sept 082011
 

Les Vaches de Staline
[Stalinin lehmät]
Sofi Oksanen
Stock
9782234069473
À paraître en septembre 2011.

Anna, fille d’un Finnois et d’une Estonienne, souffre de désordres alimentaires et d’une identité déchirée entre les deux pays.

J’ai eu beaucoup plus de mal à lire Les Vaches de Staline que Purge. À la fois parce qu’il est beaucoup plus confus dans sa construction, la narratrice, Anna, parlant d’elle-même tantôt à la première tantôt à la troisième personne ; et parce que les descriptions du rapport d’Anna à la nourriture, de sa « boulimanorexie » sont détaillées et graphiques, et parfois insoutenables.

J’ai cependant beaucoup aimé le conflit d’identité d’Anna, à qui sa famille estonienne ne laisse jamais oublier qu’elle est « finno-finlandaise », et qui cache ses origines estoniennes lorsqu’elle est en Finlande, de peur d’être confondue avec une prostituée russe.

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Elle a quitté son emploi et le syndicat, et elle a été contrainte d’abandonner son livret scolaire et le moindre document faisant référence à sa scolarité, ainsi que ses certificats de travail : on ne pouvait pas traverser le golfe avec ça. Elle a dû renoncer à son appartement, car quelqu’un qui partait pour l’étranger ne pouvait pas le garder. Tout retour était donc impossible.

Adieu, maison, peuple et langue. Adieu, mon pays.

Tout ce qui l’accompagnait tenait dans un bagage.

août 162011
 

Terezín Plage
[Havet i Theresienstadt]
Morten Brask
Presses de la cité
9782258085190
À paraître en août 2011.

Daniel Faigel, médecin juif danois, est envoyé au Ghetto de Theresienstadt. Là, il tombe amoureux de Ludmilla. Les deux amants volent quelques instants de romance pendant que le ghetto prépare la venue d’une délégation de la Croix-Rouge.

Sympathique, mais Terezín Plage risque de souffrir de la comparaison avec Les Dépossédés, même si les deux livres sont très différents. Là où Les Dépossédés était une reconstitution historique minutieuse et une étude psychologique, Terezín Plage est une histoire d’amour dans des conditions adverses extrêmes, et d’une certaine façon, nettement plus léger. (Relativement, quand même, parce qu’on est toujours en plein Holocauste.)

L’écriture est plaisante et le roman se laisse lire, mais sans réellement marquer les esprits.

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Le baraquement Hanovre fait plus de cent mètres de long, c’est un édifice aux murs gris, d’une hauteur de trois étages. L’enduit extérieur de la façade est dégradé par endroits, dévoilant les briques au-dessous. Je suis le flot humain le long d’une petite rue qui s’appelle Bäckergasse. Devant l’entrée, un important rassemblement attend de pouvoir entrer. Il est composé uniquement d’hommes. Je me joins à eux et j’avance lentement dans la file qui peu à peu arrive jusqu’à la porte. À l’intérieur se trouve un escalier qui mène aux étages supérieurs. À ma droite, un couloir conduit aux dortoirs. L’endroit est plein à craquer. Il y a des gens partout. Pendant un moment, je cherche des yeux quelqu’un qui pourrait me dire où je dois dormir, mais je ne vois personne. Juste cette insupportable fourmilière humaine. Je monte, espérant qu’il y aura moins de monde. L’étage est constitué d’une unique pièce avec plusieurs centaines de couchages. Elle est bondée de gens assis ou étendus sur des lits superposés à trois niveaux et garnis de paille. Des corps entremêlés et entassés les uns sur les autres, des visages aux yeux las et à demi clos. Je descends les travées, à la recherche d’une place disponible, mais ne vois qu’un amoncellement impudique de membres et de corps, et des regards distants. Des étrangers peu enclins à laisser un nouveau pénétrer leur cercle ; une entité d’individus soudés entre eux qui me considèrent comme un intrus. J’ai traversé le dortoir dans les deux sens à plusieurs reprises et je m’apprête à monter à l’étage supérieur, quand un homme assis près d’une des fenêtres me fait signe d’approcher. Il désigne la couchette au-dessus de la sienne. Il y a des valises dessus.

– Asseyez-vous sur le lit et faites comme si c’était le vôtre.

– Mais il est occupé…

– Vous êtes gentil. Vous n’aurez jamais de place si vous êtes gentil.

août 072011
 

Les Dépossédés
[De fattiga i Łódź]
Steve Sem-Sandberg
Robert Laffont
9782221116012
À paraître en août 2011.

Le Ghetto de Łódź était sous la coupe de Mordechai Chaim Rumkowski, une des figures les plus controversées de l’Holocauste. Il pensait que seule la coopération totale avec les autorités nazies pourrait sauver les juifs, et fit travailler toutes les personnes valides du Ghetto, les rendant indispensables à l’effort de guerre allemand. Cela n’empêcha pas le Ghetto d’être liquidé en août 1944, mais il fut le dernier à l’être, montrant que l’opinion de Rumkowski avait une certaine validité.

Fascinant et dérangeant, un roman foisonnant de personnages, minutieusement documenté, à l’écriture pas toujours facile. Pendant près de 600 pages, nous vivons aux côtés des Juifs du Ghetto, partageant leur peur, leur confusion, leur faim, leur souffrance. La fin arrive comme un coup de poing, même si on rentre dans le roman en anticipant la mort de tous les personnages.

Rumkowski est ramené à la vie, dans tous ses défauts et ses vices, et bien qu’on ne puisse être qu’horrifié par certaines de ses actions (viols d’enfants qu’il a recueilli dans les orphelinats qu’il finance, mégalomanie galopante, le fameux discours sur la déportation des enfants), il finit en figure tragique, sa chute d’autant plus dure que son hybris était grande, et on ne peut s’empêcher de le plaindre quand il voit son rêve s’effondrer et lui échapper.

À ne pas manquer.

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Hans Biebow était le chef de l’administration du ghetto.

Biebow soutint les plans de Rumkowski dès le début. Si ce dernier l’informait qu’il manquait cent machines de coupe, Biebow lui fournissait cent machines de coupe.

Ou ds machines à coudre.

Durant ces temps de guerre et de crise, les machines à coudre étaient une denrée rare. Ceux qui avaient fui la Pologne lors de l’invasion allemande avaient, pour la plupart, emporté leur machine avec eux.

Pourtant, Biebow fournissait des machines à coudre. Elles pouvaient être livrées dans un état défectueux, car Biebow, autant que possible, achetait toujours au prix le plus bas. Mais Rumkowski déclarait que cela n’avait aucune importance, que les machines Singer soient utilisables ou non. Il avait anticipé ce problème en créant deux ateliers consacrés à la réparation des machines à coudre. Le premier était situé au 6, Rembrandtstrasse (Jakuba), le second au 18, Putzigerstrasse (Pucka).

Telle fut leur première collaboration :

Ce que l’un considérait comme nécessaire, l’autre le lui fournissait.

Et c’est ainsi que se développa le ghetto. À partir de rien, le plus important fournisseur d’accessoires pour l’armée allemande vit soudain le jour.

juil 112011
 

La Tristesse des anges
[Harmur englanna]
Jón Kalman Stefánsson
Gallimard
9782070131341
À paraître en septembre 2011.

À la fin d’Entre ciel et terre, paru en janvier 2010, nous avions laissé le gamin sous les auspices de Geirþrúður et Helga, deux femmes propriétaires d’un hôtel sur la côte nord-ouest de l’Islande.

Le gamin s’intègre peu à peu à la communauté, faisant de menues courses pour H et G, leur faisant la lecture, le soir, en puisant dans la bibliothèque de Kolbeinn, le vieux capitaine aveugle qu’elles ont aussi recueilli. Il connaît ses premiers émois amoureux et sexuels, et pour la première fois a des perspectives d’avenir, puisqu’on lui promet une éducation.

Mais il doit d’abord accompagner le postier Jens dans sa tournée : une longue marche difficile traversant des fjords et des montagnes presque inhabitées, dans une tempête de neige qui menace leurs vies à plusieurs reprises. Ce sera l’occasion de rencontres inattendues, car même les fermes les plus petites et les plus isolées contiennent des livres et des amoureux de la poésie.

On retrouve dans La Tristesse des anges le style si particulier de Jón Kalman Stefánsson, qui réussit à rendre poétique les événements les plus prosaïques. C’est l’occasion aussi de découvrir quelques poètes islandais dont les vers émaillent le roman.

Magnifique !

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Jens reçoit en silence les réprimandes de Sigurður : il est en retard de trois jours, en réalité, cela en fait quatre puisque, même s’il est arrivé au Village hier soir, ce n’est que maintenant qu’il apporte le courrier, chose hautement anormale, Jens le sait aussi bien que lui, et pourquoi n’êtes-vous pas venu immédiatement ici comme l’exige votre devoir, en outre, vous n’avez pas emprunté de barque à Arngerðareyri pour traverser le fjord comme cela s’est déjà maintes fois produit, voilà qui vous aurait pourtant permis d’aller un peu plus vite. Votre but serait-il de me forcer à transmettre une plainte ? Le temps ne se prêtait pas précisément à la navigation, répond Jens à voix basse, puis il cherche dans sa veste les certificats rédigés par deux paysans, lesquels attestent qu’il pouvait difficilement rattraper le retard pris dans sa tournée, qu’il n’était pas envisageable de prendre une barque après être descendu de la grande lande et de traverser les fjords comme le veut la coutume, coutume que Jens s’est maintes fois entêté à contourner, y compris par beau temps, il semble qu’il n’ait pas le pied très marin et qu’il préfère suivre les routes de montagne et longer quatre fjords, même si cela lui fait perdre une journée entière. Le temps ne se prête pas à la navigation, stipule l’un des certificats, les deux documents confirment que le postier a dû batailler contre les éléments, il avait face à lui la puissance suprême en personne, l’hiver lui barrait la route, deux landes durcies par le froid avaient tenté de l’assassiner, le gel lui avait mordu les doigts et les orteils, la fureur des montagnes lui avait traversé le corps. Le vocabulaire employé est certes un peu plus terre à terre, ces certificats sont rédigés par deux paysans dignes de foi, qui s’en tiennent aux réalités évidentes et ont pour cela le respect de tous. Ceux qui parlent de la fureur des montagnes, de la tristesse des anges, se retrouvent affublés de l’aura du poète, ils perdent toute forme de crédit, les poètes sont des amuseurs, des ornements de salon, parfois des bouffons et nous ne leur accordons par conséquent que la crédibilité qu’ils méritent. Sans doute est-il vrai que la poésie conserve en ses profondeurs la beauté et la simplicité de l’âme nationale, mais sept siècles d’obscurité et de difficultés nous ont façonnés, rabotés, et quelque part en chemin, nous avons cessé de croire en son pouvoir, nous nous sommes mis à la considérer comme de la rêvasserie et de l’ornement de fête, nous avons placé toute notre ferveur dans les chiffres et le réalités tangibles, ce que nous ne comprenions pas ou que nous redoutions a été enfermé, cadenassé, dans d’inoffensifs contes populaires.

 

Étrange réalité que celle que l’homme fabrique : il n’y a pas un mot sur Salvör dans le bref certificat qu’a rédigé son patron à propos des empêchements qui ont retardé Jens dans sa tournée. Il y est simplement dit que la tempête et la neige entravent la progression du postier Jens Guðjónsson, que la lande qu’il s’apprête à traverser est par tout le monde considérée comme impraticable pour un homme à pied, eet par conséquent, d’autant moins pour un cheval chargé de malles. Mais pas un mot sur Salvör. Pas un mot sur son existence, sur sa douleur, sur son désespoir, pas un mot de l’absence ou de ce qui advient entre elle et Jens, et pourtant, nous ne devrions sans doute jamais écrire que sur cela : la tristesse, l’absence, le dénuement, et ausi sur ce qui, parfois, rapproche deux personnes, une chose invisible, mais plus forte que toutes les religions et aussi belle que le ciel, les larmes qui sont des poissons transparents, les mots que nous murmurons à Dieu où à quelqu’un qui compte plus que tout, le moment où une femme guide le membre d’un homme en elle pour lui faire traverser la ligne de l’horizon. Nous ne devrions jamais écrire sur rien d’autre. C’est à cela que devraient s’attacher tous les certificats, les rapports et les messages du monde :

Je ne peux pas venir travailler aujourd’hui pour cause de tristesse.
J’ai vu ces yeux hier et ne puis, par conséquent, venir au travail.
Il m’est impossible de venir aujourd’hui car mon époux est si beau quand il est nu.
Je ne viendrai pas aujourd’hui car la vie m’a trahi.
Je ne serai pas à la réunion car il y a une femme qui prend un bain de soleil devant chez moi et sa peau scintille.

juil 092011
 

Le jour avant le lendemain
[Før morgendagen]
Jørn Riel
10/18
9782264034380
Paru en 2003.

Ninioq se fait vieille et quand après une pêche miraculeuse, il faut que quelqu’un reste pour faire sécher la viande, elle se porte volontaire avec son petit-fils Manik. Mais la tribu ne revient pas les chercher…

Plongée au cœur d’une civilisation aux antipodes de la nôtre ! L’environnement hostile du nord-ouest du Groenland a conditionné des hommes et des femmes durs à la tâche, où chacun doit contribuer à la survie de la tribu, où le suicide des bouches inutiles (« rester sur la glace ») est une nécessité. Les rapports humains en sont d’autant plus chaleureux : l’unité familiale est large et accueillante, et les rapports sexuels, notamment l’échangisme, permettent la création de liens forts.

Ninioq, au soir de sa vie, regarde en arrière sans jamais réellement regretter son passé, et est heureuse de perpétuer les traditions en enseignant à Manik, ainsi qu’au lecteur, ce qu’elle sait.

Une lecture bouleversante.

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Ninioq avait vécu sa vie. Elle le savait. Mais elle savait aussi qu’elle se prolongeait dans ses enfants et ses petits-enfants. Les regarder était comme regarder son propre visage reflété par la calme surface d’un fjord d’été. C’était là une image surprenante qui ne cessait de la remplir d’étonnement, mais qui alimentait aussi son inquiétude, puisqu’un simple souffle de vent, le jet d’une pierre ou une main pouvaient l’effacer.