juil 122011
 

D’un pays sans amour
Gilles Rozier
Grasset
9782246783640
À paraître en août 2011.

Un homme découvre les œuvres de trois poètes juifs des années 20 et décide d’apprendre le yiddish. Fasciné par leur destin, il contacte Sulamita, la fille d’un autre écrivain de l’époque, qui lui raconte son enfance et les milieux intellectuels et littéraires yiddish.

Un très bel hommage à trois poètes aujourd’hui complètement inconnus du public français, ainsi qu’à toute la vie intellectuelle qui s’est articulée autour d’eux, donnant au yiddish ses lettres de noblesse.

On découvre aussi les persécutions systématiques dont les Juifs étaient victimes : le nazisme et la Shoah, bien sûr, mais aussi les pogroms en Pologne et l’attitude changeante du régime soviétique sous Staline. Cette douleur du peuple juif alimente aussi sa poésie ; certains des plus beaux vers cités ont été écrits en réponse à des atrocités.

La structure formelle, des chapitres alternant la narration de Pierre et la correspondance de Sulamita, est un peu artificielle, mais Gilles Rozier l’utilise à bon escient et sait s’en affranchir quand c’est nécessaire.

À lire de concert avec L’Anthologie de la poésie yiddish chez Gallimard.

Lire un court extrait »

Je m’assieds tous les jours dans le fauteuil rouge que j’ai retrouvé chez une brocanteuse de Varsovie à force de recherches. C’était un des éléments qui meublaient l’entrée de l’Union des écrivains, il a miraculeusement échappé à la destruction. La rue Tłomackie a été rasée, l’imposante synagogue qui y trônait n’était plus qu’un tas de pierres. Il n’était resté d’elle un temps qu’un morceau de mur et le grand chandelier à sept branches un peu tordu, une image qui a fait le tour de la terre, devenue le symbole de la destruction de mon royaume juif. Le fauteuil rouge est resté. Non que le bâtiment dans lequel il se trouvait ait été préservé. Le 13 de la rue Tłomackie n’a pas résisté aux bombes, aux lance-flammes, à la liquidation du ghetto au printemps 1943 puis à l’écrasement de Varsovie tout entière suite au soulèvement d’août 1944. Le fauteuil avait été descendu dans une cave. Un combattant y a-t-il trouvé quelque repos durant la Révolte ? Le siège avait-il échoué dans le quartier général, des insurgés sous le 13 de la rue Miła ? Je n’ai pas pu le savoir, j’ai demandé aux survivants, j’ai interrogé Marek Edelman à Łódź, Antek Zuckerman dans son kibboutz de Galilée, je me disais que Mordkhe Anielewicz avait pu y fumer une ultime cigarette avant de se suicider, mais on ne sait pas. J’ai retrouvé le fauteuil dans un marché aux puces, rue Obozowa. Il existe toujours, vous pouvez vérifier si vous le souhaitez. Je vous parle de la Varsovie actuelle, la ville terrestre peuplée de Polonais, non de la cité céleste qui n’existe plus que sur les étagères de ma bibliothèque et dans ma mémoire, je vous parle de celle que vous trouverez si vous prenez un avion pour Warszawa, capitale de la république de Pologne, 1 655 000 habitants selon l’édition 1994 de mon dictionnaire de noms propres mais il est certain que, depuis, la population a changé. Des Varsoviens sont morts, d’autres sont nés, ils n’arrêtent pas de venir au monde et de le quitter, c’est insensé cette course du temps et de l’humanité, je ne peux pas suivre, l’idée me donne des migraines épouvantables alors je dois me ménager, je suis très âgée, vous savez. C’est pourquoi je n’aime pas cette ville : elle ne cesse de changer, elle ne tient pas en place, alors que je la voudrais figée comme dans mon souvenir. Comment Warszawa vit-elle encore alors que ma Varshe est morte ?

  2 commentaires à “D’un pays sans amour, de Gilles Rozier”

  1. je voudrais me procurer ce livre ; je suis née à Lodz en 1936 ;ma famille a été exterminée,j’ai peu de traces;mes parents sont venus en France, pays des DROITS DE L’HOMME; j’ai entendu mes parents parler yiddish ;mais ils ne me l’ont pas enseigné, car ils voulaient que je m’intègre vite à la France, si respectueux qu’ils étaient à ce pays d’accueil ;
    depuis, je suis à la recherche de mes racines;
    Ruta Réguer,née Willer

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