jan 142011
 

La jeune fille suppliciée sur une étagère suivi de Le sourire des pierres
[少女架刑]
Akira Yoshimura
Actes Sud
9782742739554
Paru en 2002.

Une jeune femme qui vient de décéder raconte son autopsie. L’étrange rapport entre un homme, sa sœur, et leur locataire, obsédé par la mort.

Deux nouvelles extrêmement étranges et glauques. L’écriture d’Akira Yoshimura est d’une précision chirurgicale qui met en emphase le détachement presque clinique manifesté par les personnages envers ce qui leur arrive.

Dérangeant.

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La voiture arrêtée devant la maison était un imposant modèle de couleur noire qui, lavé par la pluie, reflétait magnifiquement le désordre des avant-toits confusément mêlés.

Ayant ouvert en grand les deux battants de la porte arrière, les hommes glissèrent mon cercueil à l’intérieur.

Alors que mon regard, curieusement, était limité aux parois du cercueil et plus loin à la carrosserie de la voiture, le spectacle de l’impasse mouillée par la pluie, étrangement clair, me semblait frais et transparent, comme vu à travers les parois d’un aquarium dont on aurait tout juste changé l’eau.

jan 092011
 

Ciel bleu : une enfance dans le Haut Altaï
[Der blaue Himmel]
Galsan Tschinag
Métailié
9782864243045
Paru en 1999.

Un jeune garçon grandit en Mongolie à la fin des années 40.

Un très beau récit, complètement dépaysant, qui nous montre une culture peu connue, celle des nomades mongols. L’éducation est à la dure, et l’enfant a ses propres moutons dont il doit s’occuper dès l’âge de 4 ou 5 ans.

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Sur le poêle chauffait le meilleur thé. Le meilleur thé, c’était quand s’ajoutaient à l’indiquons du lait et du sel, ainsi qu’une bouillie de farine très grasse. Et ce thé était le résultat d’un travail collectif, car au passage chacune des femmes qui s’étaient confortablement installées entre la porte et le fourneau se rendait utile à sa façon. L’odeur de graisse et de farine chaudes ne faisait qu’augmenter ma curiosité du petit monde, curiosité qui venait du désir d’apprendre enfin quelle était cette personne à la tête d’homme et à la voix de femme. Les enfants n’avaient pas le droit d’entrer comme les adultes dans la yourte, ni même de rester sur le pas de la porte, ils faisaient les cent pas devant l’entrée en jetant des regards furtif et scrutateurs à l’intérieur. Ils en étaient presque malheureux.

jan 052011
 

Gibier d’élevage
[飼育]
Kenzaburō Ōe
Gallimard
9782070425532
Paru en 2002.

Pendant la guerre, un aviateur noir américain est capturé par les habitants d’une petite île du Japon. Le narrateur, un jeune enfant, est fasciné par celui qu’il considère comme un animal.

Curieusement, Gibier d’élevage me fait penser au Petit Prince, et notamment au renard, qui dit que celui qui apprivoise un animal en devient responsable. Il y a de cela dans la relation entre le jeune narrateur et le prisonnier.

Ça n’en rend pas moins le livre difficile à avaler. Peut-être suis-je sensibilisée par ma récente lecture de La Couleur des sentiments, mais le racisme inhérent, même s’il est ignorant plutôt que malveillant, est agaçant.

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Mais soudain le Noir allongea le bras — un bras incroyablement long –, souleva entre ses doigts épais aux phalanges hérissées de poils raides la bouteille au large goulot, l’approcha de lui et la flaira. Puis il l’inclina, desserra ses lèvres pareilles à du caoutchouc épais, découvrit deux rangées parfaites de fortes dents éclatantes, chacune bien à sa place comme les pièces dans une machine ; et je vis le lait s’engouffrer dans les profondeurs roses et luisantes du vaste gosier. La gorge du Noir glougloutait comme un tuyau de vidange quand l’eau et l’air s’y bousculent. Aux deux coins de la bouche qui évoquait péniblement un fruit trop mûr étranglé par une ficelle le lait débordait, gras, dévalait le long du cou, mouillait la chemise ouverte, coulait sur la poitrine, s’immobilisait sur la peau gluante aux reflets sombres en gouttes visqueuses comme de la résine et qui tremblotaient. Je découvris, au milieu de l’émotion qui me desséchait les lèvres, que le lait de chèvre était un liquide extraordinairement beau.

déc 312010
 

Récit de Lune
[Yue Yin]
Guo Songfen
Zulma
9782843044304
Paru en 2007.

Tiemin revient de la guerre atteint de tuberculose. Pendant deux ans, son épouse dévouée va le soigner, et c’est son rétablissement qui les séparera.

Un texte court assez étrange, dont la forme assez onirique et poétique contraste avec le fond très politique. La fin était complètement inattendue.

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Vers la fin de la guerre, Tiemin, mis en congé par la soixante-troisième armée, rentra chez lui sur un brancard.

Aussi la mère de Wenhui douta-t-elle quelque peu de l’opportunité du mariage des jeunes gen. Wenhui, pourtant, ne pouvait déjà plus contenir sa joie, elle bondissait d’allégresse dès qu’il était question de Tiemin.

De retour à Taipei de la campagne où elle avait été évacuée, elle avait à nouveau revêtu l’uniforme d’élève du lycée de filles Numéro Trois.

Dans ses instants de solitude, elle se regardait dans le miroir, les yeux vides, perdue dans de douces rêveries dont elle ne pouvait s’arracher avant un long moment. Lorsque sa mère l’appelait, c’était comme si elle s’éveillait d’un songe. Elle s’éloignait du miroir à regret, s’emparait du panier à provisions pour se rendre au marché et, solitaire et rêveuse, déambulait dans les rues en imaginant sa vie future de femme mariée. Si elle avait manqué d’entrain au plus fort de la guerre, elle était animée à présent des pensées les plus gaies. Elle avait retrouvé son petit pas rapide qui faisait naître un souffle d’air dans son sillage.

déc 272010
 

Silence
[沈黙]
Shūsaku Endō
Gallimard
9782070414512
Paru en 1992.

Au Japon, au XVIIe siècle, les Chrétiens sont persécutés, et l’on apprend à Rome que le père Christophe Ferreira aurait apostasié. Trois de ses anciens élèves s’embarquent pour le Japon. Vite capturé, le père Sébastien Rodrigues est poussé à apostasier à son tour.

Silence est considéré comme un des chefs-d’œuvre de la littérature japonaise du XXe siècle, et il est aisé de comprendre pourquoi.

Le conflit intérieur du prêtre, tourmenté par le doute, pose des questions passionnantes sur le rapport de l’homme à Dieu, et le rapport de l’homme à la religion, notamment sur l’extériorisation de la religion : est-ce que ma foi est quelque chose que je dois affirmer publiquement, ou puis-je (dois-je) rester chrétien dans mon cœur après avoir foulé du pied ce qui n’est après tout qu’une image du Christ ?

Juste magnifique.

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« Un gredin égoïste, s’il en fut jamais, disait l’interprète. Mais de toute façon, il finira bien par apostasier. »

Ces mots lui étaient indubitablement destinés, songea le prêtre. Serrant ses mains sur ses genoux, il ressassa silencieusement les quatre noms que l’interprète avait énumérés, comme s’il les eût appris par cœur. Il ne connaissait pas les pères Porro et Pedro. Il était sûr d’avoir entendu, à Macao, le nom du père Cassola. C’était un missionnaire portugais qui ne venait pas, comme lui, de Macao, mais de la ville espagnole de Manille. Il était entré clandestinement au Japon et la Compagnie de Jésus, cessant aussitôt d’avoir de ses nouvelles, admit qu’il avait enduré un glorieux martyre. Derrière ces trois figures, s’imposait le visage de Ferreira… Ferreira qu’il recherchait depuis son arrivée. Si les paroles de l’interprète n’étaient pas un simple défi, ce Ferreira, lui aussi, comme le bruit en courait, avait été amené par le commissaire Inouïe à trahir l’Église.

Si Ferreira lui-même avait apostasié, aurait-il, lui, la force de supporter les souffrances qui l’attendaient ? Une angoisse mortelle l’étreignit. Il secoua violemment la tête, essayant de maîtriser ses divagations anxieuses et les mots qui lui montaient à la gorge comme une nausée. Plus il tentait d’étouffer ces visions, plus, en dépit de sa volonté, elles prenaient les couleurs de la vie. « Exaudi nos, Pater omnipotens, et mittere digneris Sanctum qui custodiat, foveat, protegat, visitat, atque defendat omnes habitantes… »

Il repéta cette prière, encore et encore, dans un effort sauvage pour échapper à l’obsession, mais rien ne pouvait apporter la paix à son cœur à l’agonie : « Seigneur, pourquoi gardez-vous le silence ? Pourquoi gardez-vous toujours le silence ?… »