sept 162010
 

Toute une histoire
[Hikâyatî sharh yatûl]
Hanan el-Cheikh
Actes Sud
9782742792825
Paru en septembre 2010.

Hanan el-Cheikh raconte sa mère, fiancée à 11 ans, mariée à 14, mère à 15, qui a eu le courage d’affronter l’ostracisme pour divorcer et épouser l’homme qu’elle aimait.

Une plongée dans 70 ans d’histoire libanaise, par le petit bout de la lorgnette. Kamleh est un personnage à la fois sympathique, par les épreuves qu’elle a traversé et l’optimisme qu’elle montre toujours, et agaçant par sa puérilité et sa mesquinerie.

Intéressant, mais pas particulièrement passionnant.

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“Ces femmes sont toutes des filles de bonne famille, des privilégiées ! Peut-être qu’on ne les a pas encouragées à faire ce qu’elles ont fait, mais en tout cas personne ne les a brimées. Pourquoi tu ne t’intéresses pas plutôt à celles que l’on traite comme si elles n’étaient pas au rang de l’humanité parce qu’elles ont eu le malheur de naître filles ? Tu n’as pas besoin d’aller chercher bien loin : tu en as une là, devant toi ! Qu’est-ce que tu attends pour m’interviewer ? Je te raconterai comment mon père m’a vendue pour dix pièces d’or, comment on m’a forcée à épouser ton père à quatorze ans, comment on m’a fiancée à onze…”

avr 212010
 

Invisible
[Invisible]
Paul Auster
Actes Sud
9782742789207
Paru en 2010.

En 1967, un jeune étudiant américain naïf et idéaliste fait une rencontre qui va changer sa vie. Quarante ans plus tard, un de ses anciens amis, devenu auteur à succès, reçoit le manuscrit qu’il a écrit.

Confession : il s’agit de mon premier Paul Auster, et je dois dire que j’aurais pu choisir pire livre pour commencer.

J’ai eu un peu de mal à rentrer dedans, mais j’ai dévoré la deuxième moitié en quelques heures. J’ai beaucoup aimé le récit à plusieurs niveaux, et l’inclusion du processus d’écriture.

Juste un caveat ; je déteste quand les écrivains incluent du dialogue sans le marquer typographiquement. Je ne suis pas sûre quel effet ils cherchent à accomplir, mais je trouve que ça rend le récit plus confus qu’autre chose.

À part ce léger reproche, je dirais néanmoins qu’Invisible est un très bon livre.

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Ne sachant plus trop que dire, je me tus un instant avant de poser une question inoffensive. Et qu’enseignez-vous dans notre morne université ?

Le désastre.

Un sujet plutôt vaste, non ?

Plus spécifiquement, les désastres du colonialisme français. Je fais un cours sur la perte de l’Algérie et un autre sur celle de l’Indochine.

Cette jolie guerre que nous avons héritée de vous.

Ne sous-estimez jamais l’importance de la guerre. La guerre est l’expression la plus pure, la plus vive de l’âme humaine.

jan 202010
 

Le Bois de Klara
[Heimsuchung]
Jenny Erpenbeck
Actes Sud
9782742785469
Paru en septembre 2009.

En Allemagne, dans un bois autour d’un lac, des maisons sont construites, des familles vivent et subissent la guerre puis le communisme.

Je n’ai pas vraiment aimé, entre autre parce que beaucoup des personnages ne sont pas nommés et restent des archétypes pour lesquels il est difficile de sympathiser. En fait, le seul passage que j’ai aimé est aussi le seul où tous les personnages ont un nom et une personnalité (la famille juive pendant la guerre).

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D’où vient-il ? Au village, nul ne le sait. Peut-être est-il là depuis toujours. Au printemps, il aide les paysans à greffer leurs arbres fruitiers ; aux environs de la Saint-Jean, il écussonne les sauvageons à œil poussant ou, lors de la deuxième montée de sève, à œil dormant ; pratique la greffe en fente ou en oblique selon l’épaisseur du porte-greffe, confectionne le mélange indispensable de goudron de pin, de cire et de térébenthine, puis panse la plaie avec du papier ou du raphia. Au village, chacun sait que les arbres qu’il a entés présentent au cours de leur croissance ultérieure des couronnes d’une parfaite régularité. En été, les paysans viennent le chercher pour faucher et pour confectionner les meules de paille. On lui demande aussi volontiers conseil pour assécher la terre noire des parcelles en bordure du lac, il s’entend à tresser les rameaux d’épicéa et à les planter à la bonne profondeur dans les trous creusés pour assurer le drainage du sol. Il prête la main aux villageois pour réparer charrues et herses, en hiver il abat avec eux des arbres dont il scie les troncs. Lui ne possède ni terre ni bois, il vit tout seul dans une cabane de chasse abandonnée à la lisière de la forêt, il a toujours vécu là, au village tout le monde le connaît et pourtant les gens, les jeunes comme les vieux, ne l’appellent jamais que le Jardinier, comme s’il n’avait pas d’autre nom.

nov 092009
 

Tous les hommes sont menteurs
[Todos los hombres son mentirosos]
Alberto Manguel
Actes Sud
9782742785063
Paru en septembre 2009.

Un homme, un écrivain qui venait juste d’être publié, est mort. Un journaliste interroge des personnes qui l’ont connu, et nous livre leurs récits sans coupures, sans censure, sans réécriture.

C’est un livre fascinant sur le thème du mensonge, celui qu’on dit aux autres, mais aussi celui qu’on se dit à soi-même. Pas forcément le mensonge volontaire et conscient, d’ailleurs. Il y a aussi le petit mensonge que l’on répète si souvent qu’on finit par y croire soi-même, ou les conclusions erronées tirées de données incomplètes, qu’on finit par présenter comme des vérités absolues.

À travers les multiples récits, Manguel construit un portrait à multiples facettes, et d’une certaine manière nous donne un aperçu du processus d’écriture, de cette étape qui consiste à construire des personnages complexes, humains.

Tous les hommes sont menteurs est un livre passionnant servi par une très belle écriture, à ne pas manquer.

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Ne le prenez pas mal, mais, à mon avis, Bevilacqua n’était pas un de ces sans-gêne qui adhèrent à votre canapé et qu’on ne peut plus en décoller, même à la térébenthine. Tout au contraire. C’était une de ces personnes qu’on n’imagine pas proférer la moindre grossièreté, ce qui, justement, vous interdisait de lui dire de s’en aller. Bevilacqua possédait une sorte de grâce naturelle, une élégance sans ostentation, une présence anonyme. Doté d’un grand corps maigre, il se déplaçait lentement, comme une girafe. Il avait une voix rauque et apaisante. Ses paupières tombantes, propres aux Latins, dirais-je, lui donnaient un air somnolent, et il vous fixait de telle sorte qu’il devenait impossible de détourner le regard quand il parlait. Puis, quand il tendait ses doigts fins, jaunis par la nicotine, pour s’agripper à la manche de son interlocuteur, on se laissait attraper, persuadé que toute résistance était inutile. C’est seulement au moment où il prenait congé que je me rendais compte qu’il m’avait mangé l’après-midi.

sept 142009
 

L’Offense
[La Ofensa]
Ricardo Menéndez Salmón
Actes Sud
9782742785162
Parution prévue pour octobre 2009.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, un jeune tailleur allemand est envoyé en France, où il assiste impuissant au massacre d’un village. À la suite de cet événement, il perd toute sensibilité pour devenir une sorte de créature purement mentale. Réfugié à Londres après la guerre avec la femme qu’il a épousé, sa vie est de nouveau bouleversée par l’apparition de trois hommes et d’une femme très belle qu’il ne peut s’empêcher de suivre.

C’est un tout petit livre assez étrange et très dur, sans complaisance pour l’un ou l’autre camp. Son exploration de la noirceur de l’âme humaine se mêle à la calme acceptation des événements qui chamboulent la vie du jeune Kurt, jusqu’à la scène finale.

Par contraste avec les horreurs que Menéndez Salmon dépeint, son style est fantaisiste et plein d’humour.

Un livre très étrange, dont je ne suis pas sûre d’avoir compris toute la portée. À lire.

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Pour se conformer à la tradition familiale et au souhait formel de son père tailleur, Kurt Crüwell devait reprendre son atelier de bonne réputation au numéro 64 de la Gütersloher Strasse dans la ville de Bielefeld, non loin du luxuriant Teutoburgerwald et à quelques pâtés de maisons seulement de l’endroit où des décennies plus tard, entre 1966 et 1968, Philip Johnson, architecte renommé de Cleveland, érigerait la fameuse Kunsthalle ; toutefois, le 1er septembre 1939, un événement traumatisant bien que prévisible compromit ses rêves paisibles de propriétaire — ainsi que son entrée dans la société petite-bourgeoise de Bielefeld — et rendit son destin bien moins paisible et infiniment plus hasardeux.

Ce jour-là, alors que Kurt fêtait son vingt-quatrième anniversaire, l’un de ses compatriotes nommé Hitler donna l’ordre à son armée de forcer le corridor de Dantzig, d’attaquer la ville qu’on connaît aujourd’hui sous le nom de Gdánsk, et de s’emparer d’un morceau de l’histoire polonaise au nom du IIIe Reich.

La Seconde Guerre mondiale venait d’éclater.