août 032011
 

Une femme fuyant l’annonce
[אישה בורחת מבשורה]
David Grossman
Seuil
9782021004625
À paraître en septembre 2011.

Ofer, jeune israëlien sur le point d’être démobilisé, se rengage dans l’armée au début de la deuxième Intifada. Terrifiée à l’idée qu’on puisse venir lui annoncer sa mort, sa mère, Ora, part faire la randonnée qu’ils avaient prévu de faire tous les deux, en emmenant Avram, le père d’Ofer, à qui elle raconte ce fils qu’il n’a jamais vu.

Une plongée dans la psyché israélienne de ces trente dernières années, assortie d’un triangle amoureux entre trois amis dont la vie, la psychologie, les relations ont été profondément bouleversées par les conflits israélo-palestiniens.

Un peu long cependant ; j’ai lu les deux cent dernières pages en diagonale.

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Elle le suivit : « Ils t’ont appelé pour t’avertir ? » Elle n’avait pas le souvenir d’avoir entendu la sonnerie du téléphone.

Ofer sortit de l’armoire ses chemises d’uniforme et ses chaussettes grises, qu’il fourra dans son sac. Qu’est-ce que ça peut faire qui m’a appelé ? grogna-t-il derrière la porte. On a planifié une opération et un ordre de mobilisation a été lancé tous azimuts. »

Ora ne s’avoua pas vaincue. Elle n’allait pas rater une si belle occasion d’enfoncer le clou, non ? Adossée au chambranle, les bras croisés sur la poitrine, elle exigea qu’il lui relate par le menu le déroulement des événements jusqu’à ce fameux coup de téléphone. Elle n’en démordit pas, si bien qu’il finit par reconnaître avoir lui-même appelé ce matin-là. Il avait téléphoné à son bataillon à l’aube pour supplier qu’on le réquisitionne, alors que ce même jour, à neuf heures tapantes, il était censé se trouver au centre d’incorporation et de sélection pour retirer sa fiche de démobilisation avant leur départ en Galilée. En l’écoutant bredouiller des explications, les yeux baissés, Ora découvrit avec horreur que personne ne lui avait demandé de rempiler. Officiellement, il était libéré de ses obligations militaires et redevenu un civil. C’était son initiative, admit Ofer, le front buté, virant à l’écarlate, il n’allait pas manquer l’aubaine ! Pas question ! « Durant trois ans, j’en ai bavé pour me préparer à ce genre d’opération. » Trois années de barrages et de patrouilles, au cours desquelles il s’était fait matraquer à coups de pierres par les gamins des villages palestiniens ou des colonies, sans parler du fait qu’il n’était pas monté dans un tank depuis six mois, et maintenant, avec la déveine qui le caractérisait, il allait louper une expédition pareille avec trois unités blindées ! Il en avait les larmes aux yeux. On aurait dit qu’il lui demandait la permission de rentrer tard d’une soirée avec ses camarades de classe. Comment pourrait-il se prélasser à la maison ou se promener en Galilée pendant que ses camarades iraient au casse-pipe ? Bref, elle comprit qu’il s’était porté volontaire de son propre chef, pour vingt-huit jours.

avr 102010
 

Des mains si douces
[יד ענוגה]
Igal Sarna
Grasset
9782246747611
Paru en 2010.

Yola Sarna est une femme qui n’a jamais vraiment été heureuse. Elle a émigré de Pologne en Palestine dans les années 30, s’est mariée, a eu un enfant mort-né, a divorcé, s’est remariée, a eu deux enfants. Son fils Igal part à la découverte de sa vie depuis les bribes parfois erronées qu’elle lui livre.

Un récit très intimiste, qui laisse une impression un peu vague, comme d’onirisme. La mère de l’auteur est âgée et sa mémoire défaillante, et les informations sont du coup souvent peu exactes, voire contradictoires. Sarna nous raconte à la fois sa quête et la vie de sa mère, entremêlant les deux avec art. On assiste à la guerre, vécue par procuration au travers des récits des réfugiés, puis au déferlement des rescapés de la Shoah dans le tout nouvel état d’Israël, pendant que Yola vit ses propres tragédies et bonheurs.

Un très beau récit, sur le thème de la famille et des secrets familiaux.

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C’était à l’époque où elle avait encore un téléphone à côté de son lit. Ensuite elle n’en voudrait plus. Elle n’en avait pas besoin. Personne ne l’appelait jamais. C’était gaspiller son argent inutilement. Petit à petit, elle se dépouilla de tout ce qui la reliait au monde, elle se débarrassa de la télévision, renonça à son petit appareil auditif qu’elle peinait à mettre en marche. On n’avait qu’à crier pour se faire entendre. Elle filtra les bruits du dehors pour mieux écouter les voix du passé et les murmures de ses fantômes. Mais elle conservait encore à son chevet un téléphone, pratiquement muet, qu’elle ne décrochait plus. Son écriture devenait illisible. J’ai gardé un papier que lequel elle a griffonné le nom de Rathaus, en caractères latins. Sa main tremblait si fort qu’on aurait dit des lettres gothiques. Un des médecins de la maison de retraite m’a montré les examens de l’état mental qu’il lui fait à intervalles réguliers. J’observe que la montre qu’elle avait dessinée à son arrivée — un cercle parfait représentant le cadran avec tous les chiffres et les aiguilles nécessaires — avait à présent à moitié fondu, comme dans la célèbre toile de Dalí. Les heures ont disparu et il ne reste qu’une ligne brisée, le délicat entrelacs du temps.