juil 132011
 

Désolations
[Caribou Island]
David Vann
Gallmeister
9782351780466
À paraître en septembre 2011.

Gary, la cinquantaine, s’est mis en tête de construire une cabane sur une île déserte d’Alaska, tandis que sa femme Irene se bat contre des migraines débilitantes. Leur fille Rhoda pense avoir trouvé l’homme idéal en Jim.

Dieu que c’est déprimant ! Tous ces personnages qui se complaisent dans leur médiocrité, ces gens qui vivent leur petite vie côte à côte sans se parler…

C’est David Vann, donc c’est bien écrit, et les rapports humains sont examinés en détail et sans complaisance. Pas aussi noir que Sukkwan Island, encore que.

Comme pour Sukkwan Island, je peux dire que c’est un roman qui est objectivement bon, même si peut-être moins marquant, mais je ne peux pas vraiment dire que je l’ai aimé.

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Il y a de l’eau dans le bateau, dit Irene au retour de Gary. Elle formait une flaque sous les rondins, se concentrait surtout à la poupe, presque trente centimètres de pluie.

On s’en occupera une fois partis, dit Gary. Je ne veux pas utiliser la batterie pour faire marcher la pompe de cale avant d’avoir démarré.

Alors, c’est quoi ton plan ? demanda Irene. Elle ne savait pas comment ils pourraient pousser le bateau depuis la grève jusqu’à l’eau, surchargé qu’il était par les rondins.

Tu sais, je ne suis pas le seul à avoir voulu ça, dit Gary. Ce n’est pas seulement mon plan. C’est notre plan.

C’était un mensonge, mais bien trop gros pour y réagir là, à l’instant, sous la pluie. Très bien, dit Irene. Comment on fait pour mettre le bateau à l’eau ?

mai 272011
 

L’homme qui marchait sur la Lune
[The Man Who Walked To the Moon]
Howard McCord
Gallmeister
9782351785102
Paru en 2011.

Dans les montagnes désertiques du Nevada, un homme marche, bientôt poursuivi.

Le héros, William Gasper, est un homme assez froid, qui se dévoile au fil des pages. Il a été soldat, tuant pour son pays, puis s’est mis à son compte. Un personnage a priori peu sympathique, mais dont la voix est suffisamment charismatique pour nous faire oublier nos objections morales. Il est difficile de dire si les éléments qui rendent l’atmosphère du texte étrange et onirique sont réellement surnaturels, ou seulement le produit d’une maladie mentale.

Un livre très dense, très poétique, très étrange.

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Je vous expliquerais volontiers la procédure à adopter pour éviter de vous faire frapper par la foudre lorsque vous vous trouvez sur une crête exposée, mais je ne vois pas pourquoi vous ne l’apprendriez pas vous-même comme moi je l’ai apprise. Si vous vous faites pincer par le long doigt électrique de Dieu, ce ne sera pas ma faute. De toute façon, vous êtes un gros cul d’intello sans arme à feu à portée de main et bien incapable de courir plus de cinq kilomètres sans qu’on vous dispense les derniers sacrements. Vous, pet de crâne, êtes un lecteur, et la seule chose que je méprise plus qu’un lecteur est un auteur, qui ferait mieux de se présenter clairement comme un onaniste public et qu’on en finisse. Mais je raconte mon histoire, vous écoutez, nous sommes donc liés par un pacte, à défaut de respect. Je suis un auteur, vous êtes un lecteur, et s’il y avait un Dieu, il s’amuserait peut-être à avoir pitié de nos âmes. Ou à leur pisser dessus. En longs jets électriques.

jan 112011
 

Le Signal
[The Signal]
Ron Carlson
Gallmeister
9782351780398
Paru en janvier 2011.

Un homme et une femme, fraîchement divorcés, font une ultime randonnée dans les montagnes du Wyoming. Elle sera plus mouvementée que prévu.

Le Signal est plutôt une déception : si la relation entre Mack et Vonnie est bien écrite et intéressante, pleine d’amertume et de récriminations, l’intrigue vaguement suspence est elle confuse et ennuyeuse : on ne comprend pas exactement ce qui se passe, qui est l’homme qui demande à Mack de rechercher le drone, etc. Ce fil de l’intrigue aurait mérité que l’auteur s’y attardé un peu plus.

Le roman est néanmoins sauvé d’une note de 2 par les descriptions magistrales du Wyoming.

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Il enchaîna les grandes boucles que dessinait la piste à travers la haute forêt de trembles, puis traversa la vaste prairie jusqu’à la lisière des pins, au point de départ du sentier de Cold Creek, et gara le vieux pick-up Chevrolet bleu de son père à côté de la pancarte déglinguée, dans la douce lumière crépusculaire de septembre. Il avait vu juste : il n’y avait aucun autre véhicule. Pas une seule trace de pneus fraîche sur les quinze kilomètres de montée qu’il avait parcourus depuis la grand-route, si ce n’est une paire de pneus doubles qui avaient fait demi-tour à mi-chemin. Ce devait être la remorque à chevaux de Bluebride, venu s’occuper de son bétail la semaine précédente. Mack avait aperçu en montant deux douzaines de bêtes dispersées dans les armoises. Il sortit de son pick-up et attrapa le café qu’il avait acheté en passant à l’épicerie de Crowheart, une heure auparavant ; il était froid. Il contourna le camion, ouvrit le hayon et s’assit, levant enfin les yeux vers l’est, vers les collines du Wyoming qui s’étageaient en larges bandes marron et grises. Il faisait sombre ici, à la lisière de la forêt, mais la lumière se rassemblait de l’autre côté de la planète et il pouvait voir l’horizon doré à deux cent cinquante kilomètres de là. Il voulait voir des phares, mais il n’y en avait pas. Il voulait voir des phares tressauter sur la vieille route et avancer jusqu’à lui à l’heure convenue.

jan 242010
 

Sukkwan Island
["Sukkwan Island", in Legend of a Suicide]
David Vann
Gallmeister
9782351780305
Paru en janvier 2010.

Un homme décide de passer un an dans une cabane isolée en Alaska avec son fils de treize ans. Ça tourne mal très vite, jusqu’au moment où ça tourne très mal.

Excellement bien écrit, difficile à lâcher. Et pourtant, les événements décrits sont tellement durs qu’ils en deviennent insoutenables.

La première partie est difficile à lire : le fils a plus de bon sens dans son petit doigt que le père dans tout son corps ; le père est émotionnellement immature, mal préparé pour cette aventure. Dès la page vingt, on sent que tout ça va partir en sucette.

J’ai été obligée de poser le livre plusieurs fois au début de la deuxième partie, parce que ça me rendait physiquement malade. Et la fin m’a complétement prise par surprise.

Un livre excellent, difficile, prenant, dont la violence émotionnelle et morale m’a laissée toute retournée. David Vann est définitivement un auteur à surveiller.

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Ils ne connaissaient pas cet endroit ni son mode de vie, ils se connaissaient mal l’un l’autre. Roy avait treize ans cet été-là, l’été suivant son année de cinquième à Santa Rosa, en Californie, où il avait vécu chez sa mère, avait pris des cours de trombone et de fot, était allé au cinéma et à l’école en centre-ville. Son père avait été dentiste à Fairbanks. Ils s’installaient à présent dans une petite cabane en cèdre au toit pentu en forme de A. Elle était blottie dans un fjord, une minuscule baie du Sud-Est de l’Alaska au large du détroit de Tlevak, au nord-ouest du parc national de South Prince of Wales et à environ quatre-vingt kilomètres de Ketchikan. Le seul accès se faisait par la mer, en hydravion ou en bateau. Il n’y avait aucun voisin. Une montagne de six cent mètres se dressait juste derrière eux en un immense tertre relié par des cols de basse altitude à d’autres sommets jusqu’à l’embouchure de la baie et au-delà. L’île où ils s’installaient, Sukkwan Island, s’étirait sur plusieurs kilomètres derrière eux, mais c’étaient des kilomètres d’épaisse forêt vierge, sans route ni sentier, où fougères, sapins, épicéas, cèdres, champignons, fleurs des champs, mousse et bois pourrissant abritaient quantité d’ours, d’élans, de cerfs, de mouflons de Dall, de chèvres de montagnes et de gloutons. Un endroit semblable à Ketchikan, où Roy avait vécu jusqu’à l’âge de cinq ans, mais en plus sauvage et en plus effrayant maintenant qu’il n’y était plus habitué.

déc 142009
 

Vingt-cinq ans de solitude
[The Stars, the Snow, the Fire]
John Haines
Gallmeister
9782351780015
Paru en 2006.

À la fin des années 40, John Haines décide de s’installer en Alaska. Il y vivra pendant 25 ans, chassant des animaux pour leur fourrure ou pour leur viande, vivant dans un monde à la beauté rude, qui ne pardonne pas aux imprudents.

Un autre texte magnifique de chez Gallmeister. Une très belle écriture, qui réussit à montrer toute la poésie des événements, même à une citadine comme moi.

Caveat lector, certaines descriptions de chasse sont plutôt graphiques et à déconseiller aux âmes sensibles, bien qu’il serait dommage de manquer un aussi bon livre.

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Pour qui vit dans la neige et l’observe jour après jour, elle se lit à livre ouvert. Les pages se tournent au souffle du vent, les lettres ne tiennent pas en place, forment de nouvelles alliances, de nouveaux sens dans un langage qui pourtant reste le même. Langage obscur, parlé par tout ce qui s’en va pour revenir un jour. Le même texte s’écrit là depuis des milliers d’années même si je n’étais pas là, ne serai pas là les hivers prochains pour le lire. Ces parcours d’apparence arbitraire, ces sentiers, ces creux, ces empreintes, ces petites pelotes rondes et dures dans la neige : tout cela fait sens. Il s’y écrit peut-être des choses obscures, d’autres vies s’y manifestent, disent leurs courses et leurs histoires, leurs peurs et leurs morts. Les pattes fines d’une musaraigne ou d’un campagnol dessinent un tracé bref et erratique sur la neige, et voici le trou où disparaît le petit animal. Et là passe la trace d’une hermine, vive et curieuse, qui disparaît à son tour dans l’ombre blanche de ce trou.