaient victimes : le nazisme et la Shoah, bien sûr, mais aussi les pogroms en Pologne et l’attitude changeante du régime soviétique sous Staline. Cette douleur du peuple juif alimente aussi sa poésie ; certains des plus beaux vers cités ont été écrits en réponse à des atrocités.

La structure formelle, des chapitres alternant la narration de Pierre et la correspondance de Sulamita, est un peu artificielle, mais Gilles Rozier l’utilise à bon escient et sait s’en affranchir quand c’est nécessaire.

À lire de concert avec L’Anthologie de la poésie yiddish chez Gallimard.

Lire un court extrait »

Je m’assieds tous les jours dans le fauteuil rouge que j’ai retrouvé chez une brocanteuse de Varsovie à force de recherches. C’était un des éléments qui meublaient l’entrée de l’Union des écrivains, il a miraculeusement échappé à la destruction. La rue Tłomackie a été rasée, l’imposante synagogue qui y trônait n’était plus qu’un tas de pierres. Il n’était resté d’elle un temps qu’un morceau de mur et le grand chandelier à sept branches un peu tordu, une image qui a fait le tour de la terre, devenue le symbole de la destruction de mon royaume juif. Le fauteuil rouge est resté. Non que le bâtiment dans lequel il se trouvait ait été préservé. Le 13 de la rue Tłomackie n’a pas résisté aux bombes, aux lance-flammes, à la liquidation du ghetto au printemps 1943 puis à l’écrasement de Varsovie tout entière suite au soulèvement d’août 1944. Le fauteuil avait été descendu dans une cave. Un combattant y a-t-il trouvé quelque repos durant la Révolte ? Le siège avait-il échoué dans le quartier général, des insurgés sous le 13 de la rue Miła ? Je n’ai pas pu le savoir, j’ai demandé aux survivants, j’ai interrogé Marek Edelman à Łódź, Antek Zuckerman dans son kibboutz de Galilée, je me disais que Mordkhe Anielewicz avait pu y fumer une ultime cigarette avant de se suicider, mais on ne sait pas. J’ai retrouvé le fauteuil dans un marché aux puces, rue Obozowa. Il existe toujours, vous pouvez vérifier si vous le souhaitez. Je vous parle de la Varsovie actuelle, la ville terrestre peuplée de Polonais, non de la cité céleste qui n’existe plus que sur les étagères de ma bibliothèque et dans ma mémoire, je vous parle de celle que vous trouverez si vous prenez un avion pour Warszawa, capitale de la république de Pologne, 1 655 000 habitants selon l’édition 1994 de mon dictionnaire de noms propres mais il est certain que, depuis, la population a changé. Des Varsoviens sont morts, d’autres sont nés, ils n’arrêtent pas de venir au monde et de le quitter, c’est insensé cette course du temps et de l’humanité, je ne peux pas suivre, l’idée me donne des migraines épouvantables alors je dois me ménager, je suis très âgée, vous savez. C’est pourquoi je n’aime pas cette ville : elle ne cesse de changer, elle ne tient pas en place, alors que je la voudrais figée comme dans mon souvenir. Comment Warszawa vit-elle encore alors que ma Varshe est morte ?

juil 112011
 

La Tristesse des anges
[Harmur englanna]
Jón Kalman Stefánsson
Gallimard
9782070131341
À paraître en septembre 2011.

À la fin d’Entre ciel et terre, paru en janvier 2010, nous avions laissé le gamin sous les auspices de Geirþrúður et Helga, deux femmes propriétaires d’un hôtel sur la côte nord-ouest de l’Islande.

Le gamin s’intègre peu à peu à la communauté, faisant de menues courses pour H et G, leur faisant la lecture, le soir, en puisant dans la bibliothèque de Kolbeinn, le vieux capitaine aveugle qu’elles ont aussi recueilli. Il connaît ses premiers émois amoureux et sexuels, et pour la première fois a des perspectives d’avenir, puisqu’on lui promet une éducation.

Mais il doit d’abord accompagner le postier Jens dans sa tournée : une longue marche difficile traversant des fjords et des montagnes presque inhabitées, dans une tempête de neige qui menace leurs vies à plusieurs reprises. Ce sera l’occasion de rencontres inattendues, car même les fermes les plus petites et les plus isolées contiennent des livres et des amoureux de la poésie.

On retrouve dans La Tristesse des anges le style si particulier de Jón Kalman Stefánsson, qui réussit à rendre poétique les événements les plus prosaïques. C’est l’occasion aussi de découvrir quelques poètes islandais dont les vers émaillent le roman.

Magnifique !

Lire un court extrait »

Jens reçoit en silence les réprimandes de Sigurður : il est en retard de trois jours, en réalité, cela en fait quatre puisque, même s’il est arrivé au Village hier soir, ce n’est que maintenant qu’il apporte le courrier, chose hautement anormale, Jens le sait aussi bien que lui, et pourquoi n’êtes-vous pas venu immédiatement ici comme l’exige votre devoir, en outre, vous n’avez pas emprunté de barque à Arngerðareyri pour traverser le fjord comme cela s’est déjà maintes fois produit, voilà qui vous aurait pourtant permis d’aller un peu plus vite. Votre but serait-il de me forcer à transmettre une plainte ? Le temps ne se prêtait pas précisément à la navigation, répond Jens à voix basse, puis il cherche dans sa veste les certificats rédigés par deux paysans, lesquels attestent qu’il pouvait difficilement rattraper le retard pris dans sa tournée, qu’il n’était pas envisageable de prendre une barque après être descendu de la grande lande et de traverser les fjords comme le veut la coutume, coutume que Jens s’est maintes fois entêté à contourner, y compris par beau temps, il semble qu’il n’ait pas le pied très marin et qu’il préfère suivre les routes de montagne et longer quatre fjords, même si cela lui fait perdre une journée entière. Le temps ne se prête pas à la navigation, stipule l’un des certificats, les deux documents confirment que le postier a dû batailler contre les éléments, il avait face à lui la puissance suprême en personne, l’hiver lui barrait la route, deux landes durcies par le froid avaient tenté de l’assassiner, le gel lui avait mordu les doigts et les orteils, la fureur des montagnes lui avait traversé le corps. Le vocabulaire employé est certes un peu plus terre à terre, ces certificats sont rédigés par deux paysans dignes de foi, qui s’en tiennent aux réalités évidentes et ont pour cela le respect de tous. Ceux qui parlent de la fureur des montagnes, de la tristesse des anges, se retrouvent affublés de l’aura du poète, ils perdent toute forme de crédit, les poètes sont des amuseurs, des ornements de salon, parfois des bouffons et nous ne leur accordons par conséquent que la crédibilité qu’ils méritent. Sans doute est-il vrai que la poésie conserve en ses profondeurs la beauté et la simplicité de l’âme nationale, mais sept siècles d’obscurité et de difficultés nous ont façonnés, rabotés, et quelque part en chemin, nous avons cessé de croire en son pouvoir, nous nous sommes mis à la considérer comme de la rêvasserie et de l’ornement de fête, nous avons placé toute notre ferveur dans les chiffres et le réalités tangibles, ce que nous ne comprenions pas ou que nous redoutions a été enfermé, cadenassé, dans d’inoffensifs contes populaires.

 

Étrange réalité que celle que l’homme fabrique : il n’y a pas un mot sur Salvör dans le bref certificat qu’a rédigé son patron à propos des empêchements qui ont retardé Jens dans sa tournée. Il y est simplement dit que la tempête et la neige entravent la progression du postier Jens Guðjónsson, que la lande qu’il s’apprête à traverser est par tout le monde considérée comme impraticable pour un homme à pied, eet par conséquent, d’autant moins pour un cheval chargé de malles. Mais pas un mot sur Salvör. Pas un mot sur son existence, sur sa douleur, sur son désespoir, pas un mot de l’absence ou de ce qui advient entre elle et Jens, et pourtant, nous ne devrions sans doute jamais écrire que sur cela : la tristesse, l’absence, le dénuement, et ausi sur ce qui, parfois, rapproche deux personnes, une chose invisible, mais plus forte que toutes les religions et aussi belle que le ciel, les larmes qui sont des poissons transparents, les mots que nous murmurons à Dieu où à quelqu’un qui compte plus que tout, le moment où une femme guide le membre d’un homme en elle pour lui faire traverser la ligne de l’horizon. Nous ne devrions jamais écrire sur rien d’autre. C’est à cela que devraient s’attacher tous les certificats, les rapports et les messages du monde :

Je ne peux pas venir travailler aujourd’hui pour cause de tristesse.
J’ai vu ces yeux hier et ne puis, par conséquent, venir au travail.
Il m’est impossible de venir aujourd’hui car mon époux est si beau quand il est nu.
Je ne viendrai pas aujourd’hui car la vie m’a trahi.
Je ne serai pas à la réunion car il y a une femme qui prend un bain de soleil devant chez moi et sa peau scintille.

juil 102011
 

Les Lunettes de Heidegger
[Heidegger's Glasses]
Thaisa Frank
Michel Lafon
9782749914015
Paru en 2011.

Un groupe de Juifs polyglottes est chargé par Goebbels de répondre aux dernières lettres de ceux envoyés dans les camps. Mais une lettre adressée par le philosophe Martin Heidegger à Asher Englehardt, son optométriste juif, sème la zizanie.

J’ai lu ce livre jusqu’au bout, mais je ne l’ai pas du tout aimé. Le style est bourré de clichés et l’intrigue extrêmement confuse, confinant au ridicule.

Les prémices étaient prometteuses, mais l’exécution n’est pas à la hauteur. Dommage.

Lire un court extrait »

Ces missives faisaient partie intégrante de la Briefaktion (l’Opération Courrier), où l’on obligeait les prisonniers à écrire à leurs familles en vantant les conditions de vie dans les camps et les ghettos. Les lettres étaient transmises à l’Association des juifs à Berlin, afin que nul ne connaisse leur provenance.

Le but consistait à camoufler le fait que la plupart de ces personnes allaient être tuées, et à encourager les parents à se présenter de leur plein gré aux camps. Toutefois, l’acheminement du courrier fonctionnait mal et de nombreuses familles avaient été déportées, après avoir elles-mêmes été forcées d’écrire des lettres. Si bien que des milliers de missives furent réexpédiées à Berlin.

Himmler avait interdit de les brûler, car il croyait en des forces surnaturelles vengeresses. Selon lui, si les défunts savaient que leurs lettres étaient détruites, ils harcèleraient les médiums pour obtenir des réponses… et la Solution finale finirait par être exposée au grand jour. Goebbels, qui exécrait les sciences occultes, refusait de brûler le courrier pour une raison différente. Il souhaitait qu’on réponde à chaque lettre en vue de conserver des archives, lesquelles éviteraient toute controverse après la guerre. Afin de donner un caractère authentique à l’entreprise, il décida que chaque réponse serait rédigée dans la langue d’origine. D’où la devise du Cantonnement : « Répondre tel quel. » Les SS visitèrent les camps de déportés, afin d’y dénicher les meilleurs polyglottes et les gens les plus instruits pour en faire des scribes.