mai 272010
 

La Centrale
Élisabeth Filhol
P.O.L
9782846823425
Paru en 2010.

Un homme travaille à l’entretien des centrales nucléaires. Un métier instable, dangereux, où une trop forte dose d’irradiation peut signifier six mois de chômage.

La Centrale a un sujet pour le moins inhabituel. J’ai apprécié l’aspect documentaire du livre, notamment la récapitulation de la tragédie de Tchernobyl ; par contre, l’intérêt littéraire m’a complétement échappé.

Lire un court extrait »

« Vous vous sentez comment aujourd’hui ? – Aujourd’hui, ça va. » Il n’est pas dupe. Personne n’est dupe mais chacun joue son rôle, à la place qui est la sienne et en conscience. Mon travail à moi, c’est de tout faire pour le garder. Si je me sens bien ? oui. J’ai peut-être accusé le coup hier soir, un petit coup de mou, mais ça va mieux. La vérité, c’est que je me serais bien couché en rentrant, mais par correction vis-à-vis de Jean-Yves, je ne l’ai pas fait. J’explique qu’on partage à deux la caravane, lui travaille de nuit, moi en général le matin, on s’arrange comme ça.

Donc je ne l’ai pas fait. Pour passer le cap, on s’est assis dehors sous l’auvent, et on a bu une bière. Disons deux bières, mais pas plus. Et quand j’ai voulu me lever, le coup de massue. La tête explosée, et plus rien dans les jambes. On a du mal à l’admettre, le corps encaisse, digère, jusqu’à un certain point. Est-ce que j’ai franchi la limite ? Vingt millisieverts. Je devrais lui poser la question. Je sais que ma santé le préoccupe. Je sais surtout que pour la fiche d’aptitude – une visite et un tampon tous les six mois –, ça peut se jouer à pas grand-chose, et que des types comme lui, un peu sérieux, au moindre doute, ils n’hésitent pas à vous mettre hors circuit. On n’ira pas leur en faire le reproche, on ne peut même pas leur en vouloir, mais de là à coopérer, il y a un pas qu’assez peu de travailleurs sont prêts à franchir. Donc lui, moi, chacun est dans son rôle. Reste qu’à ce petit jeu, c’est quand même lui qui aura le dernier mot. Il le sait, qui tient la barre, sans brusquer les choses, tout à l’heure je vais me déshabiller, avec les résultats d’examens, analyses de sang et anthropogammamétrie, son diagnostic, il va pouvoir le faire. Est-ce que j’ai grillé mon quota annuel ? Je lui pose la question, la seule qui en vaille la peine. Il répond sans détour. À ce stade, ils ont du mal à évaluer la dose que j’ai reçue. Il m’explique pourquoi, quelles sont les difficultés, et qu’il va me falloir vivre avec cette incertitude pendant quelques jours, jusqu’à ce qu’on reconstitue l’incident. Il ne me dit pas, je comprends votre inquiétude. Il s’en tient aux faits. Je l’écoute. J’entends ce qu’il dit, mais je ne retiens pas tout. J’ai cette fenêtre à ma gauche depuis le début qui s’ouvre sur le parking, je réalise que j’y reviens, que je mesure le taux de remplissage mécaniquement, que c’est ça qui m’occupe. Et puis ces voix de l’autre côté, elles interfèrent avec les idées, pour peu qu’on ait l’esprit moins clair comme aujourd’hui, et des temps de réaction anormalement longs.