août 042010
 

Trois explications du monde
[Triad: The Physicists, the Analysts, the Kabbalists]
Tom Keve
Albin Michel
9782226195876
Paru en avril 2010.

Au début du XXe siècle, la science est chamboulée par les avances faites tant dans le domaine de la physique que dans celui de la psychanalyse. À l’origine de ces découvertes, de grands savants et penseurs, souvent d’Europe centrale, souvent d’origine juive, influencés par des siècles d’érudition rabbinique : la kabbale.

Trois explications du monde est un roman dans le sens où les situations et les dialogues sont inventées, mais le travail minutieux de recherche et la reproduction de lettres et d’articles authentiques l’ancrent fermement dans la réalité historique. Le résultat, c’est une fiction documentaire, ou un documentaire fictionnel, et ça marche.

Soyons francs : peu de gens vont avoir le courage d’ouvrir ce livre tant le sujet est difficile et touffu. C’est là que le talent de conteur de Tom Keve fait toute la différence. Son style est pédagogique sans être pontifiant, simplificateur sans être réducteur.

Pas facile, mais passionnant et gratifiant. Ayez le courage de vous lancer, vous ne le regretterez pas !

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– Encore un instant. Avant que nous ne rentrions, je voudrais vous parler de quelque chose que j’ai lu cette nuit. Peut-être cela vous intéressera-t-il. “L’arbre de vie était au milieu du jardin…”

– La Genèse, m’interrompit-il. Êtes-vous un esprit religieux, Ferenczi ?

– Non. Et ce n’est pas de la religion, c’est de la psychiatrie. » Je continuai : « “Lorsque Dieu créa l’homme et le vêtit en grand honneur, Il lui donna le devoir de s’attacher à Dieu afin d’être un et d’un cœur unique, uni à l’Un par le lien d’une foi unique qui lie tout ensemble. Mais, par la suite, les hommes se détournèrent du chemin de la foi et abandonnèrent l’arbre d’unité qui s’élève bien au-dessus de tous les arbres, s’attachant à cette région qui varie sans cesse d’une teinte à une autre, du bien au mal et du mal au bien. Ils descendirent d’en haut et s’attachèrent en bas à l’inconstant, abandonnant l’Un suprême et immuable. C’est ainsi que leur cœur, oscillant entre le bien et le mal, leur valut tantôt la miséricorde, tantôt la rigueur, selon leurs attachements. Le Saint, béni soit-Il, parla : Homme, tu as renoncé à la vie, et c’est à la mort que tu adhères. En vérité, la mort t’attend. Mais de l’arbre de la connaissance du bien et du mal, tu ne mangeras point.” » Je me tus.

« Expliquez-moi ça ! m’ordonna-t-il.

– Méditer sur l’arbre de vie, la Tiferet, c’est trouver l’unité, la complétude, communier dans l’harmonie. Toucher la Tiferet, c’est faire l’expérience de l’unité transcendante du divin. Contempler l’autre, la Malkhut, c’est être déchiré et morcelé par le conflit, les tempêtes de l’esprit et de l’âme. C’est la désunion, la disharmonie. Nous y voyons une image de l’univers, la surface de contact entre le divin et le non-divin ; mais ce n’est ni l’un ni l’autre. » Je levai les yeux vers lui et lui souris : « Voilà notre culture, Jung. » Il ne voyait toujours pas bien ce qu’il pourrait en faire.

« Ce que vous me dites là, c’est un de vos rêves !

– Si c’est un rêve, ce n’est pas le mien. Cela vient du Zohar. La kabbale.

– Mais pourquoi me dites-vous cela ? » Il était de toute évidence très mal à l’aise.

« Lisez-le, mon ami. Freud l’a lu. » Me tournant vers la passerelle, je lui fis signe de passer le premier. « Quoique. Quand bien même vous le liriez, cela ne serait pas pareil. Le Zohar coule dans ses veines comme il ne coulera jamais dans les vôtres. »

juin 262010
 

La Reine des lectrices
[The Uncommon Reader]
Alan Bennett
Gallimard
9782070419609
Paru en 2010.

Par hasard, la Reine d’Angleterre découvre la lecture, et découvre qu’elle aime ça. À force de dévorer, elle en néglige ses obligations protocolaires, jusqu’au jour où…

La Reine des lectrices est un livre court, léger, et drôle, parfait pour se détendre, sur les plaisirs de la lecture et l’incompréhension des non-lecteurs.

Parfait à glisser dans sa poche pour cet été.

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Windsor accueillait ce soir-là un banquet d’apparat : le président de la République française s’était placé aux côtés de Sa Majesté tandis que la famille royale se regroupait derrière eux ; la procession se mit lentement en marche et rejoignit le salon Waterloo.

— Maintenant que nous sommes en tête à tête, dit la reine en adressant des sourires de droite à gauche à l’imposante assemblée, je vais pouvoir vous poser les questions qui me tracassent au sujet de Jean Genet.

Ah… Oui, dit le président.

La Marseillaise puis l’hymne britannique suspendirent durant quelques instants le déroulement des opérations, mais lorsqu’ils eurent rejoint leurs sièges, Sa Majesté se tourna vers le président et reprit :

— Il était homosexuel et il a fait de la prison, mais était-ce vraiment un mauvais garçon ? Ne pensez-vous pas qu’il avait un bon fond, au contraire ? ajouta-t-elle en soulevant sa cuillère.

N’ayant pas été briefé au sujet du dramaturge chauve, le président chercha désespérément des yeux sa ministre de la Culture, mais celle-ci était en grande conversation avec l’archevêque de Canterbury.

avr 152010
 

La chambre des vies oubliées
[The Room of Lost Things]
Stella Duffy
Grasset
9782246745419
Paru en 2010.

Robert est âgé d’une soixantaine d’années et cherche quelqu’un ppour reprendre son pressing. Le seul candidat qui se présente est Akeel, d’origine pakistanaise. Ils vont travailler ensemble pendant un an, d’abord un peu gênés, sans trop savoir par quel bout se prendre, puis vont devenir amis. Autour d’eux et du pressing gravitent toute une galerie de personnages hauts en couleurs.

La Chambre des vies oubliées est une très belle tranche de vie londonienne. En fait, le roman capture tellement bien l’atmosphère du quartier de Southwark que ça m’en a donné envie de retourner à Londres.

Les personnages sont très attachants, croqués en quelques traits, mais sans tomber dans la caricature, et montrent parfaitement le multiculturalisme de ce quartier londonien.

Seul les romans policiers de Stella Duffy avaient déjà été publiés en français ; j’espère que La Chambre des vies oubliées inaugure la parution de ses autres romans.

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Lorsque Robert a passé son annonce dans le South London Press, en décembre, il ne s’attendait pas à une avalanche de réponses. Et à vrai dire, il ne le souhaitait pas. C’était un premier pas. Un premier pas vers les adieux, un premier pas vers le départ ; il n’était pas près et ne le serait pas avant un petit moment, l’annonce était un début. Robert a toujours été un homme réfléchi et méliculeux — lent selon les uns, attentif et déterminé selon les autres. Il n’a jamais promis de nettoyer un costume en moins de deux heures. Ce n’est pas possible, pas si on veut faire du bon travail. D’autres teinturiers vous promettront peut-être la lune, ou de vous rendre avant midi un costume déposé le matin, Robert Sutton, lui, ne promet jamais que ce qu’il est capable de faire. Pas plus, et certainement pas moins. Un homme prudent qui réfléchit longtemps et sérieusement avant d’agir, car il sait trop bien que tout acte a des conséquences. Il ne s’attendait donc pas à être enseveli sous les réponses et, comme il voulait prendre son temps, il ne le désirait pas non plus. En fait, il n’en a reçu qu’une.

mar 012010
 

Brideshead Revisited
[Retour à Brideshead, chez Robert Laffont]
Evelyn Waugh
Penguin
9780140274103
Paru en 1945.

Deux jeunes gens se rencontrent à Oxford dans les années 20 : Charles Ryder, qui entretient avec son père une relation complètement dépourvue d’émotions et qui ne sait pas trop ce qu’il veut faire de sa vie, et Sebastian Flyte, jeune aristocrate catholique excentrique. Ils deviennent amis puis s’éloignent l’un de l’autre quand Sebastian sombre dans l’alcoolisme. Des années plus tard, Charles entame une liaison avec Julia, la sœur de Sebastian, mais la mort du père de Julia, qui a accepté les Derniers Sacrements après une vie sans religion les émeut tous les deux, et ils se séparent.

Cela faisait longtemps que je voulais lire Brideshead Revisited, classique du XXe siècle et chef-d’œuvre de Waugh. Si j’ai beaucoup aimé l’atmosphère du roman, notamment la splendeur sur le déclin de l’aristocratie britannique de l’entre-deux-guerres, l’intrigue en revanche m’a beaucoup confondue, à tel point que j’ai eu du mal à résumer le roman (et je ne suis pas persuadée que le paragraphe ci-dessus soit très cohérent).

J’ai aussi eu beaucoup de mal à cerner l’attitude de Waugh par rapport au catholicisme. Brideshead Revisited pourrait sembler être une critique du catholicisme, et pourtant le narrateur, présenté tout au long du roman comme sceptique et agnostique, semble trouver la foi sur la fin — tout comme Evelyn Waugh qui s’était converti au catholicisme quand il n’avait pas 30 ans.

Un livre intéressant, mais dont j’ai préféré l’atmosphère et les personnages à une intrigue qui m’a échappée.

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We drove on and in the early afternoon came to our destination: wrought-iron gates and twin, classical lodges on a village green, an avenue, more gates, open park-land, a turn in the drive; and suddenly a new and secret landscape opened before us. We were at the head of a valley and below us, half a mile distant, grey and gold amid a screen of boskage, shone the dome and columns of an old house.

 

Nous continuâmes à rouler et en début d’après-midi arrivâmes à destination : des portails en fer forgé et des pavillons jumeaux sur une place de village, une avenue, d’autres portails, de grands espaces verts, un virage ; et soudain, un panorama nouveau et secret se révéla à nous. Nous étions à l’extrémité d’une vallée et en dessous de nous, à moins d’un kilomètre, à travers les branches d’un bosquet, brillaient le gris et l’or du dôme et des colonnes d’un vieux manoir.

fév 192010
 

La Cité des amants perdus
[Maps for Lost Lovers]
Nadeem Aslam
Points
9782757802601
Paru en février 2007.

En Angleterre, dans une communauté pakistanaise, un homme et une femme qui vivaient ensemble sans être mariés ont disparus ; on soupçonne un « crime d’honneur ». Shamas, le frère de l’homme disparu, attend et espère.

La Cité des amants perdus dépeint la vie au quotidien dans une communauté musulmane, avec pour point central la famille de Shalmas, fils agnostique d’un homme né hindou mais élevé comme musulman; sa femme, pieuse fille d’imam; et leurs enfants, élevés en Angleterre et cherchant à échapper aux étouffantes traditions de leur communauté.

C’est un livre très dur envers l’Islam et notamment sa misogynie qui fait que la réputation d’une femme est sa seule richesse, et ne tient qu’à un fil. De tous les mariages représentés, le seul qui soit parfaitement heureux est celui des parents de Shalmas. Tous les autres sont faits de faux-semblants et de mensonges, quand ce n’est pas de violence et de tragédie.

On retrouve les mêmes caractéristiques de style que dans la Vaine Attente : une écriture très poétique, fleurie, hyper-travaillée, qui file une métaphore tout au long du roman, ici sur les papillons (cf la couverture), dont l’homme disparu était spécialiste. Signalons au passage l’excellente traduction de Claude Demanuelli.

Bien que le roman soit découpé en quatre parties correspondant aux quatre saisons, les retours en arrière abondent, faisant de la Cité des amants perdus un roman complexe. Comme dans la Vaine Attente, Nadeem Aslam nous montre certains événements sous différents points de vue, autorisant au lecteur une vision globale de la situation qui échappe aux personnages.

Un très, très beau texte, dérangeant, qui confirme Nadeem Aslam comme un excellent auteur qui n’a pas peur de s’attaquer à des sujets controversés.

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Shamas se tient sur le seuil de la porte et regarde la terre, ou plutôt cet aimant qui dirige les flocons du ciel jusqu’à lui. À leur allure mesurée, ils tombent, presque entravés dans leur chute, comme des plumes s’enfonçant dans l’eau. La tempête de neige a lavé l’air du parfum d’encens venu du lac voisin, qui pénètre dans les maisons. Mais, même absent, ce parfum est toujours là, attirant l’attention sur sa disparition.

C’est la première neige de la saison, et les enfants du voisinage seront sur les pentes toute la journée aujourd’hui, à brûler des bougies pour chauffer les patins de leurs luges et augmenter la glisse, à se défier mutuellement de lécher les pointes de fer gelées des grilles entourant l’église ou la mosquée, à sortir en cachette de la cuisine la râpe à fromage qui leur permettra de peaufiner la symétrie des bonshommes de neige qu’ils vont construire, oublieux du froid, parce que, à cet âge, tout est prétexte à aventure ; de même qu’une huître tolère la perle logée dans sa chair, les pieds nus des enfants semblent ne ressentir aucune douleur à fouler les galets de la rive.