août 092011
 

Héritage
[Inheritance]
Nicholas Shakespeare
Grasset
9782246772019
À paraître en septembre 2001.

Andy Larkham est à la fois assistant éditorial, correcteur et directeur de collection dans une petite maison d’édition londonienne ; sa fiancée l’a plaqué ; il est criblé de dettes et sa banque ne lui fait plus crédit. Pour couronner le tout, voulant assister à l’enterrement d’un de ses professeurs préférés, il se trompe de chapelle et ne s’en rend compte que trop tard. Quelques jours plus tard, il apprend que le défunt lui a laissé 17 millions de livres.

Au début, je pensais avoir affaire à une comédie légère. Et puis en fait, non : même s’il y a certainement des éléments de comédie, le livre est beaucoup plus profond. Cet héritage est l’occasion pour Andy de se chercher, puis de se renseigner sur le millionnaire reclus dont il a hérité, preuve parfaite que l’argent ne fait pas le bonheur.

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Par un après-midi froid et pluvieux de février, alors qu’Andy Larkham était penché sur son bureau dans les locaux de Carpe Diem, une femme apparut sur le seuil.

Un moment s’écoula avant qu’il ne la remarque. Il la regarda d’un air interrogateur, son crayon dans la bouche.

“Tu n’avais pas un enterrement ?”

“Oh merde !”, et de bondir sur ses pieds. Sa montre affichait quatorze heures trente-cinq. Il décrocha le costume de son père suspendu derrière la porte et se changea devant sa collègue.

“Il faut combien de temps pour aller à Richmond ?”

“Avec cette pluie ? Une demi-heure. En taxi.”

Andy s’apprêtait à franchir le seuil lorsqu’il se souvint du faire-part sur son bureau. Puis, avant de sortir : “Est-ce que tu pourrais me prêter vingt livres ?”

“Et les vingt livres que tu m’as déjà empruntées vendredi ?”

“Angela, s’il te plaît. C’est la Saint-Valentin. Tu sais que je te les rendrai.”

“Ah oui ?”

“Demain matin sans faute, j’irai à la banque. Promis.”

juil 132011
 

Désolations
[Caribou Island]
David Vann
Gallmeister
9782351780466
À paraître en septembre 2011.

Gary, la cinquantaine, s’est mis en tête de construire une cabane sur une île déserte d’Alaska, tandis que sa femme Irene se bat contre des migraines débilitantes. Leur fille Rhoda pense avoir trouvé l’homme idéal en Jim.

Dieu que c’est déprimant ! Tous ces personnages qui se complaisent dans leur médiocrité, ces gens qui vivent leur petite vie côte à côte sans se parler…

C’est David Vann, donc c’est bien écrit, et les rapports humains sont examinés en détail et sans complaisance. Pas aussi noir que Sukkwan Island, encore que.

Comme pour Sukkwan Island, je peux dire que c’est un roman qui est objectivement bon, même si peut-être moins marquant, mais je ne peux pas vraiment dire que je l’ai aimé.

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Il y a de l’eau dans le bateau, dit Irene au retour de Gary. Elle formait une flaque sous les rondins, se concentrait surtout à la poupe, presque trente centimètres de pluie.

On s’en occupera une fois partis, dit Gary. Je ne veux pas utiliser la batterie pour faire marcher la pompe de cale avant d’avoir démarré.

Alors, c’est quoi ton plan ? demanda Irene. Elle ne savait pas comment ils pourraient pousser le bateau depuis la grève jusqu’à l’eau, surchargé qu’il était par les rondins.

Tu sais, je ne suis pas le seul à avoir voulu ça, dit Gary. Ce n’est pas seulement mon plan. C’est notre plan.

C’était un mensonge, mais bien trop gros pour y réagir là, à l’instant, sous la pluie. Très bien, dit Irene. Comment on fait pour mettre le bateau à l’eau ?

juil 122011
 

D’un pays sans amour
Gilles Rozier
Grasset
9782246783640
À paraître en août 2011.

Un homme découvre les œuvres de trois poètes juifs des années 20 et décide d’apprendre le yiddish. Fasciné par leur destin, il contacte Sulamita, la fille d’un autre écrivain de l’époque, qui lui raconte son enfance et les milieux intellectuels et littéraires yiddish.

Un très bel hommage à trois poètes aujourd’hui complètement inconnus du public français, ainsi qu’à toute la vie intellectuelle qui s’est articulée autour d’eux, donnant au yiddish ses lettres de noblesse.

On découvre aussi les persécutions systématiques dont les Juifs étaient victimes : le nazisme et la Shoah, bien sûr, mais aussi les pogroms en Pologne et l’attitude changeante du régime soviétique sous Staline. Cette douleur du peuple juif alimente aussi sa poésie ; certains des plus beaux vers cités ont été écrits en réponse à des atrocités.

La structure formelle, des chapitres alternant la narration de Pierre et la correspondance de Sulamita, est un peu artificielle, mais Gilles Rozier l’utilise à bon escient et sait s’en affranchir quand c’est nécessaire.

À lire de concert avec L’Anthologie de la poésie yiddish chez Gallimard.

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Je m’assieds tous les jours dans le fauteuil rouge que j’ai retrouvé chez une brocanteuse de Varsovie à force de recherches. C’était un des éléments qui meublaient l’entrée de l’Union des écrivains, il a miraculeusement échappé à la destruction. La rue Tłomackie a été rasée, l’imposante synagogue qui y trônait n’était plus qu’un tas de pierres. Il n’était resté d’elle un temps qu’un morceau de mur et le grand chandelier à sept branches un peu tordu, une image qui a fait le tour de la terre, devenue le symbole de la destruction de mon royaume juif. Le fauteuil rouge est resté. Non que le bâtiment dans lequel il se trouvait ait été préservé. Le 13 de la rue Tłomackie n’a pas résisté aux bombes, aux lance-flammes, à la liquidation du ghetto au printemps 1943 puis à l’écrasement de Varsovie tout entière suite au soulèvement d’août 1944. Le fauteuil avait été descendu dans une cave. Un combattant y a-t-il trouvé quelque repos durant la Révolte ? Le siège avait-il échoué dans le quartier général, des insurgés sous le 13 de la rue Miła ? Je n’ai pas pu le savoir, j’ai demandé aux survivants, j’ai interrogé Marek Edelman à Łódź, Antek Zuckerman dans son kibboutz de Galilée, je me disais que Mordkhe Anielewicz avait pu y fumer une ultime cigarette avant de se suicider, mais on ne sait pas. J’ai retrouvé le fauteuil dans un marché aux puces, rue Obozowa. Il existe toujours, vous pouvez vérifier si vous le souhaitez. Je vous parle de la Varsovie actuelle, la ville terrestre peuplée de Polonais, non de la cité céleste qui n’existe plus que sur les étagères de ma bibliothèque et dans ma mémoire, je vous parle de celle que vous trouverez si vous prenez un avion pour Warszawa, capitale de la république de Pologne, 1 655 000 habitants selon l’édition 1994 de mon dictionnaire de noms propres mais il est certain que, depuis, la population a changé. Des Varsoviens sont morts, d’autres sont nés, ils n’arrêtent pas de venir au monde et de le quitter, c’est insensé cette course du temps et de l’humanité, je ne peux pas suivre, l’idée me donne des migraines épouvantables alors je dois me ménager, je suis très âgée, vous savez. C’est pourquoi je n’aime pas cette ville : elle ne cesse de changer, elle ne tient pas en place, alors que je la voudrais figée comme dans mon souvenir. Comment Warszawa vit-elle encore alors que ma Varshe est morte ?

juil 072011
 

Allmen et les libellules
[Allmen und die Libellen]
Martin Suter
Christian Bourgois
9782267021738
Paru en 2011.

Johann Friedrich von Allmen est au bord de la ruine : il a dû vendre sa maison, la plupart de ses objets de valeur, et a des créanciers partout. Pour se renflouer, il vole des verres ornés de libellules créés par le maître verrier Émile Gallé. Après l’assassinat de son receleur et une tentative sur sa personne, Allmen se mue en enquêteur.

J’ai beaucoup aimé cette histoire, même si le début est un peu laborieux, le temps d’établir le décor et les personnages. Allmen est délicieusement amoral et les personnages qui l’entourent hauts en couleur.

Au moins deux autres volumes des aventures d’Allmen son prévus ; j’espère qu’ils seront aussi bons que celui-ci.

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Aujourd’hui encore, Allmen lisait tout ce qui lui passait entre les mains. Littérature du monde, classiques, nouveautés, biographies, récits de voyage, prospectus, modes d’emploi. C’était un client habituel de plusieurs bouquinistes et il lui était déjà arrivé de demander à un taxi de s’arrêter devant un immeuble le jour où l’on ramassait les encombrants, pour en revenir avec quelques livres.

Une fois qu’il en avait commencé un, aussi mauvais fût-il, Allmen ne pouvait s’empêcher d’aller jusqu’au bout. Il ne le faisait pas par respect envers l’auteur, mais par curiosité. Il croyait que chaque livre avait son secret, ne fût-ce que la réponse à la question de savoir pourquoi il avait été écrit. Et c’est ce secret qu’il devait éventer. Pour être précis, Allmen n’avait donc pas d’addiction à la lecture — c’était un toxicomane du secret.

juil 052011
 

The Selected Works of T.S. Spivet
[L'Extravagant Voyage du jeune et prodigieux T.S. Spivet chez NiL]
Reif Larsen
Vintage Books
9780099555193
Paru en 2009.

T.S. Spivet est un scientifique qui aime les cartes et les schémas. Le Smithsonian, un illustre institut scientifique à Washington, a publié certains de ses travaux et voudrait maintenant lui décerner un prix. Problème : T.S. Spivet n’a que douze ans.

L’histoire elle-même est très sympathique, notamment parce qu’elle est racontée du point de vue de T.S. dont l’esprit scientifique peut le faire paraître plus sérieux et plus âgé qu’il ne l’est. Mais au fond, il reste un gamin de douze ans à l’imagination débordante et à l’expérience limitée.

Ce qui fait l’originalité du roman, ce sont les marges : le récit est émaillé de digressions sous forme d’anecdotes, d’analyses scientifiques, d’illustrations, qui complètent et donnent vie aux personnages.

Excellent !

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She was lying.

Gracie was going to start cooking soon. Dr. Clair always made the gesture to cook but then seemed to remember something important in her study at the last minute and left the brunt of the work to Gracie and me. This was fine: Dr. Clair was actually a terrible cook. She had gone through twenty-six toasters over the course of my conscious life, a little over two a year, one of which had exploded and burned down half the kitchen. Whenever she popped another piece of bread into the toaster and left the room to attend to something she had forgotten, I quietly went up to my filing cabinet and brought down the timemap that displayed each toaster, highlights from its career, and the date and nature of its demise.

 

Elle mentait.

Gracie allait commencer à cuisiner. Dr Clair avait toujours des velléités de cuisiner mais semblait alors se souvenir à la dernière minute de quelque chose d’important dans son bureau et nous abandonnait les tâches, à Gracie et moi. Ce n’était pas un problème : Dr Clair cuisinait terriblement mal. Elle avait eu vingt-six grille-pains depuis que j’avais commencé à les compter, un peu plus de deux par an. L’un d’eux avait explosé et brûlé la moitié de la cuisine. Chaque fois qu’elle glissait une autre tranche de pain dans le grille-pain et quittait la pièce pour s’occuper de quelque chose qu’elle avait oublié, j’allais discrètement récupérer sur mes étagères la frise chronologique qui montrait chaque grille-pain, les moments marquants de sa carrière, et la date et nature de son décès.