août 162011
 

Le désert et sa semence
[El Desierto y Su Semilla]
Jorge Barón Biza
Attila
9782917084342
Paru en août 2011.

Après 27 ans d’un mariage mouvementé, Raul Barón Biza, un dissident politique auteur de romans violents et pornographiques, lança du vitriol au visage de sa femme, Rosa Clotilde Sabattini, figure de l’éducation et de la pédagogie. Il se suicida le jour suivant. Au cours des deux années qui suivirent, leur fils Jorge s’occupa de sa mère pendant ses innombrables opérations de chirurgie reconstructive.

Autofiction, donc, ce qui n’est pas forcément quelque chose dont je raffole, mais pourquoi pas. Le style est très froid, délibérément distant, comme si Barón Biza avait eu besoin de cette distance pour écrire le livre. Du coup, cela donne l’impression que le narrateur est vaguement sociopathe, incapable d’empathie.

Trash et dérangeant.

Lire un court extrait »

Pendant que nous l’emmenions de l’appartement d’Aron à l’hôpital — à bord de la voiture de l’un des avocats qui m’avaient juré avant l’entrevu que rien de fâcheux ne pouvait survenir — elle se débarrassait de ses vêtements brûlants, imbibés. Les reflets des néons du centre-ville défilaient, fugaces, sur son corps. En débouchant das la rue des cinémas, nous fûmes arrêtés par les feux, cependant qu’une foule nonchalante se promenait indifférente à notre klaxon. Quelques êtres errants lançaient des regards obliques vers l’intérieur du véhicule, sans saisir s’il s’agissait d’une scène érotique ou funeste. Les lumières clignotantes et glissantes jetaient des regards froids sur les chromes de l’automobile et sur le corps d’Eligia. Au cinéma du coin de la rue, on donnait Irma la Douce, et l’énorme portrait de Shirley MacLaine était illuminé par des festons aux lumières rouges et violettes qui couraient les unes après les autres : Shirley portait une jupe courte — attribut en ces temps-là des seules putains — et un sac à main voltigeur.

Eligia ne criait pas ; elle arrachait ses vêtements et gémissait à voix basse. J’aurais aimé qu’elle hurle afin que ces passants, stupides ou salaces, cessent de sourire et nous laissent passer. Mais Eligia gémissait seulement, la bouche close, et arrachait ses vêtements imbibés d’acide, brûlant aussi les paumes de ses mains, l’une des rares parties de son corps à ne pas avoir été embrasée par le liquide traître. Elle avait réussi à arrêter, du dos de ses mains, une bonne partie de l’acide lancé par Aron vers ses yeux — car son intention était de la rendre aveugle, avec son image à lui comme ultime impression — et ce mouvement rapide de défense trahit l’inquiétude méfiante avec laquelle elle avait pris part à l’entrevue ; mais si les paumes furent épargnées au début, elles finirent par se consumer au cours de l’ardent strip-tease, dans la voiture qui la conduisait vers les premiers secours.

juil 262011
 

Loin d’où
[Lejos de dónde]
Edgardo Cozarinsky
Grasset
9782246771418
À paraître en septembre 2011.

Une jeune femme portant un passeport volé à une femme juive fuit l’Allemagne à la fin de la guerre, passant par l’Italie avant de terminer en Argentine. À Buenos Aires, elle élève un fils, qui en 1977 refera le chemin en sens inverse, fuyant la guerre sale et se réfugiant en Europe.

Intéressant, parce que tout est en faux-semblants, rien n’est ce qu’il apparaît à première vue. La plupart des personnages, principaux et secondaires, mentent sur ce qu’ils sont, et Cozarinsky joue sur nos préjugés et nos attentes de lecteur pouur nous induire en erreur.

Si j’ai trouvé la première partie intéressante (et parfois horrifiante, quand on découvre que la jeune femme qu’on plaignait était en fait un des rouages administratifs du Reich, antisémite convaincue et grande admiratrice d’un médecin non nommé qui ressemble furieusement à Mengele), la seconde m’a échappée, à cause d’une trop grande méconnaissance de l’histoire contemporaine de l’Argentine.

Lire un court extrait »

– C’était une mise en scène, explique le visiteur. Cela ne veut pas dire que la photo soit un faux, c’est simplement la répétition d’un geste qui s’était produit dans la réalité, réitéré par l’appareil photo.

Khaldei raconte alors que sa photo aussi était une mise en scène. Il avait utilisé un rouleau entier, trente-six poses avec des petites variations d’angle et de position des personnages. C’était le 2 mai, trois jours après la prise réelle du bâtiment. Il avait eu l’idée de cette image qui devait symboliser pour les temps à venir le triomphe de l’Union soviétique sur le nazisme, mais il n’avait pas trouvé de drapeau photogénique dans l’équipement de l’Armée Rouge. Il avait alors pris un avion pour Moscou, où il n’en avait pas non plus trouvé durant les quelques heures dont il disposait. Il avait emprunté des nappes rouges à un commerçant, un certain Grischa Lubinski, et avait fait appel à son oncle, tailleur de profession, pour les assembler et y coudre marteau, faucille et étoile jaunes. Il était rentré à Berlin, toujours par avion, et avec trois camarades était monté sur le toit du Reichstag, tandis que dans les sous-sols on fêtait la victoire à la vodka et que dans la rue, bien que la nouvelle de la mort du Führer fût déjà de notoriété publique, il y avait encore quelques derniers résistants qui combattaient et qu’on entendait des tirs sporadiques.

– J’ai greffé sur le négatif la fumée noire qui assombrit le ciel, comme si la bataille était à son apogée, explique le photographe russe. Cela augmente l’effet dramatique. Après une pause il ajoute : cela contribue à l’authenticité.

mai 142010
 

L’ombre de ce que nous avons été
[La sombra de lo que fuimos]
Luis Sepúlveda
Métailié
9782864247104
Paru en 2010.

Trois sexagénaires, anciens membres d’un groupuscule anarchiste, se réunissent à leur retour au Chili après vingt ans d’absence. Ils attendent « l’Ombre » pour participer à une action révolutionnaire, mais celui-ci n’arrivera jamais, stoppé net par un coup du hasard.

L’ombre de ce que nous avons été est un livre plein d’humour, sur fond d’histoire chilienne, que je vous conseille d’ailleurs sérieusement de réviser avant de commencer le livre. Les personnages sont attachants et très humains dans leurs faiblesses.

Une histoire qui vous mettra le sourire aux lèvres.

Lire un court extrait »

Ils avaient fini le vin, payé et pris un taxi pour se rendre à la succursale Matadero de la Banque du Chili.

Ce fut la première attaque de banque dans l’histoire de Santiago. D’après les témoins, les quatre hommes étaient entrés à visage découvert, avaient fermé l’unique porte, sorti leurs armes et Durruti, d’une voix rappelant plutôt celle d’un acteur de feuilleton radiophonique, avait dit : “C’est un hold-up mais nous ne sommes pas des voleurs, les capitalistes s’unissent pour exploiter le peuple dans tous les pays du monde, il est donc juste de les attaquer là où ils s’y attendent le moins. L’argent que nous allons emporter rendra possible le bonheur des damnés de la terre. Salut et anarchie !”

mai 112010
 

L’Énigme de Qaf
[O enigma de Qaf]
Alberto Mussa
Anacharsis
9782914777605
Paru en 2010.

Seuls sept poèmes sont accrochés à la grande Pierre Noire de la Mecque. Selon Alberto Mussa, il y en aurait un huitième.

Encore un livre abandonné en route. Il n’est pas forcément inintéressant, mais j’avais beaucoup de mal à rentrer dedans chaque fois que je le reprenais, donc j’ai préféré passer à autre chose. J’y reviendrai peut-être plus tard.

Lire un court extrait »

Les yeux des fils de Ghurab ne me regardèrent pas avec bienveillance lorsque je descendis de chamelle, secouai la poussière qui obscurcissait ma tunique blanche et demandai l’hospitalité du désert. Les femmes sortirent de derrière les rideaux de poils tressés qui délimitaient le harem, abaissant leur voile sur le visage comme des gazelles qui fuiraient le lion. Les hommes ne bougèrent pas de leurs nattes.

– Levez-vous, Arabes ! Je suis al-Ghatash, de la tribu des Labwa. Voilà onze jours que, seul, je suis les traces de cet animal.

avr 192010
 

Histoire d’une mouette et du chat qui lui apprit à voler
[Historia de una gaviota y del gato que le enseñó a volar]
Luis Sepúlveda
Métailié
9782864244905
Paru en 2004.

Avant de mourir, une mouette fait promettre à un chat qu’il protègera l’œuf qu’elle va pondre, le poussin qui va en sortir, et qu’il lui apprendra à voler. Zorba le chat embauche alors tous les chats du port de Hambourg pour l’aider dans sa tâche.

Un très, très beau conte initiatique, à mettre entre toutes les mains. C’est très court à lire, et ça vous met le sourire aux lèvres pour la semaine !

Lire un court extrait »

Le soir du vingtième jour Zorbas somnolait et ne s’aperçut pas que l’œuf bougeait, légèrement, mais il bougeait, comme s’il voulait se mettre à rouler par terre.

Un chatouillement sur le ventre le réveilla. Il ouvrit les yeux et ne put s’empêcher de sauter en voyant que par une fente de l’œuf apparaissait et disparaissait une petite pointe jaune.

Zorbas prit l’œuf entre ses pattes de devant et vit comment le poussin donnait des coups de bec pour faire un trou par lequel sortir sa petite tête blanche et humide.

— Maman ! cria le poussin de mouette.

Zorbas ne sut que répondre. Il savait qu’il était noir mais il crut que la chaleur de l’émotion le transformait en un chat violet.