déc 122010
 

Histoire de la Princesse de Montpensier et autres nouvelles
Madame de Lafayette
Gallimard
9782070360949
Paru en 2009 [1662].

Trois nouvelles de Madame de Lafayette sur les tragédies de l’amour.

Le problème avec les ouvrages de Madame de Lafayette est la mysogynie typique de l’époque, qui fait de la femme une Ève tentatrice, à la fois soumise à ses désirs et victimes d’eux, et qui ne peut trouver la rédemption que dans la mort.

Magnifiquement bien écrit, mais trop anti-féministe pour moi.

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M. de Guise ne se mêlait point dans la conversation, et sentant réveiller dans son cœur si vivement tout ce que cette princesse y avait autrefois fait naître, il pensait en lui-même qu’il pourrait demeurer aussi bien pris dans les liens de cette belle princesse que le saumon l’était dans les filets du pêcheur. Ils arrivèrent bientôt au bord, où ils trouvèrent les chevaux et les écuyers de Mme de Montpensier qui l’attendaient. Le duc d’Anjou lui aida à monter à cheval, où elle se tenait avec une grâce admirable, et ces deux princes ayant pris des chevaux de main que conduisaient des pages de cette princesse, ils prirent le chemin de Champigny où elle les conduisait. Ils ne furent pas moins surpris des charmes de son esprit qu’ils l’avaient été de sa beauté, et ne purent s’empêcher de lui faire connaître l’étonnement où ils étaient de tous les deux.

Elle répondit à leurs louanges avec toute la modestie imaginable, mais un peu plus froidement à celles du duc de Guise, voulant garder une fierté qui l’empêchât de fonder aucune espérance sur l’inclination qu’elle avait eue pour lui.

En arrivant dans la première cour de Champigny, ils y trouvèrent le prince de Montpensier qui ne faisait que revenir de la chasse. Son étonnement fut grand de voir deux hommes marcher à côté de sa femme, mais il fut extrême quand, s’approchant plus près, il reconnut que c’était le duc d’Anjou et le duc de Guise. La haine qu’il avait pour le dernier se joignant à sa jalousie naturelle lui fit trouver quelque chose de si désagréable à voir ces princes avec sa femme sans savoir comment ils s’y étaient trouvés ni ce qu’ils venaient faire chez lui, qu’il ne put cacher le chagrin qu’il en avait ; mais il en rejeta la cause sur la crainte de ne pouvoir recevoir un si grand prince selon sa qualité et comme il l’eût bien souhaité.

Le comte de Chabannes avait encore plus de chagrin de voir M. de Guise auprès de Mme de Montpensier que M. de Montpensier n’en avait lui-même. Ce que le hasard avait fait pour rassembler ces deux personnes lui semblait de si mauvais augure qu’il pronostiquait aisément que ce commencement de roman ne serait pas sans suite. Mme de Montpensier fit les honneurs de chez elle avec le même agrément qu’elle faisait toutes choses.

oct 282010
 

Contes de la liberté
[Tales of Freedom]
Ben Okri
Christian Bourgois
9782267021127
Paru en septembre 2010.

Un ensemble de courts textes à mi-chemin entre la nouvelle et le haïku.

Assez étrange, souvent onirique, très allégorique. Certaines nouvelles m’ont plu plus que d’autres, et j’en sors avec une impression un peu mitigée.

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Il s’installa au milieu du champ de bataille, entre les deux factions en lutte. Et là, alors que des balles passaient en sifflant, il pansa les blessés et enterra les morts.

Il avait été photographe et spectateur dans une région dévastée par la guerre. Et un jour, frustré de se voir incapable de mettre fin aux combats, il avait entrepris une étrange conversion. Il avait abandonné son travail et était devenu une sorte d’infirmier et celui qui enterre les morts.

C’était une activité vraiment épouvantable. Il travaillait seul. Il accomplissait cette tâche solitaire et non reconnue depuis des années. Il se réveillait le matin, allait sur le champ de bataille et s’attaquait à sa tâche sinistre et pleine de sang. À l’aube, il arrivait en chemise blanche et propre, et le soir ses lunettes étaient couvertes de sang. La graisse et la chair déchiquetée des morts et de ceux qui étaient mis en pièces dégouttaient de ses mains. Il soignait et enterrait toute la journée, dans ce endroit violent, dans ce no man’s land, dans le désert, entre deux ennemis implacables. C’était un miracle qu’il n’ait pas été tué.

Jour après jour, il survivait aux tirs, aux bombardements et aux pilonnages. Personne ne le rejoignait. Il n’était pas payé pour ce travail. Aucune organisation internationale ne facilitait sa tâche ni ne savait ce qu’il faisait là tout seul. Aucun des deux côtés en guerre ne savait non plus ce qu’il faisait, quels services il rendait inlassablement, en enterrant leurs morts, en pansant leurs blessés.

oct 222010
 

Ma paresse
[Il mio ozio]
Italo Svevo
Allia
9782844853653
Paru en septembre 2010.

Un vieil hypocondriaque raconte les techniques qu’il utilise pour rester en bonne santé.

Un petit livre assez étrange. Amusant par moments, mais pas assez pour être vraiment mémorable.

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Une bonne partie de mon présent, c’est indéniable, puise dans le pharmacie. Ce présent-là a commencé à une époque que je serais incapable de préciser, mais il a été à chaque instant scandé par les médicaments et les concepts nouveaux. Où est-il le temps où je croyais avoir pourvu à tous les besoins de mon organisme en ingérant chaque soir une bonne dose de poudre de réglisse ou l’un de ces simples bromures en poudre ou en solution ? Désormais, grâce à Carlo, j’ai à ma disposition tout un tas d’autres moyens pour lutter contre la maladie. Carlo me dit tout ce qu’il sait ; quant à moi, je me garde de lui dire tout ce que j’imagine parce que j’ai peur qu’il ne soit pas d’accord avec moi et que ses objections n’ébranlent l’édifice que j’ai eu tant de mal à trouver et qui m’assure une tranquillté et une sécurité que les personnes de mon âge ne connaissent pas d’ordinaire. Un véritable château ! Carlo croit que je m’empresse de dire amen à chacune de ses suggestions parce que j’ai confiance en lui. Tu parles ! Je sais qu’il connaît beaucoup de choses, que je cherche à les apprendre et à les mettre en pratique, mais avec mesure. Mes artères sont dérangées, il n’est pas question d’en douter. L’été dernier, je suis monté à une pression sanguine de 240 mm. J’ignore si c’est lié ou non, mais j’ai connu une période de profond abattement. Ça s’est terminé par un traitement à base d’iodure à fortes doses et d’un autre spécifique dont je ne me rappelle pas le nom, qui ont ramené la pression à 160, niveau auquel elle s’est maintenue depuis… Je me suis arrêté d’écrire quelques instants pour aller la prendre avec l’appareil que j’ai toujour prêt sur ma table. Elle est pile de 160 ! Auparavant, je vivais toujours sous la menace d’une attaque d’apoplexie que j’avais vraiment l’impression de sentir arriver. La proximité de la mort ne me rendait pas franchement meilleur, parce que j’en voulais à tous ces gens en bonne santé qui ne vivent pas sous cette menace et qui se plaignent, s’apitoient et s’amusent.

oct 102010
 

The Borders of Infinity in Miles Errant
[« Les Frontières de l'infini » in Les Frontières de l'infini chez J'ai lu]
Lois McMaster Bujold
Baen
9780743435581
Paru en 2002.

Miles devait faire s’échapper un homme de prison. Il décide d’en délivrer dix mille de plus.

Un autre très, très bon texte, qui montre en quelques pages toutes les qualités de Miles. Rien qu’avec la force de sa personnalité, Miles parvient à discipliner dix mille prisonniers de guerre et à les arracher au désespoir. Encore une fois, on peut voir l’influence lawrencienne dans sa capacité à demander (et obtenir !) de ses hommes le meilleur d’eux-mêmes.

La nouvelle est disponible gratuitement et dans son intégralité en anglais sur le Baen Free Library.

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Oliver made a quick calculation in the dirt with his finger for a stylus. “That’ll put about fifty in each group—ought to be enough . . . matter of fact, what say we set up twenty groups? It’ll speed distribution when we get the lines set up. Could make the difference between bringing this off, and not.”

“No,” Miles cut in quickly as Tris began to nod agreement. “It has to be fourteen. Fourteen battle groups make fourteen lines for fourteen piles. Fourteen is—is a theologically significant number,” he added as they stared doubtfully at him.

“Why?” asked Tris.

“For the fourteen apostles,” Miles intoned, tenting his hands piously.

Tris shrugged. Suegar scratched his head, started to speak—Miles speared him with a baleful glance, and he stilled.

Oliver eyed him narrowly. “Huh.” But he did not argue further.

 

Oliver posa rapidement l’opération dans la poussière, utilisant son doigt comme crayon.

– Ça fera environ cinquante par groupe — ça devrait aller… en fait, si on faisait vingt groupes ? Ça accélérerait la distribution quand on forme les queues. Ça pourrait faire la différence entre la réussite et l’échec.

– Non, coupa Miles rapidement alors que Tris commençait à hocher la tête. Il faut qu’il y en ait quatorze. Quatorze bataillons font quatorze queues pour quatorze piles. Quatorze, c’est… c’est un chiffre théologiquement important, ajouta-t-il alors qu’ils le regardaient dubitativement.

– Pourquoi ? demanda Tris.

– Pour les quatorze apôtres, entonna Miles, joignant ses mains pieusement.

Tris haussa les épaules. Suegar se gratta la tête, commença à parler ; Miles le transperça d’un regard menançant, et il se figea.

Oliver fronça les sourcils et grogna. Mais il ne fit pas plus d’objections.

sept 192010
 

Ethan of Athos in Young Miles
[« Le Labyrinthe » in Les Frontières de l'infini chez J'ai lu]
Lois McMaster Bujold
Baen
9780743436182
Paru en 2003.

Jackson’s Whole, où tout se vend et tout s’achète, et où les vrais monstres ne sont pas ceux que l’on croit.

Et une dernière culture, celle de Jackson’s Whole. Labyrinth étant une nouvelle, on n’en voit qu’un aperçu, mais qui donne déjà une bonne idée de ce qui s’y passe. Jackson’s Whole, c’est le capitalisme poussé à l’extrême, où tout est possible pourvu d’avoir les moyens de se l’offrir.

Encore une fois, Bujold nous montre son talent pour croquer un personnage en quelques lignes, que ce soit les différents Barons, ou Taura, une autre de mes personnages préférés.

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Miles contemplated the image of the globe glowing above the vid plate, crossed his arms, and stifled queasiness. The planet of Jackson’s Whole, glittering, wealthy, corrupt . . . Jacksonians claimed their corruption was entirely imported—if the galaxy were willing to pay for virtue what it paid for vice, the place would be a pilgrimage shrine. In Miles’s view this seemed rather like debating which was superior, maggots or the rotten meat they fed off. Still, if Jackson’s Whole didn’t exist, the galaxy would probably have had to invent it. Its neighbors might feign horror, but they wouldn’t permit the place to exist if they didn’t find it a secretly useful interface with the sub-economy.

 

Miles contemplait l’image du globe brillant au-dessus de plateau vidéo. Il croisa les bras, et fit taire son appréhension. La planète de Jackson’s Whole, étincelante, riche, corrompue… Les Jacksoniens affirmaient que leur corruption était entièrement importée : si la galaxie payait pour la vertu ce qu’elle payait pour le vice, ce serait un lieu de pèlerinage. Pour Miles, c’était comme d’essayer de déterminer ce qui était supérieur : les asticots, ou la viande pourrie dont ils se nourrissaient. Cela dit, si Jackson’s Whole n’existait pas, la galaxie devrait probablement l’inventer. Ses voisins pouvaient feindre l’horreur, mais ils ne tolèreraient pas l’endroit s’ils ne le considéraient pas comme une interface utile avec le monde du crime.