juil 112011
 

La Tristesse des anges
[Harmur englanna]
Jón Kalman Stefánsson
Gallimard
9782070131341
À paraître en septembre 2011.

À la fin d’Entre ciel et terre, paru en janvier 2010, nous avions laissé le gamin sous les auspices de Geirþrúður et Helga, deux femmes propriétaires d’un hôtel sur la côte nord-ouest de l’Islande.

Le gamin s’intègre peu à peu à la communauté, faisant de menues courses pour H et G, leur faisant la lecture, le soir, en puisant dans la bibliothèque de Kolbeinn, le vieux capitaine aveugle qu’elles ont aussi recueilli. Il connaît ses premiers émois amoureux et sexuels, et pour la première fois a des perspectives d’avenir, puisqu’on lui promet une éducation.

Mais il doit d’abord accompagner le postier Jens dans sa tournée : une longue marche difficile traversant des fjords et des montagnes presque inhabitées, dans une tempête de neige qui menace leurs vies à plusieurs reprises. Ce sera l’occasion de rencontres inattendues, car même les fermes les plus petites et les plus isolées contiennent des livres et des amoureux de la poésie.

On retrouve dans La Tristesse des anges le style si particulier de Jón Kalman Stefánsson, qui réussit à rendre poétique les événements les plus prosaïques. C’est l’occasion aussi de découvrir quelques poètes islandais dont les vers émaillent le roman.

Magnifique !

Lire un court extrait »

Jens reçoit en silence les réprimandes de Sigurður : il est en retard de trois jours, en réalité, cela en fait quatre puisque, même s’il est arrivé au Village hier soir, ce n’est que maintenant qu’il apporte le courrier, chose hautement anormale, Jens le sait aussi bien que lui, et pourquoi n’êtes-vous pas venu immédiatement ici comme l’exige votre devoir, en outre, vous n’avez pas emprunté de barque à Arngerðareyri pour traverser le fjord comme cela s’est déjà maintes fois produit, voilà qui vous aurait pourtant permis d’aller un peu plus vite. Votre but serait-il de me forcer à transmettre une plainte ? Le temps ne se prêtait pas précisément à la navigation, répond Jens à voix basse, puis il cherche dans sa veste les certificats rédigés par deux paysans, lesquels attestent qu’il pouvait difficilement rattraper le retard pris dans sa tournée, qu’il n’était pas envisageable de prendre une barque après être descendu de la grande lande et de traverser les fjords comme le veut la coutume, coutume que Jens s’est maintes fois entêté à contourner, y compris par beau temps, il semble qu’il n’ait pas le pied très marin et qu’il préfère suivre les routes de montagne et longer quatre fjords, même si cela lui fait perdre une journée entière. Le temps ne se prête pas à la navigation, stipule l’un des certificats, les deux documents confirment que le postier a dû batailler contre les éléments, il avait face à lui la puissance suprême en personne, l’hiver lui barrait la route, deux landes durcies par le froid avaient tenté de l’assassiner, le gel lui avait mordu les doigts et les orteils, la fureur des montagnes lui avait traversé le corps. Le vocabulaire employé est certes un peu plus terre à terre, ces certificats sont rédigés par deux paysans dignes de foi, qui s’en tiennent aux réalités évidentes et ont pour cela le respect de tous. Ceux qui parlent de la fureur des montagnes, de la tristesse des anges, se retrouvent affublés de l’aura du poète, ils perdent toute forme de crédit, les poètes sont des amuseurs, des ornements de salon, parfois des bouffons et nous ne leur accordons par conséquent que la crédibilité qu’ils méritent. Sans doute est-il vrai que la poésie conserve en ses profondeurs la beauté et la simplicité de l’âme nationale, mais sept siècles d’obscurité et de difficultés nous ont façonnés, rabotés, et quelque part en chemin, nous avons cessé de croire en son pouvoir, nous nous sommes mis à la considérer comme de la rêvasserie et de l’ornement de fête, nous avons placé toute notre ferveur dans les chiffres et le réalités tangibles, ce que nous ne comprenions pas ou que nous redoutions a été enfermé, cadenassé, dans d’inoffensifs contes populaires.

 

Étrange réalité que celle que l’homme fabrique : il n’y a pas un mot sur Salvör dans le bref certificat qu’a rédigé son patron à propos des empêchements qui ont retardé Jens dans sa tournée. Il y est simplement dit que la tempête et la neige entravent la progression du postier Jens Guðjónsson, que la lande qu’il s’apprête à traverser est par tout le monde considérée comme impraticable pour un homme à pied, eet par conséquent, d’autant moins pour un cheval chargé de malles. Mais pas un mot sur Salvör. Pas un mot sur son existence, sur sa douleur, sur son désespoir, pas un mot de l’absence ou de ce qui advient entre elle et Jens, et pourtant, nous ne devrions sans doute jamais écrire que sur cela : la tristesse, l’absence, le dénuement, et ausi sur ce qui, parfois, rapproche deux personnes, une chose invisible, mais plus forte que toutes les religions et aussi belle que le ciel, les larmes qui sont des poissons transparents, les mots que nous murmurons à Dieu où à quelqu’un qui compte plus que tout, le moment où une femme guide le membre d’un homme en elle pour lui faire traverser la ligne de l’horizon. Nous ne devrions jamais écrire sur rien d’autre. C’est à cela que devraient s’attacher tous les certificats, les rapports et les messages du monde :

Je ne peux pas venir travailler aujourd’hui pour cause de tristesse.
J’ai vu ces yeux hier et ne puis, par conséquent, venir au travail.
Il m’est impossible de venir aujourd’hui car mon époux est si beau quand il est nu.
Je ne viendrai pas aujourd’hui car la vie m’a trahi.
Je ne serai pas à la réunion car il y a une femme qui prend un bain de soleil devant chez moi et sa peau scintille.

mar 252011
 

Là-haut, tout est calme
[Boven is het stil]
Gerbrand Bakker
Gallimard
9782070440313
Paru en 2011.

Helmer, un paysan néerlandais, qui répète les mêmes gestes jour après jour depuis près de quarante ans, décide soudainement de chambouler sa vie. Peu après, il est contacté par Riet, l’ancienne fiancée de son frère jumeau, qui est à l’origine de l’accident qui lui a coûté la vie.

Si j’ai apprécié le roman, j’ai du mal à comprendre les critiques dithyrambiques que j’ai pu lire. Il est très lent, parfois, trop, même si cela permet aussi de comprendre la lassitude d’Helmer, après une vie passée à faire ce qu’il ne voulait pas faire, à essayer de remplacer son frère mort, le fils favori de son père.

Les relations humaines sont examinées avec une précision d’entomologiste, notamment la relation fusionnelle entre Helmer et Henk, les deux jumeaux, relation qui se distendra à l’arrivée de Riet, ainsi que la relation pleine d’ambiguïtés entre Helmer et le fils de Riet, qui porte le nom de son frère mort, pour lequel il ne peut ni ne veut être un père.

Un beau roman.

Lire un court extrait »

J’ai mis papa là-haut. Après l’avoir assis dans une chaise, j’ai démonté le lit. Papa est resté dans cette chaise, comme un veau né de quelques minutes et que la vache n’a pas encore léché, tête vacillant de façon incontrôlée, regard qui ne s’attache à rien. J’ai arraché du matelas couvertures, draps et alèse, posé le matelas et les planches du fond le long du mur, défait les vis qui maintenaient tête et pied aux côtés. J’essayais autant que possible de respirer par la bouche. La chambre d’en haut — ma chambre — je l’avais déjà débarrassée.

« Qu’est-ce que tu fais ? a-t-il demandé.

– Tu déménages.

– Je veux rester ici.

– Non. »

mar 182011
 

Casanova
Maxime Rovere
Gallimard
9782070300846
Paru en 2011.

Vivante, claire, et visiblement écrite par un passionné, cette biographie de Casanova est excellente, fondée sur une véritable analyse littéraire, qui montre à quel point les talents de conteur de Casanova ont autant d’importance que les faits qu’il décrit.

Je n’ai que deux caveat : Maxime Rovere nous présente certaines hypothèses comme s’il s’agissait de faits prouvés (l’identité d’Henriette, par exemple) ; et une iconographie plus complète eut été bienvenue.

Néanmoins, cette biographie a le mérite de réveiller mon envie de lire l’original de l’Histoire de ma vie, dont le manuscrit a été récemment acquis par la Bibliothèque nationale.

Lire un court extrait »

Il est temps de dépouiller Casanova de ses attributs de surmâle. Il n’aurait jamais accepté qu’on fasse de lui un séducteur, parce qu’il a travaillé toute sa vie à redéfinir en profondeur les rapports entre les humains — les hommes, les femmes, les puissant(e)s, les pauvres, les savant(e)s, les escrocs, les crédules. c’est ainsi qu’il s’est fait, en amour comme ailleurs, le chantre d’une liberté nouvelle, complexe, qui prend en compte les hésitations du désir, les remords de la conscience et les contraintes sociales, pour en faire les règles d’un jeu d’autant plus jouissif qu’il est plus complexe. Son mot d’ordre n’est pas jouissez sans entraves ; c’est jouez de vos limites.

jan 052011
 

Gibier d’élevage
[飼育]
Kenzaburō Ōe
Gallimard
9782070425532
Paru en 2002.

Pendant la guerre, un aviateur noir américain est capturé par les habitants d’une petite île du Japon. Le narrateur, un jeune enfant, est fasciné par celui qu’il considère comme un animal.

Curieusement, Gibier d’élevage me fait penser au Petit Prince, et notamment au renard, qui dit que celui qui apprivoise un animal en devient responsable. Il y a de cela dans la relation entre le jeune narrateur et le prisonnier.

Ça n’en rend pas moins le livre difficile à avaler. Peut-être suis-je sensibilisée par ma récente lecture de La Couleur des sentiments, mais le racisme inhérent, même s’il est ignorant plutôt que malveillant, est agaçant.

Lire un court extrait »

Mais soudain le Noir allongea le bras — un bras incroyablement long –, souleva entre ses doigts épais aux phalanges hérissées de poils raides la bouteille au large goulot, l’approcha de lui et la flaira. Puis il l’inclina, desserra ses lèvres pareilles à du caoutchouc épais, découvrit deux rangées parfaites de fortes dents éclatantes, chacune bien à sa place comme les pièces dans une machine ; et je vis le lait s’engouffrer dans les profondeurs roses et luisantes du vaste gosier. La gorge du Noir glougloutait comme un tuyau de vidange quand l’eau et l’air s’y bousculent. Aux deux coins de la bouche qui évoquait péniblement un fruit trop mûr étranglé par une ficelle le lait débordait, gras, dévalait le long du cou, mouillait la chemise ouverte, coulait sur la poitrine, s’immobilisait sur la peau gluante aux reflets sombres en gouttes visqueuses comme de la résine et qui tremblotaient. Je découvris, au milieu de l’émotion qui me desséchait les lèvres, que le lait de chèvre était un liquide extraordinairement beau.

déc 292010
 

La Bascule du souffle
[Atemschaukel]
Herta Müller
Gallimard
9782070128839
Paru en 2010.

Un jeune Roumain de langue allemande est envoyé en camp en Russie.

Décidément, je n’arrive pas à accrocher au style de Herta Müller. J’ai abandonné celui-ci très rapidement, donc je ne peux pas donner une opinion.

Lire un court extrait »

Tout ce que j’ai, je le porte sur moi.

Ou plutôt, tout ce qui m’appartient, je l’emporte avec moi.

J’ai emporté tout ce que j’avais. Des affaires qui n’étaient pas les miennes. Elles étaient soit détournées de leur fonction, soit à quelqu’un d’autre. La valise en peau de porc était une caisse de phonographe. Le pardessus était celui de mon père. Le manteau de ville au col en velours venait de mon grand-père, le pantalon bouffant de l’oncle Edwin. Les bandes molletières venaient du voisin, M. Carp, et les gants de laine verts de ma tante Fine. Seuls l’écharpe en soie bordeaux et le nécessaire de toilette, mes cadeaux du dernier Noël, étaient à moi.