août 072011
 

Les Dépossédés
[De fattiga i Łódź]
Steve Sem-Sandberg
Robert Laffont
9782221116012
À paraître en août 2011.

Le Ghetto de Łódź était sous la coupe de Mordechai Chaim Rumkowski, une des figures les plus controversées de l’Holocauste. Il pensait que seule la coopération totale avec les autorités nazies pourrait sauver les juifs, et fit travailler toutes les personnes valides du Ghetto, les rendant indispensables à l’effort de guerre allemand. Cela n’empêcha pas le Ghetto d’être liquidé en août 1944, mais il fut le dernier à l’être, montrant que l’opinion de Rumkowski avait une certaine validité.

Fascinant et dérangeant, un roman foisonnant de personnages, minutieusement documenté, à l’écriture pas toujours facile. Pendant près de 600 pages, nous vivons aux côtés des Juifs du Ghetto, partageant leur peur, leur confusion, leur faim, leur souffrance. La fin arrive comme un coup de poing, même si on rentre dans le roman en anticipant la mort de tous les personnages.

Rumkowski est ramené à la vie, dans tous ses défauts et ses vices, et bien qu’on ne puisse être qu’horrifié par certaines de ses actions (viols d’enfants qu’il a recueilli dans les orphelinats qu’il finance, mégalomanie galopante, le fameux discours sur la déportation des enfants), il finit en figure tragique, sa chute d’autant plus dure que son hybris était grande, et on ne peut s’empêcher de le plaindre quand il voit son rêve s’effondrer et lui échapper.

À ne pas manquer.

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Hans Biebow était le chef de l’administration du ghetto.

Biebow soutint les plans de Rumkowski dès le début. Si ce dernier l’informait qu’il manquait cent machines de coupe, Biebow lui fournissait cent machines de coupe.

Ou ds machines à coudre.

Durant ces temps de guerre et de crise, les machines à coudre étaient une denrée rare. Ceux qui avaient fui la Pologne lors de l’invasion allemande avaient, pour la plupart, emporté leur machine avec eux.

Pourtant, Biebow fournissait des machines à coudre. Elles pouvaient être livrées dans un état défectueux, car Biebow, autant que possible, achetait toujours au prix le plus bas. Mais Rumkowski déclarait que cela n’avait aucune importance, que les machines Singer soient utilisables ou non. Il avait anticipé ce problème en créant deux ateliers consacrés à la réparation des machines à coudre. Le premier était situé au 6, Rembrandtstrasse (Jakuba), le second au 18, Putzigerstrasse (Pucka).

Telle fut leur première collaboration :

Ce que l’un considérait comme nécessaire, l’autre le lui fournissait.

Et c’est ainsi que se développa le ghetto. À partir de rien, le plus important fournisseur d’accessoires pour l’armée allemande vit soudain le jour.

fév 222011
 

Brooklyn
[Brooklyn]
Colm Tóibín
Robert Laffont
9782221113493
Paru en 2011.

Une jeune Irlandaise émigre aux États-Unis, mais doit revenir en Irlande deux ans plus tard suite à un drame familial. Elle devra choisir entre deux pays, deux cultures, deux hommes.

Tout en subtilité, Colm Tóibín nous dresse un beau portrait de femme : Eilis, d’abord effacée, s’épanouit en immigrant aux États-Unis. Elle fait l’expérience de l’amitié et de l’amour, des préjugés et des commérages.

Les tourments de l’immigration sont aussi finement rendus : le mal du pays quand Eilis arrive à New York, puis le sentiment que ce séjour n’a été qu’un rêve, quand elle retourne dans sa ville natale.

Un excellent roman.

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Durant ces deux jours, Eilis nota que Mlle Kelly adoptait un ton différent avec chacun des clients qui pénétraient dans sa boutique. À certains elle ne disait rien, se contentant de serrer les dents et de rester derrière sa caisse dans une pose qui suggérait, à elle seule, toute la réprobation que lui inspirait la présence de cette personne dans son magasin et son impatience qu’elle s’en aille. À d’autres elle adressait un regard froid, avant de les toiser d’un air sévère et de leur prendre leur argent comme si elle leur accordait une immense faveur. Enfin, il y avait les clients qu’elle saluait chaleureusement par leur nom ; parmi eux, beaucoup avaient un compte chez elle. Aucun billet ne changeait alors de main, mais les sommes dues étaient notées soigneusement dans un livre tandis que se succédaient questions et commentaires sur la santé des uns et des autres, sur l’état de la météo, sur la qualité du jambon ou du bacon et sur la variété de pains proposés, avec ou sans raisins.

mai 292010
 

La femme dans le miroir
Thanh-Van Tran-Nhut
Robert Laffont
9782221114957
Paru en 2010.

Un jeune traducteur découvre que la même femme a servi de modèle à deux peintres séparés par quatre siècles.

Thanh-Van Tran-Nhut a fait ses premières armes dans le roman policier, et on ressent l’influence du genre sur La femme dans le miroir.

L’intrigue est assez clichée, et l’écriture pas assez bonne pour en faire oublier les faiblesses. Ça n’est pas mauvais, juste médiocre.

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Soudain, Zéphyrin se matérialisa à nos côtés. Il se frottait allègrement les main, de l’air de quelqu’un qui vient de conclure une belle affaire.

– N’est-ce pas qu’elles sont belles, ces œuvres de Pieter Haussen ? Une parfaite illustration de la joyeuse mentalité de l’époque : Vanitas vanitatum et omnia vanitas !

Il lissa avec coquetterie son bouc parfumé et addéna gaiement :

– Sans oublier le réjouissant Memento mori, qui nous rappelle que nous allons tous mourir !

avr 092010
 

Le Maître et Marguerite
[Мастер и Маргарита]
Mikhail Boulgakov
Pocket
9782266134378
Paru en 1968.

Dans les années 20, le diable vient visiter Moscou, semant la zizanie dans la population sous le joug soviétique. Là, il rencontre le Maître, auteur d’un livre controversé sur Ponce Pilate, et Marguerite, la femme qu’il aime. En parallèle, nous suivons Ponce Pilate au cours des jours qui ont précédé et suivi la mort de Yeshoua Ha-Nozri.

Complètement surréaliste ! Je ne sais pas vraiment à quoi je m’attendais, mais sûrement pas à ça.

L’atmosphère est oppressante, dans une critique acerbe du totalitarisme soviétique de l’époque. Les Moscovites ne questionnent jamais les événements surnaturels qui les entourent, trop habitués à baisser la nuque, et il est parlant que la première réaction d’un homme apprenant la disparition de son collègue ne soit pas « Où est-il ? », mais « Qu’a-t-il fait pour être arrêté ? »

Les épisodes parallèles suivent Ponce Pilate, qui devient, sous la plume de Boulgakov, plus que la caricature des Évangiles, et les événements de la Semaine Sainte prennent une dimension humaine, avec tous les défauts et faiblesses que ça implique.

Un chef-d’œuvre de la littérature mondiale, à découvrir.

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Avec beaucoup d’aisance, l’homme s’assit entre eux, et se mit aussitôt de la conversation.

– Si je ne me suis point mépris, vous avez jugé bon d’affirmer, n’est-ce-pas, que Jésus n’avait jamais existé ? demanda-t-il en fixant son œil vert sur Berlioz.

– Vous ne vous êtes nullement mépris, répondit courtoisement Berlioz. C’est précisément ce que j’ai dit.

– Ah ! comme c’est intéressant ! s’écria l’étranger.

« En quoi diable est-ce que ça le regarde ! » songea Biezdomny en fronçant les sourcils.

– Et vous êtes d’accord avec votre interlocuteur ? demanda l’inconnu en tournant son œil droit vers Biezdomny.

– Cent fois pour une ! affirma celui-ci, qui aimait les formules ampoulées et le style allégorique.

– Étonnant ! (s’écria à nouveau l’indiscret personnage. Puis, sans qu’on sache pourquoi, il regarda autour de lui comme un voleur, et, étouffant sa voix de basse, il reprit :) Pardonnez-moi de vous importuner, mais si j’ai bien compris, et tout le reste mis à part, vous ne… croyez pas en Dieu !

Il leur jeta un regard effrayé et ajouta vivement :

– Je ne le répéterai à personne, je vous le jure !

– Effectivement, nous ne croyons pas en Dieu, répondit Berlioz en se retenant de sourire de l’effroi du touriste, mais c’est une chose dont nous pouvons parler tout à fait librement.

L’étranger se renversa sur le dossier du banc et lança, d’une voix que la curiosité rendait presque glapissante :

– Vous êtes athées ?

–Mais oui, nous sommes athées, répondit Berlioz en souriant.

« Il s’incruste, ce pou d’importation ! » pensa Biezdomny avec colère.

– Mais cela est merveilleux ! s’exclama l’étranger stupéfait, et il se mit à tourner la tête en tous sens pour regarder tour à tour les deux hommes de lettres.

août 212009
 

Le Jeu de l’ange
[El juego del ángel]
Carlos Ruiz Zafón
Robert Laffont
9782221111697
Paru en août 2009.

À Barcelone dans les années 20, un mystérieux éditeur fait une proposition à un jeune écrivain. Ce contrat bouleverse sa vie et le lance dans une quête effrénée de la vérité.

Confession : non seulement je n’ai jamais lu L’Ombre du vent et je n’ai donc pas d’a priori positif sur Zafón, mais en plus j’ai lu son interview dans un Livre Hebdo du mois de juillet, et son arrogance m’a franchement rebutée (désolée, mais il n’y a pas d’écrivain si talentueux qu’il ne bénéficie pas du stylo rouge d’un éditeur).

J’ai bien aimé Le Jeu de l’ange: l’intrigue était prenante, et je voulais vraiment savoir la fin, donc je me suis accrochée jusqu’au bout. Cela dit, il y avait des longueurs, et on aurait facilement pu couper une centaine de pages sans risques pour l’intrigue. J’ai aussi trouvé l’épilogue particulièrement répugnant dans ce qu’il impliquait.

J’ai quand même envie de lire L’Ombre du vent, mais au vu du Jeu de l’ange, je n’en fait pas une priorité.

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Un écrivain n’oublie jamais le moment où, pour la première fois, il a accepté un peu d’argent ou quelques éloges en échange d’une histoire. Il n’oublie jamais la première fois où il a senti dans ses veines le doux poison de la vanité et cru que si personne ne découvrait son absence de talent, son rêve de littérature pourrait lui procurer un toit sur la tête, un vrai repas chaque soir et ce qu’il désirait le plus au monde : son nom imprimé sur un misérable bout de papier qui, il en est sûr, vivra plus longtemps que lui. Un écrivain est condamné à se souvenir de ce moment, parce que, dès lors, il est perdu : son âme a un prix.

Le Jeu de l’ange, de Carlos Ruiz Zafón