avr 062011
 

De tes yeux, tu me vis
[Augu þín sáu mig]
Sjón
Éditions Rivages
9782743621865
Paru en 2011.

Dans une petite ville allemande, un homme est secouru et soigné par une jeune fille. Ensemble, ils vont créer un enfant d’argile.

Du pur Sjón : ça part dans tous les sens, il y a plus de digressions que d’intrigue principale, la moitié du temps, on n’est pas sûr de comprendre où il veut en venir, mais ce n’est pas grave, on se laisse emmener quand même, et avec plaisir.

Pour la petite note éditoriale, De tes yeux, tu me vis est en fait le premier volume de la trilogie dont Sur la paupière de mon père est le deuxième volume.

Vivement le troisième !

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« Assise dans son lit, une jeune fille lisait, la couette tire-bouchonnée à ses pieds dont la plante touchait ses initiales brodées au point de croix dans le tissu de la housse. Elle avait entassé des oreillers derrière son dos et posé sur ses genoux un coussin où était ouvert le livre. Un bout de chandelle vacillait dans un bougeoir sur la commode à côté du lit et projetait une douce clarté sur les objets présents dans la chambre peu meublée : une chaise, une armoire à vêtements, un pot de chambre, un miroir ovale et une image pieuse représentant un saint qui parcourait la forêt en tenant dans sa paume une chaumine. Un habit de serveuse était accroché à une patère fixée à la porte de l’armoire, des livres étaient empilés sur la chaise. Il y avait deux portes, l’une donnait sur les toilettes du personnel et l’autre sur le couloir.

L’ongle rogné de la jeune fille passait comme un fil invisible d’un mot à l’autre, saisissant du bout des doigts ce qui était écrit entre les lignes. Par moments, elle fermait ses yeux bleus et limpides en méditant sur ce qu’elle venait de lire. Alors, sa main gauche se soulevait machinalement et se mettait à tripoter la tresse sombre qui reposait sur le décolleté brodé de sa chemise de nuit. À chaque fois qu’elle tournait une page, elle fronçait les sourcils et, quand de nombreux événements se produisaient au sein de l’histoire, elle frottait ses gros orteils l’un contre l’autre en repliant ses jambes sous elle.

Elle interrompait de plus en plus souvent sa lecture pour réfléchir à ce livre. La pendule de l’étage du dessous sonna trois coups puis, l’instant d’après, la cloche d’argent du beffroi en fit entendre quatre.

– Bon sang, ce livre est un vrai bouffe-temps, allez, encore une page avant de m’endormir.

mar 182011
 

Casanova
Maxime Rovere
Gallimard
9782070300846
Paru en 2011.

Vivante, claire, et visiblement écrite par un passionné, cette biographie de Casanova est excellente, fondée sur une véritable analyse littéraire, qui montre à quel point les talents de conteur de Casanova ont autant d’importance que les faits qu’il décrit.

Je n’ai que deux caveat : Maxime Rovere nous présente certaines hypothèses comme s’il s’agissait de faits prouvés (l’identité d’Henriette, par exemple) ; et une iconographie plus complète eut été bienvenue.

Néanmoins, cette biographie a le mérite de réveiller mon envie de lire l’original de l’Histoire de ma vie, dont le manuscrit a été récemment acquis par la Bibliothèque nationale.

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Il est temps de dépouiller Casanova de ses attributs de surmâle. Il n’aurait jamais accepté qu’on fasse de lui un séducteur, parce qu’il a travaillé toute sa vie à redéfinir en profondeur les rapports entre les humains — les hommes, les femmes, les puissant(e)s, les pauvres, les savant(e)s, les escrocs, les crédules. c’est ainsi qu’il s’est fait, en amour comme ailleurs, le chantre d’une liberté nouvelle, complexe, qui prend en compte les hésitations du désir, les remords de la conscience et les contraintes sociales, pour en faire les règles d’un jeu d’autant plus jouissif qu’il est plus complexe. Son mot d’ordre n’est pas jouissez sans entraves ; c’est jouez de vos limites.

mar 122011
 

Dans la mer il y a des crocodiles
[Nel mare ci sono i coccodrilli]
Fabio Geda
Liana Levi
9782867465581
Paru en 2011.

Une mère afghane décide de donner un avenir à son fils de 10 ans et l’abandonne en Iran.

Un beau témoignage, dont l’écriture a une vraie valeur littéraire. Les apartés entre Enaiat et Fabio Geda étaient intéressant, donnant un aperçu du processus d’écriture.

J’ai aussi beaucoup aimé l’attitude d’Enaiat, toujours active et jamais plaintive, et son émerveillement devant la bonté d’étrangers.

Un très bon livre, que plus de lecteurs devrait découvrir, à commencer par nos dirigeants.

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Pour forcer mon père à travailler, ils lui ont dit : Si tu ne vas pas en Iran chercher ces marchandises pour nous, on tue ta famille. Si tu t’enfuis avec la marchandise, on tue ta famille. S’il manque de la marchandise ou qu’elle est abîmée quand tu reviens, on tue ta famille. En fait, s’il se passe quoi que ce soit, on tue ta famille. Ce qui n’est pas une bonne manière de faire des affaires, selon moi.

J’avais six ans — peut-être — quand mon père est mort.

fév 222011
 

Brooklyn
[Brooklyn]
Colm Tóibín
Robert Laffont
9782221113493
Paru en 2011.

Une jeune Irlandaise émigre aux États-Unis, mais doit revenir en Irlande deux ans plus tard suite à un drame familial. Elle devra choisir entre deux pays, deux cultures, deux hommes.

Tout en subtilité, Colm Tóibín nous dresse un beau portrait de femme : Eilis, d’abord effacée, s’épanouit en immigrant aux États-Unis. Elle fait l’expérience de l’amitié et de l’amour, des préjugés et des commérages.

Les tourments de l’immigration sont aussi finement rendus : le mal du pays quand Eilis arrive à New York, puis le sentiment que ce séjour n’a été qu’un rêve, quand elle retourne dans sa ville natale.

Un excellent roman.

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Durant ces deux jours, Eilis nota que Mlle Kelly adoptait un ton différent avec chacun des clients qui pénétraient dans sa boutique. À certains elle ne disait rien, se contentant de serrer les dents et de rester derrière sa caisse dans une pose qui suggérait, à elle seule, toute la réprobation que lui inspirait la présence de cette personne dans son magasin et son impatience qu’elle s’en aille. À d’autres elle adressait un regard froid, avant de les toiser d’un air sévère et de leur prendre leur argent comme si elle leur accordait une immense faveur. Enfin, il y avait les clients qu’elle saluait chaleureusement par leur nom ; parmi eux, beaucoup avaient un compte chez elle. Aucun billet ne changeait alors de main, mais les sommes dues étaient notées soigneusement dans un livre tandis que se succédaient questions et commentaires sur la santé des uns et des autres, sur l’état de la météo, sur la qualité du jambon ou du bacon et sur la variété de pains proposés, avec ou sans raisins.

fév 152011
 

Un immense asile de fous
[Notwithstanding]
Louis de Bernières
Mercure de France
9782751230644
Paru en janvier 2011.

Notwithstanding est un petit village du Surrey, dans la campagne anglaise, et ses habitants sont très, très anglais…

Un immense asile de fous n’est pas réellement un roman, mais plutôt une collection de nouvelles connectées entre elles, ayant les habitants d’un charmant petit village anglais comme point commun. Ces habitants tendent à être complètement excentriques comme seuls les Anglais peuvent l’être.

Le livre est d’une drôlerie teintée de nostalgie pour une époque révolue, et le thème de la mort n’est jamais très loin.

Un régal !

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À la place, je l’ai dressé à récupérer les balles de golf, et c’est pourquoi j’en ai cinq sacs dans le placard sous l’escalier. Je l’ai emmené au neuf trous d’ici, création sommaire d’un aristocrate propriétaire de la grande maison. Le parcours ressemblait à un champ de bataille de la Première Guerre mondiale en ce qu’il était boueux et percé de trous pleins d’eau ; les lapins grattaient les greens et les moutons paissaient sur le rough. Un par 3 était conçu de telle manière qu’il fallait envoyer la balle par-dessus le toit de la grande maison. Les fenêtres devaient être munies de volets d’acier les jours de jeux. Si vous ratiez votre coup, la balle pouvait ricocher au-dessus de votre tête et tomber dans la petite mare derrière le tee, ou encore vous deviez passer derrière la maison par petits coups successifs en évitant les paons et les statues de filles nues sans bras. Le mieux que j’aie fait avec ce trou a été un birdie et le pire, 48, sans compter la balle qui est restée coincée dans la gueule de la gargouille de l’aile gauche de la maison.