juil 032011
 

Matin brun
Franck Pavloff
Cheyne
9782841160297
Paru en 1998.

Un texte très court sur le fascisme.

L’analogie faite dans la nouvelle pour illustrer comment un état fasciste peut s’imposer est peut-être un peu facile pour un lecteur adulte, mais on peut voir pourquoi ce texte est beaucoup étudié au collège.

Simple et efficace.

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C’est vrai que la surpopulation des chats devenait insupportable, et que d’après ce que les scientifiques de l’État national disaient, il valait mieux garder les bruns. Que des bruns. Tous les tests de sélection prouvaient qu’ils s’adaptaient mieux à notre vie citadine, qu’ils avaient des portées peu nombreuses et qu’ils mangeaient beaucoup moins. Ma foi, un chat c’est un chat, et comme il fallait bien résoudre le problème d’une façon ou d’une autre, va pour le décret qui instaurait la suppression des chats qui n’étaient pas bruns.

juin 232011
 

The Eagle of the Ninth in The Eagle of the Ninth Chronicles
[L'Aigle de la Neuvième Légion chez Gallimard]
Rosemary Sutcliff
Oxford University Press
9780192789983
Paru en 2010.

Au IIe siècle après Jésus-Christ, un vétéran romain et son affranchi breton voyagent au-delà du Mur d’Hadrien pour retrouver l’emblème de la IXe Légion, perdu dix ans auparavant.

Un très bon roman d’aventure pour la jeunesse, qui n’a pas pris une ride depuis sa publication en 1954. Les personnages ont parfois une sensibilité plus XXe que IIe siècle, notamment en ce qui concerne l’esclavage, mais pas suffisamment pour gâcher la caractérisation.

Un très bon roman à découvrir dès dix ans.

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‘In my tribe, when a she-wolf with whelps is killed, we sometimes take the young ones to run with the dog-pack,’ Esca said. ‘If they are like this one, little, little, so that they remember nothing before; so that their first meat comes from their master’s hand.’

‘Is he hungry now?’ Marcus asked, as the cub’s muzzle poked and snuggled into his palm.

‘No, he is full of milk — and scraps. Sassticca will not miss them. See, he is half asleep already; that is why he is so gentle.’

The two of them looked at each other, half laughing; but the queer hot look was still in Esca’s eyes; while the cub crawled whimpering into the warm hollow of Marcus’s shoulder, and settled there. His breath smelled of onions, like a puppy.

‘How did you get him?’

‘We killed a she-wolf in milk, so I and two others went to look for the whelps. They killed the rest of the litter, those fools of the South, but this one, I saved. His sire came. They are good fathers, the wolf kind, fierce to protect their young. It was a fight: aie! a good fight.’

‘It was taking a hideous risk,’ Marcus said. ‘You should not have done it, Esca!’ He was half angry, half humbled, that Esca should have taken such a deadly risk to know what the hazard was in robbing a wolf’s lair while the sire still lived.

Esca seemed to draw back into himself on the instant. ‘I forgot it was my Master’s property that I risked,’ he said, his voice suddenly hard and heavy as stone.

‘Don’t be a fool,’ Marcus said quickly. ‘I didn’t mean that, and you know it.’

There was a long silence. The two young men looked at each other and there was no trace of laughter now in their faces.

 

– Dans ma tribu, quand une louve avec des petits est tuée, nous prenons parfois les jeunes pour courir avec la meute de chiens, dit Esca. S’ils sont comme celui-ci, petits, petits, et qu’ils ne se rappellent rien d’avant ; que leur premier morceau de viande vienne de la main de leur maître.

– A-t-il faim ? demanda Marcus, alors que le louveteau poussait et frottait son museau contre la paume de sa main.

– Non, il est plein de lait… et de restes. Ils ne manqueront pas à Sassticca. Regarde, il est déjà à moitié endormi. C’est pour cela qu’il est si gentil.

Les deux se regardèrent presque en riant, mais les yeux d’Esca avait toujours cette lueur bizarre alors que le louveteau s’installa en gémissant dans le creux de l’épaule de Marcus. Son haleine sentait l’oignon, comme celle d’un chiot.

– Comment l’as-tu eu ?

– Nous avions tué une louve qui allaitait, et moi et deux autres sommes allé chercher les petits. Ils ont tué le reste de la portée, ces idiots du sud, mais celui-ci, je l’ai sauvé. Son père est arrivé. Ils font de bons pères, les loups, féroces quand ils protègent leurs petits. C’était un sacré combat : oui ! un beau combat.

– C’était prendre un énorme risque, dit Marcus. Tu n’aurait pas dû, Esca !

Il était à la fois en colère et touché qu’Esca ait risqué sa vie en sachant ce qu’il pouvait arriver quand on volait une meute de loup alors que le père vivait encore.

Esca sembla se diminuer instantanément.

– J’ai oublié que c’était la propriété de mon Maître que je risquais, dit-il, sa voix soudain dure et pesante comme la pierre.

– Ne sois pas stupide, dit Marcus. Ce n’est pas ce que je voulais dire, et tu le sais.

Il y eut un long silence. Les deux jeunes gens se regardèrent, et il n’y avait plus trace de rire sur leurs visages.

juin 152011
 

La Berge des rennes déchus
[Čáhcegáddái nohká boazobálggis]
Jovnna-Ánde Vest
Cénomane
9782916329406
Paru en 2011.

Jovnna-Ánde Vest raconte son père, un éleveur de rennes same.

J’ai beaucoup aimé cette plongée au cœur du peuple same, dont je ne connaissais pas grand-chose. Jouni Vest était un homme tout en contradictions, fasciné par la modernité et notamment les machines, motos, voitures, tracteurs, mais aussi pétri de traditions, au point d’enseigner le same à ses enfants à un moment où la pratique commençait à se perdre, ou de participer à la Conférence same internordique.

Jovnna-Ánde Vest partage avec nous ses sentiments pour son père, l’affection certes, mais aussi l’exaspération quand les œillères de l’enfance tombent et qu’il jette un regard sans concessions sur les défauts de cet homme fantasque, qui faillit provoquer la faillite de sa famille.

Remarquable !

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Mais dès le cinquième enfant survinrent les premiers soucis. Le filon des grands-pères et des grands-mères étant épuisé, il fallut faire preuve d’imagination. Papa s’avisa qu’un bon vieux nom same serait de mise : Piera Niillas. Maman opposa bien quelque résistance. Passe encore pour Niillas, mais Piera… quel nom pour un enfant ! C’était compter sans la résolution de mon père : s’il pensait comme ci ou comme ça, c’était comme ci ou comme ça, et le mortel qui l’en ferait démordre n’était as encore né. Ce que Maman avait du reste déjà appris à ses dépens.

Deux jeunes parentes venues voir l’enfant s’enquirent de son nom.

– Eh bien j’ai pensé à Piera, Piera Niillas, répondit Papa en toute ingénuité.

– Piera ! s’exclamèrent les demoiselles horrifiées. — En voilà un nom pour un enfant.

– C’est le nom du grand-père, poursuivit Papa.

– Co-co-co-comment ça, du grand-père, s’étonnaient les demoiselles.

– Eh bien de mon grand-père, les renseigna Papa complaisamment. — Biennáš, c’était un Piera pardi.

Cette nouvelle les laissa sans voix. Et elles amorcèrent sans plus attendre une prudente retraite en direction de la sortie.

mai 272011
 

L’homme qui marchait sur la Lune
[The Man Who Walked To the Moon]
Howard McCord
Gallmeister
9782351785102
Paru en 2011.

Dans les montagnes désertiques du Nevada, un homme marche, bientôt poursuivi.

Le héros, William Gasper, est un homme assez froid, qui se dévoile au fil des pages. Il a été soldat, tuant pour son pays, puis s’est mis à son compte. Un personnage a priori peu sympathique, mais dont la voix est suffisamment charismatique pour nous faire oublier nos objections morales. Il est difficile de dire si les éléments qui rendent l’atmosphère du texte étrange et onirique sont réellement surnaturels, ou seulement le produit d’une maladie mentale.

Un livre très dense, très poétique, très étrange.

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Je vous expliquerais volontiers la procédure à adopter pour éviter de vous faire frapper par la foudre lorsque vous vous trouvez sur une crête exposée, mais je ne vois pas pourquoi vous ne l’apprendriez pas vous-même comme moi je l’ai apprise. Si vous vous faites pincer par le long doigt électrique de Dieu, ce ne sera pas ma faute. De toute façon, vous êtes un gros cul d’intello sans arme à feu à portée de main et bien incapable de courir plus de cinq kilomètres sans qu’on vous dispense les derniers sacrements. Vous, pet de crâne, êtes un lecteur, et la seule chose que je méprise plus qu’un lecteur est un auteur, qui ferait mieux de se présenter clairement comme un onaniste public et qu’on en finisse. Mais je raconte mon histoire, vous écoutez, nous sommes donc liés par un pacte, à défaut de respect. Je suis un auteur, vous êtes un lecteur, et s’il y avait un Dieu, il s’amuserait peut-être à avoir pitié de nos âmes. Ou à leur pisser dessus. En longs jets électriques.

avr 152011
 

Tout bouge autour de moi
Dany Laferrière
Grasset
9782246777311
Paru en janvier 2011.

Dany Laferrière était à Port-au-Prince lors du séisme du 12 janvier 2010. Il raconte.

Un témoignage fort, présenté en une série de mini-tableaux. Dany Laferrière s’étend sur son expérience, probablement dans un but cathartique. Il y a beaucoup de répétitions, qui montrent le cheminement de sa réflexion.

Excellent.

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Dix secondes

Elle est venue s’asseoir près de moi, sur un divan jaune. Menue et raffinée, elle a pris mille précautions pour aborder le sujet. Elle voulait savoir s’il y a eu un moment où j’ai perdu la tête, sachant la mort possible. Ce n’est pas une question qu’on prend à la légère. J’ai mis du temps à y répondre. Je crois que ce qui m’a aidé, lui répondis-je, c’est qu’on formait un groupe. On était trois. On se soutenait. Je ne sais pas comment je me serais comporté si le séisme m’avait surpris dans ma chambre. Si la question avait été : Avez-vous eu peur ? j’aurais répondu oui, mais pas au début. La première violente secousse m’a pris complètement au dépourvu. Pas eu le temps de penser. J’ai eu peur à la seconde secousse, presque aussi forte que la première. Elle est arrivée juste au moment où je retrouvais mon esprit. Juste à l’instant où je pensais m’être tiré d’affaire, je reçus cette seconde secousse comme un coup derrière la tête. J’ai compris alors que ce n’était pas du théâtre. Que les acteurs n’allaient pas se relever pour les applaudissements. Qu’il n’y avait pas de public. Personne n’est à l’abri. Pendant dix secondes, j’ai attendu la mort. Me demandant quelle forme elle prendrait. La terre allait-elle s’ouvrir pour nous engloutir tous ? Les arbres nous tomber dessus ? Le feu nous brûler ? À ce moment-là, je savais que je ne pourrais plus garder cette distance. De toute façon, je ne faisais pas le poids. Si ce séisme pouvait à ce point secouer une ville, ce n’est pas un individu qui pourrait lui résister. On s’accroche alors à nos croyances les plus archaïques. On pense aux dieux de la terre. J’ai attendu un long moment. Rien. Je me suis relevé tout doucement, sans faire le fiérot. Je sentais à ce moment-là que le pire était passé. Mais pendant dix secondes, ces terribles dix secondes, j’ai perdu ce que j’avais si péniblement accumulé tout au long de ma vie. Le vernis de civilisation qu’on m’a inculqué est parti en poussière — comme cette ville où j’étais. Tout cela a duré dix secondes. Est-ce le poids réel de la civilisation ? Pendant ces dix secondes, j’étais un arbre, une pierre, un nuage ou le séisme lui-même. Ce qui est sûr, c’est que je n’étais plus le produit d’une culture. J’avais la nette sensation de faire partie du cosmos. Les plus précieuses secondes de ma vie. En réalité je ne sais même pas s’il y avait cet écart de dix secondes, même si je suis sûr d’avoir vécu ces émotions. Si on a tous partagé le même événement, on ne l’a pas vécu de la même manière.