oct 022009
 

Le Comptable indien
[The Indian Clerk]
David Leavitt
Denoël
9782207260043
Paru en août 2009.

Le comptable indien en question est Srinivasa Ramanujan, un génie des mathématiques qui vécu au début du XXe siècle. Cette biographie romancée est racontée du point de vue de G.H. Hardy, le mathématicien anglais qui l’a découvert.

Je suis arrivée au bout du livre, mais non sans mal, pour plusieurs raisons. D’abord, c’est un livre qui parle de mathématiciens, et donc tout naturellement, de mathématiques. Je conseille à quiconque n’est pas mathématicien de simplement passer les descriptions que j’ai trouvées personnellement un tantinet trop détaillées pour un ouvrage littéraire.

Ensuite, les choix de points de vue de Leavitt m’ont beaucoup gênée, à commencer par le passage d’une focalisation externe à une focalisation zéro à une focalisation interne dans les trois premières phrases du roman. Ça se calme par la suite, mais il y a deux-trois changements de focalisation de Hardy à Littlewood qui m’ont fait tiquer.

Cela dit, Leavitt a réussi le délicat dosage de fiction et de réalité nécessaire pour une biographie romancée. De plus, tout l’aspect politique du roman, avec l’opposition entre pacifistes et militaristes (une partie du roman se déroule pendant la Première Guerre mondiale) et l’opposition entre Indiens et Anglais notamment, est extrêmement bien rendu.

Lire un court extrait »

La lettre arrive le dernier mardi de janvier 1913. À trente-cinq ans, Hardy est un homme d’habitudes. Tous les matins, il prend son petit déjeuner, puis il sort marcher dans le parc de Trinity College — une marche solitaire. Sur son chemin, il frappe du pied le gravier des allées, en s’efforçant de démêler les détails de la preuve mathématique à laquelle il travaille. Si le temps est beau, il a ce soliloque intérieur : Seigneur bien-aimé, je T’en prie, qu’il pleuve, car aujourd’hui je n’ai franchement pas envie de voir le soleil inonder mes fenêtres ; j’ai envie d’obscurité et de pénombre, que je puisse travailler à la lumière de ma lampe. Et, si le temps est mauvais, il se dit : Seigneur bien-aimé, s’il Te plaît, ne fais pas réapparaître le soleil car il va perturber ma concentration, qui requiert l’obscurité, la pénombre et la lumière de la lampe.

Le temps est au beau fixe. Au bout d’une demi-heure, il regagne ses appartements, qui sont confortables, en accord avec son rang. Situés au-dessus d’une des arcades qui mènent vers New Court, ils sont agrémentés de fenêtres à meneaux par lesquelles il peut surveiller les étudiants qui passent en contrebas, vers l’arrière des bâtiments. Comme toujours, son homme de service lui a laissé son courrier empilé sur la petite table en bois de rose, près de la porte d’entrée. Rien de bien passionnant, aujourd’hui, du moins à première vue : quelques factures, un mot de sa sœur, Gertrude, une carte postale de son collaborateur, Littlewood, avec lequel il partage cette curieuse manie de communiquer presque exclusivement par cartes postales, alors même que Littlewood habite dans la cour voisine. Et puis — très visible au milieu de ce petit tas de correspondance anodine, à la limite de l’ennui, il y a cette lettre — aussi mal dégrossie, aussi disproportionnée, à la propreté aussi douteuse qu’un immigrant fraîchement débarqué après un très long voyage en troisième classe. L’enveloppe est marron, et couverte de toute une panoplie de timbres inusités. Il se demande d’abord si ce n’est pas une erreur d’acheminement, mais non, le nom inscrit au recto d’une écriture précise, le style d’écriture qui ravirait une institutrice, qui enchanterait sa sœur, est bien le sien : G.H. Hardy, Trinity College, Cambridge.