oct 032010
 

Soufi, mon amour
[The Forty Rules of Love: A Novel of Rumi]
Elif Shafak
Phébus
9782752904461
Paru en août 2010.

Une femme, lectrice dans une maison d’édition, reçoit un manuscrit sur l’amitié entre Rumi et Shams i-Tabriz, deux maîtres du soufisme du XIIIe siècle. La découverte de cette religion mystique ainsi que l’amitié qu’elle développe avec l’auteur l’incitent à remettre sa vie en question.

Je suis littéralement partagée à propos de ce livre. Autant j’ai trouvé Doux blasphème, le roman dans le roman, passionnant, d’autant plus que je ne connaissait rien au soufisme, autant l’histoire contemporaine qui s’articule entre la lectrice et l’auteur est bateau jusqu’au cliché, bien qu’elle s’améliore modérément sur la fin.

J’en sors avec une vision globalement positive, mais j’aurais tout de même préféré que le roman se limite à Doux blasphème.

Lire un court extrait »

Tu tiens une pierre entre tes doigts et tu la lances dans un ruisseau. Tu risques d’avoir du mal à constater l’effet produit. Il y aura une petite ride où la pierre a brisé la surface, et un clapotis, mais étouffé par les flots bondissants du cours d’eau. C’est tout.

Lance une pierre dans un lac. L’effet sera non seulement visible mais durable. La pierre viendra troubler la nappe immobile. Un cercle se formera où la pierre a frappé et, au même instant, il se démultipliera, en formant d’autres, concentriques. Très vite, les ondulations causées par ce seul « plop » s’étendront au point de se faire sentir sur toute la surface de l’eau, tel un miroir une seconde plus tôt. Les cercles atteindront les rives et, alors seulement, ils s’arrêteront de grandir et s’effaceront.

Si une pierre tombe dans une rivière, les flots la traiteront comme une commotion parmi d’autres dans un cours déjà tumultueux. Rien d’inhabituel. Rien que la rivière ne puisse maîtriser.

Si une pierre tombe dans un lac, en revanche, ce lac ne sera plus jamais le même.

sept 022009
 

Cartes postales de l’enfer
[The Soul of All Great Designs]
Neil Bissoondath
Phébus
9782752903761
Paru en août 2009.

Un décorateur d’intérieur se fait passer pour un homosexuel familier des stars et des politiciens afin d’asseoir sa réputation. Une jeune fille, émigrante de deuxième génération, issue d’une famille indienne, se rebelle contre les valeurs imposées par ses parents.

Plus qu’un roman sur les secrets, comme l’incipit semble le faire croire, le sujet majeur est le corollaire du secret, le mensonge. J’ai bien aimé le début, qui montre l’élaboration des secrets et l’échange de mensonges, mais la fin m’a prise complètement par surprise, et du coup, je ne suis pas très sûre.

En tout cas, le style est beau, et j’ai trouvé l’écho entre l’excipit et l’incipit particulièrement élégant.

Lire un court extrait »

Tout le monde a des secrets. J’en ai un, moi. Pas vous ? Loin, très loin, un secret enfoui au tréfonds de votre âme, comme on dit ?

Oui, bien sûr. Le paquet de chewing-gums que vous avez piqué au magasin du coin, la bière que vous avez descendue par un après-midi d’été dans un recoin du sous-sol, le magazine porno que vous cachiez sous votre matelas pour égayer vos mornes soirées. Et les revenus que vous avez omis de déclarer, le diplôme que vous avez acheté sur Internet, l’aventure d’un soir dont vous n’avez jamais parlé à votre tendre moitié.

Les secrets… Nous en avons tous. Des cartes postales de l’enfer — des cartes postales jamais envoyées, souvenirs de nos voyages d’ombre accrochés aux murs intérieurs de notre vie, où ils se fondent en quelque sorte dans la trame cachée. Nous en créons nous-mêmes un certain nombre ; d’autres nous sont imposés. Petits ou grands, il n’en sont pas moins des secrets, et nous vivons dans la terreur d’être un jour démasqués. La règle primordiale ? Ne pas se faire prendre.

Et pourtant, porter un secret est terriblement ingrat, triste même, car, à supposer que vous réussissiez à le cacher, il mourra avec vous. Comme s’il n’avait jamais existé. On a l’étrange envie de laisser derrière soi ce legs insolite. J’éprouve un frisson à la pensée de la réaction que je provoquerais : les yeux écarquillés, incrédules, la bouche entrouverte sur un oh ! médusé.

Les secrets font tourner le monde : si tout se savait, le monde s’effondrerait.

Non ?