juil 052011
 

The Selected Works of T.S. Spivet
[L'Extravagant Voyage du jeune et prodigieux T.S. Spivet chez NiL]
Reif Larsen
Vintage Books
9780099555193
Paru en 2009.

T.S. Spivet est un scientifique qui aime les cartes et les schémas. Le Smithsonian, un illustre institut scientifique à Washington, a publié certains de ses travaux et voudrait maintenant lui décerner un prix. Problème : T.S. Spivet n’a que douze ans.

L’histoire elle-même est très sympathique, notamment parce qu’elle est racontée du point de vue de T.S. dont l’esprit scientifique peut le faire paraître plus sérieux et plus âgé qu’il ne l’est. Mais au fond, il reste un gamin de douze ans à l’imagination débordante et à l’expérience limitée.

Ce qui fait l’originalité du roman, ce sont les marges : le récit est émaillé de digressions sous forme d’anecdotes, d’analyses scientifiques, d’illustrations, qui complètent et donnent vie aux personnages.

Excellent !

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She was lying.

Gracie was going to start cooking soon. Dr. Clair always made the gesture to cook but then seemed to remember something important in her study at the last minute and left the brunt of the work to Gracie and me. This was fine: Dr. Clair was actually a terrible cook. She had gone through twenty-six toasters over the course of my conscious life, a little over two a year, one of which had exploded and burned down half the kitchen. Whenever she popped another piece of bread into the toaster and left the room to attend to something she had forgotten, I quietly went up to my filing cabinet and brought down the timemap that displayed each toaster, highlights from its career, and the date and nature of its demise.

 

Elle mentait.

Gracie allait commencer à cuisiner. Dr Clair avait toujours des velléités de cuisiner mais semblait alors se souvenir à la dernière minute de quelque chose d’important dans son bureau et nous abandonnait les tâches, à Gracie et moi. Ce n’était pas un problème : Dr Clair cuisinait terriblement mal. Elle avait eu vingt-six grille-pains depuis que j’avais commencé à les compter, un peu plus de deux par an. L’un d’eux avait explosé et brûlé la moitié de la cuisine. Chaque fois qu’elle glissait une autre tranche de pain dans le grille-pain et quittait la pièce pour s’occuper de quelque chose qu’elle avait oublié, j’allais discrètement récupérer sur mes étagères la frise chronologique qui montrait chaque grille-pain, les moments marquants de sa carrière, et la date et nature de son décès.

juin 062011
 

Orages ordinaires
[Ordinary Thunderstorms]
William Boyd
Points
9782757822746
Paru en 2011.

Adam Kinkred voulait aider un homme qu’il venait de rencontrer, et le voilà principal suspect d’un meurtre. Pour échapper à la fois à la police et à ceux qui ont commandité le meurtre, il va devoir se perdre dans les bas-fonds de Londres.

Je ne suis pas sûre pourquoi le Seuil a classé Orages ordinaires en littérature générale, parce que c’est très clairement un thriller.

Adam m’a d’abord exaspérée en prenant décision stupide sur décision stupide et en montrant une naïveté difficile à croire pour un homme de son âge, mais ça s’est calmé par la suite. Le scénario est difficilement plausible, mais le suspence est rondement mené et on passe un très bon moment.

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Commençons avec le fleuve — toute chose commence avec le fleuve et nous y finirons, sans doute –, mais attendons de voir comment ça se passe. Bientôt, d’une minute à l’autre, un jeune homme va venir se poster au bord de l’eau, ici, au pont de Chelsea, à Londres.

Tiens, le voilà qui descend avec une certaine hésitation d’un taxi ; il règle le chauffeur, regarde machinalement autour de lui, jette un coup d’œil vers l’eau claire (la marée monte et le niveau du fleuve est inhabituellement haut). C’est un grand jeune homme au teint pâle, la trentaine, des traits réguliers, les yeux battus, les cheveux noirs coupés court, rasé de frais comme s’il sortait de chez le barbier. Il est nouveau dans la ville, un étranger, et il s’appelle Adam Kindred. Il sort d’un entretien d’embauche et il a eu envie de voir le fleuve (l’entretien ayant été la rencontre tendue classique, avec un gros enjeu) répondant à un vague désir de « prendre un peu l’air » comme s’il avait le projet de gagner la côte. Le récent entretien explique pourquoi, sous son imperméable coûteux, il porte un trois pièces gris foncé, une cravate marron, une chemise blanche neuve, et pourquoi il trimballe un superbe et solide attaché-case noir avec grosse serrure et cornières en cuivre. Il traverse la route, sans soupçonner à quel point, dans les heures qui viennent, sa vie va changer — du tout au tout, irrévocablement, sans qu’il en ait le moindre soupçon.

mai 272011
 

L’homme qui marchait sur la Lune
[The Man Who Walked To the Moon]
Howard McCord
Gallmeister
9782351785102
Paru en 2011.

Dans les montagnes désertiques du Nevada, un homme marche, bientôt poursuivi.

Le héros, William Gasper, est un homme assez froid, qui se dévoile au fil des pages. Il a été soldat, tuant pour son pays, puis s’est mis à son compte. Un personnage a priori peu sympathique, mais dont la voix est suffisamment charismatique pour nous faire oublier nos objections morales. Il est difficile de dire si les éléments qui rendent l’atmosphère du texte étrange et onirique sont réellement surnaturels, ou seulement le produit d’une maladie mentale.

Un livre très dense, très poétique, très étrange.

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Je vous expliquerais volontiers la procédure à adopter pour éviter de vous faire frapper par la foudre lorsque vous vous trouvez sur une crête exposée, mais je ne vois pas pourquoi vous ne l’apprendriez pas vous-même comme moi je l’ai apprise. Si vous vous faites pincer par le long doigt électrique de Dieu, ce ne sera pas ma faute. De toute façon, vous êtes un gros cul d’intello sans arme à feu à portée de main et bien incapable de courir plus de cinq kilomètres sans qu’on vous dispense les derniers sacrements. Vous, pet de crâne, êtes un lecteur, et la seule chose que je méprise plus qu’un lecteur est un auteur, qui ferait mieux de se présenter clairement comme un onaniste public et qu’on en finisse. Mais je raconte mon histoire, vous écoutez, nous sommes donc liés par un pacte, à défaut de respect. Je suis un auteur, vous êtes un lecteur, et s’il y avait un Dieu, il s’amuserait peut-être à avoir pitié de nos âmes. Ou à leur pisser dessus. En longs jets électriques.

mai 212011
 

Résistance
[Resistance]
Owen Sheers
Rivages
9782743622176
Paru en 2011.

Après l’échec du débarquement Allié en juin 44, l’Allemagne nazie a envahi la Grande-Bretagne. Une patrouille de six soldats allemands est envoyée dans une vallée isolée du Pays de Galles, où les quelques fermes sont gérées par des femmes, leurs maris ayant pris le maquis. Entre les deux groupes s’installe, après la méfiance initiale, un respect mutuel qui va se transformer en sentiments plus profonds.

Un très, très beau texte. Le problème récurrent des uchronies sur la Seconde Guerre mondiale, c’est qu’elles sont souvent épiques, concentrées sur les événements. Ici, nous restons dans le domaine de l’humain, de l’intime, même si Owen Sheers s’appuie sur les faits historiques (les plans prévus par le gouvernement britannique en cas d’invasion allemande).

Un roman méconnu, à découvrir absolument !

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Pendant les mois qui suivirent, toutes les femmes, à un moment ou à un autre, déclarèrent qu’elles avaient su que les hommes allaient quitter la vallée. Tout comme William Jones pouvait prédire le temps qu’il ferait en étudiant le ciel ou les formations d’oiseaux migrateurs, les femmes disaient qu’elles avaient su prédire le départ soudain des hommes. Après tout, c’étaient leurs hommes, leurs maris. Personne ne savait lire en eux comme elles. Pas surprenant donc qu’elles aient compris ce qui allait arriver. C’est ce que dirent les femmes pendant le long silence qui suivit.

Mais en vérité aucune d’entre elles n’avait perçu le moindre changement dans le comportement des hommes. Aucune d’entre elles ne se doutait que les hommes se préparaient à partir et, à bien des égards, c’était le plus dur de ce qui leur arriva. Leurs maris disparurent pendant la nuit. Quelques jours à peine après que les nouvelles de l’invasion eurent grésillé dans la radio de Maggie, posée sur une bible sur la table de sa cuisine, les hommes, éclairés par la lune des moissons, se retrouvèrent dans la salle de traite de William et quittèrent furtivement la vallée. En file indienne, ils traversèrent les champs du haut et passèrent par-dessus la crête du Hatterall ; une ellipse de sept silhouettes s’amenuisant de l’autre côté du contrefort de la colline, diminuant jusqu’à ne plus être qu’un point final et puis plus rien, simplement la page blanche de la pente vide. Les femmes, entre-temps, dormaient profondément dans leur lit. Ce ne fut qu’au matin, lorsqu’un faible soleil de septembre éclaira la vallée, qu’elles comprirent ce qui s’était passé.

avr 202011
 

Rose
[The House Man]
Tatiana de Rosnay
Héloïse d’Ormesson
9782350871608
Paru en 2011.

Une femme d’un certain âge, appartenant à la petite bourgeoisie parisienne, apprend que sa maison est sur le tracé du futur boulevard Saint-Germain et qu’elle va être détruite. Elle se bat pour la sauver.

Les prémices sont intéressants : il est difficile aujourd’hui d’imaginer le Paris d’avant Haussman, et je n’avais jamais réfléchi à la dimension humaine des grands travaux, expropriations et destructions de bâtiments auxquels des personnes sont attachés.

Malheureusement, j’ai trouvé l’exécution trop sentimentale à mon goût. Le secret de Rose, notamment, m’a paru superflu : il n’apporte pas grand-chose à l’intrigue et introduit un élément sensationnaliste un peu regrettable.

Dommage.

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Le jour où je reçus la lettre, M. Zamaretti, le libraire, et Alexandrine, la fleuriste, qui avaient reçu le même courrier de la préfecture, montèrent me rendre visite. Leur regard n’osait croiser le mien. Ils savaient que ce ne serait pas aussi terrible pour eux. Dans la ville, il y aurait toujours de la place pour un libraire et une fleuriste. Mais sans le revenu des boutiques, comment pourrais-je joindre les deux bouts ? Je suis votre veuve, et je continue de louer les deux boutiques qui m’appartiennent, l’une à Alexandrine, l’autre à M. Zamaretti. Comme vous le faisiez, comme votre père l’avait fait avant vous, et son père de même.