déc 272010
 

Silence
[沈黙]
Shūsaku Endō
Gallimard
9782070414512
Paru en 1992.

Au Japon, au XVIIe siècle, les Chrétiens sont persécutés, et l’on apprend à Rome que le père Christophe Ferreira aurait apostasié. Trois de ses anciens élèves s’embarquent pour le Japon. Vite capturé, le père Sébastien Rodrigues est poussé à apostasier à son tour.

Silence est considéré comme un des chefs-d’œuvre de la littérature japonaise du XXe siècle, et il est aisé de comprendre pourquoi.

Le conflit intérieur du prêtre, tourmenté par le doute, pose des questions passionnantes sur le rapport de l’homme à Dieu, et le rapport de l’homme à la religion, notamment sur l’extériorisation de la religion : est-ce que ma foi est quelque chose que je dois affirmer publiquement, ou puis-je (dois-je) rester chrétien dans mon cœur après avoir foulé du pied ce qui n’est après tout qu’une image du Christ ?

Juste magnifique.

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« Un gredin égoïste, s’il en fut jamais, disait l’interprète. Mais de toute façon, il finira bien par apostasier. »

Ces mots lui étaient indubitablement destinés, songea le prêtre. Serrant ses mains sur ses genoux, il ressassa silencieusement les quatre noms que l’interprète avait énumérés, comme s’il les eût appris par cœur. Il ne connaissait pas les pères Porro et Pedro. Il était sûr d’avoir entendu, à Macao, le nom du père Cassola. C’était un missionnaire portugais qui ne venait pas, comme lui, de Macao, mais de la ville espagnole de Manille. Il était entré clandestinement au Japon et la Compagnie de Jésus, cessant aussitôt d’avoir de ses nouvelles, admit qu’il avait enduré un glorieux martyre. Derrière ces trois figures, s’imposait le visage de Ferreira… Ferreira qu’il recherchait depuis son arrivée. Si les paroles de l’interprète n’étaient pas un simple défi, ce Ferreira, lui aussi, comme le bruit en courait, avait été amené par le commissaire Inouïe à trahir l’Église.

Si Ferreira lui-même avait apostasié, aurait-il, lui, la force de supporter les souffrances qui l’attendaient ? Une angoisse mortelle l’étreignit. Il secoua violemment la tête, essayant de maîtriser ses divagations anxieuses et les mots qui lui montaient à la gorge comme une nausée. Plus il tentait d’étouffer ces visions, plus, en dépit de sa volonté, elles prenaient les couleurs de la vie. « Exaudi nos, Pater omnipotens, et mittere digneris Sanctum qui custodiat, foveat, protegat, visitat, atque defendat omnes habitantes… »

Il repéta cette prière, encore et encore, dans un effort sauvage pour échapper à l’obsession, mais rien ne pouvait apporter la paix à son cœur à l’agonie : « Seigneur, pourquoi gardez-vous le silence ? Pourquoi gardez-vous toujours le silence ?… »

juil 232010
 

Petits suicides entre amis
[Hurmaava joukkoitsemurha]
Arto Paasilinna
Gallimard
9782070308088
Paru en 2005.

Deux hommes, contrariés dans leurs projets de suicide, décident de s’associer et de recruter d’autres suicidaires pour partir ensemble. S’ensuit une folle équipée qui les conduira de la Finlande à la pointe du Portugal.

Voilà enfin le grand Paasilinna qu’on m’a recommandé ! L’humour est corrosif, noir et déjanté, et nous montre chemin faisant que la vie vaut quand même la peine d’être vécue.

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Les deux hommes lurent quelques cartes et ouvrirent un premier lot d’enveloppes. Les plis suintaient le désespoir. Les candidats au suicide avaient griffonné leurs messages d’une écriture irrégulière, sans souci des règles de grammaire et sous l’emprise d’une énergie incontrôlée, appelant les destinataires au secours : se pouvait-il qu’ils ne soient pas seuls dans leur détresse ? Contre toute évidence ? Des inconnus étaient-ils susceptibles de les aider ?

Les signataires des lettres avaient vu leur monde s’écrouler. Leur moral était à zéro, certains étaient si désespérés que même les yeux endurcis du colonel se mouillèrent. Ils s’étaient saisis de l’annonce salvatrice comme des noyés d’un dernier fétu de paille.

Tenter de répondre personnellement à chacun semblait impossible. Le simple effort d’ouvrir et de lire toutes les lettres paraissait surhumain.

Après avoir parcouru en diagonale une centaine de missives, le président Rellonen et le colonel Kemppainen étaient déjà si épuisés qu’ils n’avaient plus la force de continuer. Ils allèrent se baigner.

juin 262010
 

La Reine des lectrices
[The Uncommon Reader]
Alan Bennett
Gallimard
9782070419609
Paru en 2010.

Par hasard, la Reine d’Angleterre découvre la lecture, et découvre qu’elle aime ça. À force de dévorer, elle en néglige ses obligations protocolaires, jusqu’au jour où…

La Reine des lectrices est un livre court, léger, et drôle, parfait pour se détendre, sur les plaisirs de la lecture et l’incompréhension des non-lecteurs.

Parfait à glisser dans sa poche pour cet été.

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Windsor accueillait ce soir-là un banquet d’apparat : le président de la République française s’était placé aux côtés de Sa Majesté tandis que la famille royale se regroupait derrière eux ; la procession se mit lentement en marche et rejoignit le salon Waterloo.

— Maintenant que nous sommes en tête à tête, dit la reine en adressant des sourires de droite à gauche à l’imposante assemblée, je vais pouvoir vous poser les questions qui me tracassent au sujet de Jean Genet.

Ah… Oui, dit le président.

La Marseillaise puis l’hymne britannique suspendirent durant quelques instants le déroulement des opérations, mais lorsqu’ils eurent rejoint leurs sièges, Sa Majesté se tourna vers le président et reprit :

— Il était homosexuel et il a fait de la prison, mais était-ce vraiment un mauvais garçon ? Ne pensez-vous pas qu’il avait un bon fond, au contraire ? ajouta-t-elle en soulevant sa cuillère.

N’ayant pas été briefé au sujet du dramaturge chauve, le président chercha désespérément des yeux sa ministre de la Culture, mais celle-ci était en grande conversation avec l’archevêque de Canterbury.

déc 312009
 

Bienvenue à Rovaniemi
[Pyhiesi yhteyteen]
Jari Tervo
10/18
9782264039347
Paru en novembre 2007.

Dans la Finlande du nord, un gangster est tué, point de départ d’une série d’événements qui met en scène des personnages hauts en couleurs.

Tout simplement hilarant ! Bienvenue à Rovaniemi est rédigé en courts chapitres, chacun du point de vue d’un personnage différent, toujours dans un style très oral, voire très cru. J’ai parfois eu du mal à me souvenir de qui était qui, surtout avec les noms finnois un peu compliqués.

À ne manquer sous aucun prétexte !

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J’étais juste en train d’essayer de zieuter la braguette de Rixe quand l’appel est tombé. Ca ne me semblait guère probable qu’il en eût une grosse, une plus grosse que moi. Mais vu qu’il portait un pantalon ample, c’était pas bien facile d’être sûr.

L’alerte était pour le fin fond de Viirikangas, chez les Räikkönen. Je me dis, là, tandis que je courais vers le fourgon de boucherie, que tous les Räikkönen n’avaient donc pas encore été tués ou mis en cabane, vu qu’il avait fallu leur appeler un moyen de transport.

Rixe voulait conduire.

– Mon tour, dit-il.

On est sortis par la porte centrale de l’hôpital. Devant l’église, on a tourné à gauche ; il avait tout de même écouté l’adresse.

– N’est-ce-t-y pas ? ajouta-t-il.

Je ne lui dis pas que ses manières de travailler m’énervaient.

nov 202009
 

Parquet flottant
Samuel Corto
Denoël
9782207261309
Paru en août 2009.

Un avocat devenu procureur raconte son premier poste, égratignant au passage la justice française et ses acteurs.

Parquet flottant aura été une grosse déception. Pourtant, il avait tout pour me plaire : un style pince-sans-rire, une analyse très fine de la justice en France. Dommage que l’intrigue tombe dans le graveleux aussi rapidement ; ça a complètement gâché le livre pour moi.

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C’était, à n’en plus douter, un accomplissement personnel fort, une sorte de transe extatique : la magistrature m’ouvrait ses bras. Des bras bruns, puissants, poilus, tentaculaires. Je raccrochai ma robe noire d’avocat pour la cuirasse étincelante (bien que strictement identique) de mon nouveau pouvoir décisionnaire et, pour la rentrée de septembre, je déposai au fond de mon sac tout neuf une boussole en bakélite noire tirée d’un équipement de survie : aujourd’hui encore, je me dis qu’on doit toujours écouter ses instincts, même les moins lisibles.

La petite ville de province qui m’accueillait pour mon premier poste pouvait s’enorgueillir d’avoir un procureur local — mon premier supérieur hiérarchique — reconnaissable de loin : tonsure trapue sur lunettes d’écailles, vestes amples croisées (ou l’inverse), généralement vert bouteille, lie-de-vin ou gris travaux publics. Il s’asseyait toujours jambes ouvertes, comme encombré. Ce nain
coloré sévissait depuis une quinzaine d’années, en contradiction directe avec les bonnes recommandations ministérielles sur la nécessaire mobilité géographique des magistrats et, lors de ma visite protocolaire préalable à mon installation, il s’enquit de mes motivations à rejoindre ce grand corps (il parlait ainsi, comme beaucoup, par ellipses poético-professionnelles, pensant sans doute s’ériger à titre
personnel par capillarité).