août 292011
 

Father
[The Father. Il Padrino dei Padrini]
Vito Bruschini
Buchet-Chastel
9782283024614
À paraître en septembre 2011.

De 1920 à 1945, la vie du prince Ferdinando Licata, le padri.

Au début, j’ai eu du mal à comprendre pourquoi je n’arrivais pas à lâcher ce livre : le dialogue est souvent guindé et peu naturel, la construction est confuse, certains personnages sont stéréotypés jusqu’à l’absurde.

Puis je me suis rendue compte que le roman me rappelait les romans-feuilletons du XIXe siècle, comme Les Mystères de Paris d’Eugène Sue, notamment dans les événements grand-guignolesques qui émaillent la fin. À la décharge de l’auteur, il n’a pas inventé l’alliance entre le gouvernement américain et la mafia sicilienne lors du Débarquement de Sicile.

Objectivement pas très bon, et si le début se laisse lire, la fin est une déception.

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« Je ne pense pas que ce soit une bonne idée. » La voix ferme du prince Licata fit taire l’assemblée. En particulier, le marquis Bellarato qui se redressa sur son siège. Licata continua sur un ton décidé. « Les temps changent et nous devons changer avec eux. C’en est fini de la violence. Il y a eu suffisamment de morts et de deuils. Les paysans veulent créer des coopératives ? Eh bien, laissons-les faire ! Ils veulent occuper les terres et demander aux tribunaux de reconnaître leurs droits ? Qu’il en soit ainsi ! Ne nous n’y opposons pas, soyons même les premiers à les aider… Je dirais même plus, faisons un petit effort et mettons un pied dans ces coopératives, nous et nos plus fidèles amis. Aidons-les à demander des subventions au Crédit rural pour les baux collectifs. » Le prince fit alors une pause tout en fixant son auditoire. Puis il poursuivit sur un ton plus insinuant. « Mais qui gèrera la caisse ? Nous, bien sûr. Et nous saurons renvoyer les prêts à l’infini. » Il esquissa un sourire narquois et ses auditeurs émirent un soupir de soulagement, même si tous n’avaient pas tout à fait compris le discours du prince et demandaient des éclaircissements à leurs voisins.

août 162011
 

Le désert et sa semence
[El Desierto y Su Semilla]
Jorge Barón Biza
Attila
9782917084342
Paru en août 2011.

Après 27 ans d’un mariage mouvementé, Raul Barón Biza, un dissident politique auteur de romans violents et pornographiques, lança du vitriol au visage de sa femme, Rosa Clotilde Sabattini, figure de l’éducation et de la pédagogie. Il se suicida le jour suivant. Au cours des deux années qui suivirent, leur fils Jorge s’occupa de sa mère pendant ses innombrables opérations de chirurgie reconstructive.

Autofiction, donc, ce qui n’est pas forcément quelque chose dont je raffole, mais pourquoi pas. Le style est très froid, délibérément distant, comme si Barón Biza avait eu besoin de cette distance pour écrire le livre. Du coup, cela donne l’impression que le narrateur est vaguement sociopathe, incapable d’empathie.

Trash et dérangeant.

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Pendant que nous l’emmenions de l’appartement d’Aron à l’hôpital — à bord de la voiture de l’un des avocats qui m’avaient juré avant l’entrevu que rien de fâcheux ne pouvait survenir — elle se débarrassait de ses vêtements brûlants, imbibés. Les reflets des néons du centre-ville défilaient, fugaces, sur son corps. En débouchant das la rue des cinémas, nous fûmes arrêtés par les feux, cependant qu’une foule nonchalante se promenait indifférente à notre klaxon. Quelques êtres errants lançaient des regards obliques vers l’intérieur du véhicule, sans saisir s’il s’agissait d’une scène érotique ou funeste. Les lumières clignotantes et glissantes jetaient des regards froids sur les chromes de l’automobile et sur le corps d’Eligia. Au cinéma du coin de la rue, on donnait Irma la Douce, et l’énorme portrait de Shirley MacLaine était illuminé par des festons aux lumières rouges et violettes qui couraient les unes après les autres : Shirley portait une jupe courte — attribut en ces temps-là des seules putains — et un sac à main voltigeur.

Eligia ne criait pas ; elle arrachait ses vêtements et gémissait à voix basse. J’aurais aimé qu’elle hurle afin que ces passants, stupides ou salaces, cessent de sourire et nous laissent passer. Mais Eligia gémissait seulement, la bouche close, et arrachait ses vêtements imbibés d’acide, brûlant aussi les paumes de ses mains, l’une des rares parties de son corps à ne pas avoir été embrasée par le liquide traître. Elle avait réussi à arrêter, du dos de ses mains, une bonne partie de l’acide lancé par Aron vers ses yeux — car son intention était de la rendre aveugle, avec son image à lui comme ultime impression — et ce mouvement rapide de défense trahit l’inquiétude méfiante avec laquelle elle avait pris part à l’entrevue ; mais si les paumes furent épargnées au début, elles finirent par se consumer au cours de l’ardent strip-tease, dans la voiture qui la conduisait vers les premiers secours.

avr 202011
 

Rose
[The House Man]
Tatiana de Rosnay
Héloïse d’Ormesson
9782350871608
Paru en 2011.

Une femme d’un certain âge, appartenant à la petite bourgeoisie parisienne, apprend que sa maison est sur le tracé du futur boulevard Saint-Germain et qu’elle va être détruite. Elle se bat pour la sauver.

Les prémices sont intéressants : il est difficile aujourd’hui d’imaginer le Paris d’avant Haussman, et je n’avais jamais réfléchi à la dimension humaine des grands travaux, expropriations et destructions de bâtiments auxquels des personnes sont attachés.

Malheureusement, j’ai trouvé l’exécution trop sentimentale à mon goût. Le secret de Rose, notamment, m’a paru superflu : il n’apporte pas grand-chose à l’intrigue et introduit un élément sensationnaliste un peu regrettable.

Dommage.

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Le jour où je reçus la lettre, M. Zamaretti, le libraire, et Alexandrine, la fleuriste, qui avaient reçu le même courrier de la préfecture, montèrent me rendre visite. Leur regard n’osait croiser le mien. Ils savaient que ce ne serait pas aussi terrible pour eux. Dans la ville, il y aurait toujours de la place pour un libraire et une fleuriste. Mais sans le revenu des boutiques, comment pourrais-je joindre les deux bouts ? Je suis votre veuve, et je continue de louer les deux boutiques qui m’appartiennent, l’une à Alexandrine, l’autre à M. Zamaretti. Comme vous le faisiez, comme votre père l’avait fait avant vous, et son père de même.

mar 212011
 

La Complainte du paresseux
[The Cry of the Sloth]
Sam Savage
Actes Sud
9782742796397
Paru en 2011.

À travers ses lettres et ses écrits, nous découvrons un écrivain raté qui tente de sauver la revue littéraire qu’il a fondé. Nous suivons aussi sa relation avec son ex-femme ainsi qu’avec ses locataires.

Grosse déception ! J’attendais beaucoup du deuxième roman de Sam Savage, après avoir été charmée par Firmin, et j’ai tellement peu aimé celui-ci que j’ai lu le dernier tiers du roman en diagonale.

L’exercice de style est pourtant réussi : l’épistolaire est un genre difficile à maîtriser, souvent très artificiel, mais il est utilisé avec beaucoup de finesse par Sam Savage. Le problème, quand on parle d’un mauvais écrivain, c’est qu’on doit lire de la mauvaise prose. Ça va cinq minutes, mais sur 300 pages, c’est décidément trop long.

Dommage.

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Messieurs,

J’ai découvert au réveil que mon téléphone n’émet plus son amicale tonalité lorsque je colle l’oreille au combiné. Il ne fait plus aucun bruit, ce qui est TRÈS CONTRARIANT. Je sais combien je vous dois et je ne remets pas en cause la légitimité de votre intervention. Je vous ai envoyé de petites sommes chaque fois que cela était possible, ce qui au final, représente plus que de la menue monnaie. J’ai prouvé ma bonne foi. J’ai une entreprise à diriger. Ce n’en est peut-être pas une à vos yeux, mais je ne partage pas ce point de vue. Si elle n’est pas répertoriée dans les pages jaunes, c’est uniquement parce que je n’ai PAS LES MOYENS de m’offrir une annonce. Vous auriez dû y pensez. J’ai expliqué de vive voix à Mme Slippert que, si elle me coupait le téléphone, je serais dans l’incapacité DÉFINITIVE de vous payer. Que cet appel à votre propre intérêt soit resté sans résultat vous fait honneur. À présent, j’en appelle donc à votre bon cœur. Je vous supplie à genoux. Ma dignité en souffre. S’IL VOUS PLAÎT, reconnectez-moi. Encore six mois et je vous rembourserai intégralement, vous en avez ma parole.

Veuillez agréer l’expression de mes sincères salutations,

Andrew W. Whittaker

mar 172011
 

Les Animaux de compagnie
[Gæludýrin]
Bragi Ólafsson
Actes Sud
9782742796441
Paru en mars 2011.

Des années auparavant, Emil et Harvardur étaient chargés de veiller sur des animaux pour le compte d’un ami absent. Après que les animaux étaient morts les uns après les autres, Emil avait mis Harvardur à la porte. Harvardur est aujourd’hui de retour, et cherchant désespérément à lui échapper, Emil se réfugie sous son propre lit, où il assiste à une bien étrange soirée.

Vraiment étrange. Je n’ai pas vraiment aimé, mais certains moments m’ont fait rire. Un de ces romans que je referme en pensant, « Certes, mais encore ? »

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“Il avait plutôt l’air de quelqu’un qui avait besoin d’un toit”, dit Tómas. Sérieusement ou non, je ne sais pas. “Et puis j’ai aussi remarqué qu’il tripotait la plaque de la porte, comme s’il essayait de l’asti­quer. Sans doute qu’il voulait enlever la neige pour mieux voir le nom.”

Ces respectables plaques de cuivre, ou de laiton, ont quelque chose d’immuable et d’éternel. Une aura de temps révolus, que l’on n’a pas connus. Ma plaque n’a guère que deux ans, et pourtant elle est tellement marquée par les intempéries qu’elle donne l’impression que son propriétaire est un homme âgé, ou qui n’est plus jeune sans être très vieux : c’est presque une pierre tombale. A ceci près qu’elle n’indique pas de dates, ni de titre du genre chef de bureau ou armateur comme on en voit au cime­tière, ni de souhait que l’intéressé repose en paix, en l’occurrence derrière sa propre porte.