fév 222011
 

Brooklyn
[Brooklyn]
Colm Tóibín
Robert Laffont
9782221113493
Paru en 2011.

Une jeune Irlandaise émigre aux États-Unis, mais doit revenir en Irlande deux ans plus tard suite à un drame familial. Elle devra choisir entre deux pays, deux cultures, deux hommes.

Tout en subtilité, Colm Tóibín nous dresse un beau portrait de femme : Eilis, d’abord effacée, s’épanouit en immigrant aux États-Unis. Elle fait l’expérience de l’amitié et de l’amour, des préjugés et des commérages.

Les tourments de l’immigration sont aussi finement rendus : le mal du pays quand Eilis arrive à New York, puis le sentiment que ce séjour n’a été qu’un rêve, quand elle retourne dans sa ville natale.

Un excellent roman.

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Durant ces deux jours, Eilis nota que Mlle Kelly adoptait un ton différent avec chacun des clients qui pénétraient dans sa boutique. À certains elle ne disait rien, se contentant de serrer les dents et de rester derrière sa caisse dans une pose qui suggérait, à elle seule, toute la réprobation que lui inspirait la présence de cette personne dans son magasin et son impatience qu’elle s’en aille. À d’autres elle adressait un regard froid, avant de les toiser d’un air sévère et de leur prendre leur argent comme si elle leur accordait une immense faveur. Enfin, il y avait les clients qu’elle saluait chaleureusement par leur nom ; parmi eux, beaucoup avaient un compte chez elle. Aucun billet ne changeait alors de main, mais les sommes dues étaient notées soigneusement dans un livre tandis que se succédaient questions et commentaires sur la santé des uns et des autres, sur l’état de la météo, sur la qualité du jambon ou du bacon et sur la variété de pains proposés, avec ou sans raisins.

jan 292011
 

In a Green Shade
[Non traduit]
John Ennis
Dedalus Press
9781873790007
Paru en 1991.

Un recueil de poèmes d’un poète irlandais contemporain. Ses thèmes de prédilections sont l’Irlande, et notamment l’histoire irlandaise, et la religion.

Pas évident à lire, parce que le style d’Ennis est marqué par l’emploi de vocabulaire rare, ainsi que de nombreuses métaphores entremêlées. Certains des poèmes sont de petits bijoux, ainsi celui que je partage avec vous ici. J’adore cette description du Christ comme un être humain, avec tous les imperfections d’un homme.

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The Road to Patmos

I knew his heart-beat better than most,
Closer even than the Magdalan woman,
The individual human scent that was his.
His days consumed me like a lover.
Me, the youngest, whom he loved.

He lifted the cup, the cup of accretions
With a simple gesture, and I adored him.

We all did, in a manner of speaking,
Then ran like sheep through the cowardly gap.

I see him
In his long-benched shed of a carpenter,
Delicate with strewn wood shavings.
Flower of the dung-hill of Nazareth,
Sheepfolds and smells and the yelling hovels,
The son of a tradesman quoting for jobs,
Contracts that never saw the light.
Tables of cedar. Sharpening his tongue
For the viper and the poisonous grass snake,
He nurtured visions beyond the chisel and the adze.

He hugged the seed of Zebedee, James and me
Laughed nicknaming us the “Sons of Thunder”
As we fished and plotted the New Jerusalem!
Love, that was his dominant face, breathing
Curse on temple priest, too, and spent tree,
Spitting out husks with a cold Sabbath fury,
Grabbing, ahead of us, all the juicy figs!
He surveyed testily the empty casks for Mary.
I remember the mild flush wine left on his cheeks
And the way he rubbed the bread crumbs from his fingers.

It fell to me to scribble
After the debacle at Calvary,
After the women proved he was risen.
I set out on our road to Patmos,
Laying on my palms in his shadow.
The flaming pen became my sword—
All chaff in the gale, congregations and eagles
Old snakes and dragons and Christ knows
What besotted creatures of the heart.
For the lamb in him is born eternal
Desolate and begging for Peter’s affection.
Peter the rock, who asked at supper,
Asked, in vain, for him to name the informer.

So, good-bye Jerusalem! Our laughter at the Fish Gate
Peter swearing half the morning, haggling with women!
Wine with James. Sun of the limpid pool of Siloam.
Admiring the Fountain! David’s harp-seat by the water!
God’s young make love here on Patmos.
Pity they will not know him as I knew,
For soon the frosty elders will nail him down.
And I’m an old crank fishing for my supper.
I remember the jolt of his cross into the ground.
I still feel the shudder like an earthquake.
When I looked up into his eyes
I cried and knew my burning at Patmos.
For, as I have written, I was the one he loved.
And I loved him.

Une fois n’est pas coutume, je laisse la traduction à Jean-Yves Masson, qui l’a publiée dans une anthologie magnifique : Anthologie de la poésie irlandaise du XXe siècle.

La Route de Patmos

Je connaissais le battement de son cœur mieux que la plupart,
De plus près même que la femme de Magdala,
Et l’odeur particulière de l’individu qu’il était.
Ses jours m’ont brûlé comme un amant.
Moi, le plus jeune, celui qu’il aimait.

Il souleva la coupe, la coupe des choses accumulées,
D’un geste simple, et je l’adorai.

Tous nous l’avons adoré, pour ainsi dire,
Pour fuir ensuite, moutons bêlants, par la brèche des lâches.

Je le vois
Dans sa remise de charpentier avec son grand établi,
Maniant délicatement les copeaux épars.
Fleur du tas de fumier de Nazareth,
Les bergeries, les odeurs fortes et les taudis hurlants,
Fils d’un commerçant qui fait des devis pour des travaux,
Pour des contrats qui jamais ne virent le jour.
Des tables de cèdre. Aiguisant sa langue
Pour la vipère et la couleuvre venimeuse,
Il nourrit des visions qui laissaient loin le ciseau et l’herminette.

Il nous étreignit, Jacques et moi, nous la semence de Zébédée,
Et rit en nous surnommant « Fils du Tonnerre »
Au temps où nous pêchions et fomentions la Jérusalem Nouvelle !
L’amour était son visage principal — soufflant aussi
La malédiction sur le prêtre du temple, et sur l’arbre épuisé,
Recrachant les écorces avec une froide fureur sabbatique,
Et s’emparant avant nous de toutes les figues juteuses !
Il inspecta pour Marie d’un œil courroucé les tonneaux vides.
Je me rappelle la douce rougeur que le vin lui laissait sur les joues
Et comment il se frottait les doigts pour en faire tomber les miettes.

C’est à moi qu’il incomba de me mettre à griffonner
Après la débâcle au Calvaire,
Après que les femmes prouvèrent qu’il était ressuscité.
Je me mis sur la route de Patmos, notre route,
Faisant l’imposition des mains dans son ombre.
La plume flamboyante devint mon épée –
Paille dans la bourrasque tout cela : aigle et assemblées,
Vieux serpents, dragons, et Dieu sait
Quelles stupides créatures du cœur.
Car en lui l’agneau né pour l’éternité
Éternellement se désole et mendie la tendresse de Pierre.
Pierre, le roc, qui au dernier repas demanda,
Demanda, en vain, le nom du délateur.

Adieu donc, Jérusalem ! Nos rires près de la Porte des Poissons,
Pierre jurant toute une demi-matinée, chicanant avec des femmes !
Le vin avec Jacques. Le soleil sur la piscine limpide de Siloé.
Admirer la Fontaine ! Le siège sur lequel David a joué de la harpe !
Ici à Patmos, les jeunes gens de Dieu s’unissent d’amour.
Ils ne le connaîtront pas comme je l’ai connu : hélas, car bientôt
Viendra le temps où leurs aînés couverts de givre le mettront au supplice.
Et moi je suis un vieux cinglé qui pêche pour pouvoir dîner.
Je me souviens des secousses de la croix dans le sol.
J’en sens encore la vibration comme un tremblement de terre.
Quand j’ai levé les yeux et que j’ai rencontré son regard
J’ai pleuré, et j’ai su de quel feu j’allais brûler à Patmos.
Car, ainsi que je l’ai écrit, j’étais celui qu’il aimait.
Et je l’aimais.

sept 132009
 

Et que le vaste monde poursuive sa course folle
[Let the Great World Spin]
Colum McCann
Belfond
9782714445063
Paru en août 2009.

J’ai hésité avant de faire un billet sur ce livre, parce que je n’ai pas pu aller jusqu’au bout. Non qu’il fût particulièrement mauvais ou mal écrit, mais il n’a pas réussi à m’accrocher, et comme je me suis promis que je ne répéterais pas l’expérience du Guide de l’incendiaire, j’ai décidé de limiter les dégâts et de passer à autre chose.

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Celui qui le virent se turent. Depuis Church, Liberty, Cortlandt, West, Fulton ou Vesey Street. Un silence terrible, superbe, à l’écoute de lui-même. Certains pensèrent à une illusion d’optique, une ombre mal placée, un effet d’atmosphère. D’autres prirent ça pour la blague éculée du type qui se plante sur l’asphalte, le doigt pointé, et on s’attroupe autour, les têtes se renversent, hochent, confirment, mails les yeux sont levés pour rien, et on attend comme on attend la chute d’un gag de Lenny Bruce. Seulement, plus ils regardaient, plus c’était clair. À l’extrême limite du toit, la silhouette se détachait sur la grisaille du matin. Sans doute un laveur de vitres. Un ouvrier du bâtiment. Ou un suicidaire.