sept 082011
 

Les Vaches de Staline
[Stalinin lehmät]
Sofi Oksanen
Stock
9782234069473
À paraître en septembre 2011.

Anna, fille d’un Finnois et d’une Estonienne, souffre de désordres alimentaires et d’une identité déchirée entre les deux pays.

J’ai eu beaucoup plus de mal à lire Les Vaches de Staline que Purge. À la fois parce qu’il est beaucoup plus confus dans sa construction, la narratrice, Anna, parlant d’elle-même tantôt à la première tantôt à la troisième personne ; et parce que les descriptions du rapport d’Anna à la nourriture, de sa « boulimanorexie » sont détaillées et graphiques, et parfois insoutenables.

J’ai cependant beaucoup aimé le conflit d’identité d’Anna, à qui sa famille estonienne ne laisse jamais oublier qu’elle est « finno-finlandaise », et qui cache ses origines estoniennes lorsqu’elle est en Finlande, de peur d’être confondue avec une prostituée russe.

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Elle a quitté son emploi et le syndicat, et elle a été contrainte d’abandonner son livret scolaire et le moindre document faisant référence à sa scolarité, ainsi que ses certificats de travail : on ne pouvait pas traverser le golfe avec ça. Elle a dû renoncer à son appartement, car quelqu’un qui partait pour l’étranger ne pouvait pas le garder. Tout retour était donc impossible.

Adieu, maison, peuple et langue. Adieu, mon pays.

Tout ce qui l’accompagnait tenait dans un bagage.

déc 302010
 

La Fameuse Invasion de la Sicile par les ours
[La famosa invasione degli orsi in Sicilia]
Dino Buzzati
Stock
9782234062214
Paru en 2010.

Le fils du roi des ours a été enlevé par les humains, et son père lève une armée pour le retrouver. Pendant plus de dix ans, il va régner à la fois sur les ours et sur les humains, sans se rendre compte que les ours adoptent les pires défauts des humains : la jalousie, le jeu, le vol, le mensonge, l’orgueil.

Un très belle fable, pour les plus grands comme pour les plus petits, joliment illustrée par l’auteur.

Comme souvent dans les fables, les animaux, leur pureté et leur innocence, sont utilisés pour souligner et contraster la faillibilité et les vices humains.

Adorable !

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Mais les ours, et le Roi Léonce avec eux, ne connaissaient pas les hommes, leur méchanceté, leur malice ; ils ignoraient de quelles armes redoutables ils disposaient, quels pièges ils étaient capables de dresser pour s’emparer des bêtes. Les ours ne savaient pas, les ours n’avaient pas peur. Et ils décidèrent de quitter leurs montagne et de descendre vers la plaine.

août 272010
 

Purge
[Puhdistus]
Sofi Oksanen
Stock
9782234062405
Paru en août 2010.

Une jeune prostituée russe en détresse échoue chez Aliide Truu, persécutée par ses voisins pour avoir collaboré avec le régime soviétique en Estonie, récemment abrogé. Mais de la même manière qu’Aliide avait caché un résistant nationaliste cinquante plus tôt, elle décide de cacher Zara, quel qu’en soit le prix.

Difficile de parler de Purge sans en gâcher les rebondissements, dignes du meilleur thriller. Aliide est un personnage fascinant, très humain dans ses motivations et sa capacité à se mentir à elle-même.

L’exploration de l’histoire contemporaine de l’Estonie est aussi intéressante, notamment dans la question de la collaboration avec l’envahisseur.

Je ne peux que répéter les mots de Nancy Huston : « Un vrai chef-d’œuvre. Une merveille. »

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Le ballot gisait au même endroit sous les bouleaux. Aliide s’approcha sans le quitter des yeux, en alerte. Le ballot était une fille. Boueuse, loqueteuse et malpropre, mais une fille quand même. Une fille inconnue. Un être humain de chair et de sang, et non quelque présage tombé du ciel. Ses ongles cassés portaient des lambeaux de vernis rouge. Ses joues étaient striées de rimmel et de boucles de cheveux à moitié défrisées, la laque y formait des boulettes et quelques feuilles de saule pleureur s’y étaient collées. À leur racine, les cheveux grossièrement décolorés repoussaient gras et sombres. Sous la crasse, la peau diaphane de la joue blanche ressemblait pourtant à celle d’un fruit trop mûr, de la lèvre inférieure desséchée se détachaient des peaux déchiquetées, entre lesquelles la lèvre tuméfiée, rouge tomate, était anormalement brillante et sanguine et faisait ressembler la crasse à une pellicule qu’il faudrait essuyer comme la surface vitreuse d’une pomme dans le froid. Une teinte violette s’était accumulée dans les plis des paupières, et les bas noirs translucides étaient troués. Ils n’étaient pas détendus aux genoux, les mailles étaient serrées et de bonne facture. De l’Ouest, évidemment.

mai 062010
 

Le Cahier d’Aram
[Quadern d'Aram]
Maria Àngels Anglada
Stock
9782234062504
Paru en avril 2010.

1915. Le gouvernement turc organise le massacre des populations arméniennes. Aram et sa famille fuient ; seule sa mère et lui arriveront jusqu’en France.

Un très, très beau texte, sur une période de l’histoire dont nous avons tous entendu parler, mais que nous connaissons finalement très peu.

Comme dans Le Violon d’Auschwitz, Anglada mêle des documents authentiques à ses propres écrits, brouillant les frontières entre fiction et réalité. Elle accentue cet aspect documentaire en utilisant une mise en abyme où un manuscrit est soi-disant retrouvé et transcrit pour notre considération. Le procédé est moins artificiel que dans Le Violon d’Auschwitz et fonctionne mieux.

Le Cahier d’Aram est aussi l’occasion d’une plongée dans la poésie arménienne, puisque pour le père d’Aram, Anglada s’est inspirée de Daniel Varoujan, grand poète arménien du début du siècle assassiné en 1915 dans les conditions décrites à la fin du roman.

Un bijou, à ne surtout pas manquer.

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Grigor, mon cousin et moi, allions à pied ; de temps en temps, ma mère me faisait monter dans la charrette et marchait un peu. Grigor avait emmené un cheval et il me laissait souvent le monter, car la charrette était prévue pour un seul cheval et cela le fatiguait moins. Eh bien, une fois où je marchais, nous avons trouvé une femme à moitié allongée sur le bord duu chemin. Elle m’a tendu un tout petit enfant et m’a dit en respirant fort et par à coup :

— Emmenez le petit, je n’en peux plus.

Je l’ai pris dans mes bras. Mais Grigor et Maryk, qui avaient tout vu, ont fait monter la femme dans la charrette et avant d’arriver à la ville elle était déjà morte dans les bras de ma mère. Je me demandais d’où elle venait et quelles choses terribles elle avait pu voir, et on peut dire que ma peau d’enfant s’est détachée d’un coup

août 192009
 

Le Violon d’Auschwitz
[El Violí d'Auschwitz]
Maria Àngels Anglada
Stock
9782234062481
Paru en juin 2009.

Pour sauver de la mort un violoniste virtuose, un luthier juif, prisonnier en camp de concentration, doit fabriquer un violon au son digne d’un Stradivarius.

Après un premier chapitre plutôt téléphoné, j’ai beaucoup aimé le reste du livre, notamment la sensualité de la fabrication du violon. La fin était un peu confuse, mais c’était en imitation d’un personnage.

Un bon livre, et j’espère que d’autres livres de Maria Àngels Anglada seront traduits à l’avenir.

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Parmi les prisonniers les plus anciens, on parlait d’un enfer pire, de voyages sans retour vers d’autres camps, aux noms redoutables ; et l’on évoquait aussi une sorte de paradis du pauvre, une usine où les prisonniers recevaient un supplément de nourriture et où personne n’était maltraité. Mais Daniel ne voulait ni avoir peur ni rêver : il devait se concentrer sur son travail et aujourd’hui il lui en coûtait. Dans la cellule, les tranches de pain avaient été encore plus minces, juste de quoi survivre. Pendant qu’il s’appliquait du mieux possible à la tâche, sans relâche et même content de ne pas avoir été envoyé travailler dans la carrière en punition, il se rappela l’élan qui lui avait, même s’il ignorait pour combien de temps, sauvé la vie.

– Métier ?

Tous n’avaient pas la chance d’entendre cette question, apparemment inoffensive. Ceux qui étaient désignés depuis le début pour la mort rejoignaient un autre rang : beaucoup d’enfants, de vieillards, de femmes âgées et de malades.

– Menuisier, ébéniste, répondit-il rapidement.

C’était un demi-mensonge. Mais derrière son front pâle était née la réponse, à laquelle il ne réfléchit que plus tard en son for intérieur.