déc 152010
 

Sur la rive du Gange. Domra
[Domra. Am Ufer des Ganges]
Josef Winkler
Verdier
9782864324249
Paru en 2004.

Il est interdit de photographier, de filmer ou de peindre les crémations sur le bord du Gange, mais pas de les décrire.

Josef Winkler a passé des mois à observer et consigner dans son carnet le rituel millénaire des funérailles hindoues et la vie des bords du fleuve. Les familles qui pleurent sur les corps mais traitent les carcasses brûlées sans plus d’égards que des détritus ; les jeunes gens qui jouent et se lavent dans le fleuve, sans se soucier de ce qu’il y flotte ; les enfants qui fouillent les cendres à la recherche de bijoux et récoltent les bouses des vaches pour les faire sécher ; les chèvres qui grignotent les linceums colorés ; les chiens efflanqués qui rongent les os humains…

La prose de Winkler est répétitive, lancinante, à l’image des gestes mille fois répétés des domras.

Envoutant… inoubliable !

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À six heures du matin, nous longions la rive du Gange et arrivâmes près du site aux incinérations où quelques morceaux de charbon de bois et quelques restes osseux fumaient encore près d’un bûcher consumé. Plusieurs chiens cherchaient en reniflant des résidus humains à demi carbonisés et deux chiennes tachetées de noir mâchaient et rongeaient des côtes humaines noires de suie. Sur l’escalier de pierre, près des amoncellements de rondins que les domras descendent jusqu’à la berge du Gange, puis dressent en bûcher sur le lieu des crémations, se tenait un adolescent qui venait de déféquer entre les tas de bois et avait déboutonné et écarté les pans de son pagne à carreaux verts et blancs noué autour de ses hanches nues, dévoilant ainsi un gros membre noir et dur qui se dressait et lui touchait le nombril. Sur la rive, plusieurs hommes battaient avec de gros gourdins courts en bambou leurs ballots de linge humide et lourd entassés sur des pierres plates. Deux garçons descendirent main dans la main jusqu’au fleuve pour s’y baigner, munis de brosses à dents et de serviettes jetées sur leur épaule. Trois hommes étaient accroupis autour d’un brasier allumé avec de la bouse de vache séchée et retournaient des pommes de terre dans la cendre chaude à l’aide d’une fine baguette de bambou. La peau des pommes de terre chaudes et fumantes était déjà fendue en plusieurs endroits. En poursuivant notre route le long du Gange, nous passâmes près du jardin d’un monastère : un jeune moine y coupait des fleurs jaunes, blanches et roses sur un buisson de lauriers-roses et les plaçait délicatement dans un panier en osier ; il s’interrompit pour nous montrer son habitation décorée d’innombrables statues de saints. Des gouttelettes poisseuses suintaient de la brisure des fleurs et mouillaient les pétales jaunes, entassés en une masse légère et vaporeuse dans le panier débordant, que le moine emporta en guise d’offrande vers un temple situé au milieu du jardin.

nov 092009
 

Un soupçon légitime
[War er es?]
Stefan Zweig
Grasset
9782246756118
Paru en octobre 2009.

Un jeune couple vient s’installer à la campagne. L’homme voue une passion excessive à son chien, jusqu’au jour où il apprend que son épouse est enceinte.

Zweig revient sur un de ses thèmes de prédilection : la monomanie. Si celle-ci est relativement inoffensive lorsqu’elle s’applique à des objets ou des concepts, elle devient beaucoup plus dangereuse quand elle a pour cible des êtres vivants.

La connaissance qu’a Zweig de la nature humaine illustre parfaitement son argument dans cette nouvelle. Il crée l’angoisse autour d’une incertitude qui n’est jamais complètement levée. L’hypothèse que son narrateur formule peut sembler naïve ou simpliste, requérant d’appliquer à un animal des sentiments humains, et pourtant c’est la seule qui tienne la route.

Dérangeant, glaçant, horrifiant, un petit bijou de psychologie et d’écriture.

Lire un court extrait »

Le samedi, lorsque nous sortîmes de chez nous pour notre promenade du soir, nous entendîmes des pas lourds et pressés qui nous suivaient, et quand nous nous retournâmes, il y avait un homme massif et enjoué, qui nous tendit une large main rougeaude, couverte de taches de rousseur. C’était le nouveau voisin et il avait appris à quel point nous avions été aimables avec sa femme. Bien sûr, cela ne se faisait pas de nous courir après ainsi, en bras de chemise, sans nous avoir d’abord rendu une visite en bonne et due forme. Mais sa femme lui avait dit tant de bien de nous, qu’il n’avait pas voulu perdre une minute pour venir nous remercier. Et il était donc là, lui, John Charleston Limpley, et n’était-ce pas, à vrai dire, épatant qu’on ait à l’avance baptisé en son honneur cette vallée Limpley Stoke, avant même qu’il puisse se douter qu’il aurait l’intention de s’installer un jour ici — oui, il était là et espérait bien y rester, aussi longtemps que Dieu lui accorderait de vivre. Il trouvait cet endroit plus splendide que n’importe quel autre endroit au monde et il tenait à nous dire dès maintenant de tout cœur qu’il serait un bon et digne voisin. Il parlait si vite, d’une façon si animée et avec une telle faconde qu’il était presque impossible de l’interrompre. J’eus donc tout le loisir de l’étudier à fond. Ce Limpley était une masse imposante, d’au moins six pieds de haut, avec de larges épaules carrées qui eussent fait honneur à un haltérophile, mais, comme beaucoup de géants, il arborait une bonhommie enfantine. Quand il clignait des yeux — de ses yeux étroits, un peu embués et surmontés de paupières rousses — il inspirait une entière confiance. Il exhibait sans cesse, à chaque éclat de rire dont il ponctuait son discours, ses dents d’une blancheur éclatante ; il ne savait trop que faire de ses énormes mains, il avait du mal à les tenir tranquilles, on sentait qu’il aurait préféré s’en servir pour vous taper amicalement sur l’épaule et c’est pourquoi, afin de canaliser son énergie, faute de mieux, il faisait craquer les articulations de ses doigts. Pouvait-il se joindre à notre promenade, tel qu’il était, en bras de chemise ? Lorsque nous acquiesçâmes, il marcha avec nous, et nous raconta en désordre que par sa mère il était originaire d’Écosse, mais qu’il avait grandi au Canada, et, tout en discourant, il pointait du doigt tantôt un arbre luxuriant tantôt une jolie colline : tout cela était splendide, d’une splendeur à nulle autre pareille ! Il parlait, il riait, il s’enthousiasmait presque sans interruption ; il se dégageait de cet homme imposant, plein de santé et de vitalité, un flot revigorant d’énergie et de bonheur, qui vous emportait. Lorsque nous prîmes congé de lui, nous étions tous deux comme réchauffés. « A vrai dire cela fait longtemps que je n’ai pas rencontré quelqu’un d’aussi cordial, d’aussi vivant », déclara mon mari, qui, comme je l’ai déjà dit, était d’ordinaire toujours très prudent et réservé dans son jugement sur les gens.