juin 152011
 

La Berge des rennes déchus
[Čáhcegáddái nohká boazobálggis]
Jovnna-Ánde Vest
Cénomane
9782916329406
Paru en 2011.

Jovnna-Ánde Vest raconte son père, un éleveur de rennes same.

J’ai beaucoup aimé cette plongée au cœur du peuple same, dont je ne connaissais pas grand-chose. Jouni Vest était un homme tout en contradictions, fasciné par la modernité et notamment les machines, motos, voitures, tracteurs, mais aussi pétri de traditions, au point d’enseigner le same à ses enfants à un moment où la pratique commençait à se perdre, ou de participer à la Conférence same internordique.

Jovnna-Ánde Vest partage avec nous ses sentiments pour son père, l’affection certes, mais aussi l’exaspération quand les œillères de l’enfance tombent et qu’il jette un regard sans concessions sur les défauts de cet homme fantasque, qui faillit provoquer la faillite de sa famille.

Remarquable !

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Mais dès le cinquième enfant survinrent les premiers soucis. Le filon des grands-pères et des grands-mères étant épuisé, il fallut faire preuve d’imagination. Papa s’avisa qu’un bon vieux nom same serait de mise : Piera Niillas. Maman opposa bien quelque résistance. Passe encore pour Niillas, mais Piera… quel nom pour un enfant ! C’était compter sans la résolution de mon père : s’il pensait comme ci ou comme ça, c’était comme ci ou comme ça, et le mortel qui l’en ferait démordre n’était as encore né. Ce que Maman avait du reste déjà appris à ses dépens.

Deux jeunes parentes venues voir l’enfant s’enquirent de son nom.

– Eh bien j’ai pensé à Piera, Piera Niillas, répondit Papa en toute ingénuité.

– Piera ! s’exclamèrent les demoiselles horrifiées. — En voilà un nom pour un enfant.

– C’est le nom du grand-père, poursuivit Papa.

– Co-co-co-comment ça, du grand-père, s’étonnaient les demoiselles.

– Eh bien de mon grand-père, les renseigna Papa complaisamment. — Biennáš, c’était un Piera pardi.

Cette nouvelle les laissa sans voix. Et elles amorcèrent sans plus attendre une prudente retraite en direction de la sortie.

avr 102011
 

Nouvelles d’Islande
Éditions Magellan & Cie
9782350741949
Paru en 2011.

Quelques nouvelles d’auteurs islandais, pour la plupart traduits en français pour la première fois.

Comme souvent chez les Islandais, on a ce regard un peu décalé et dérangeant sur la vie. Quelques unes des nouvelles sont excellentes, et font regretter que ce soient les seuls textes disponibles en français de ces auteurs.

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Il était une fois un bourg où personne ne parlait la même langue. Personne n’usait du même mot pour désigner la même chose. Tout le monde pourtant se comprenait, et chacun vivait paisiblement en harmonie avec les autres. La joie de vivre, la bonne humeur des habitants était notable et, si incroyable que cela puisse paraître, ils étaient bavards. Le bourg était situé dans une région innomée au centre de l’Europe centrale. Elle était restée sans nom, si profondément encaissée depuis des lustres qu’elle avait au mieux été représentée par un trou noir sur les cartes. À vrai dire, le plus souvent, elle n’avait pas été représentée du tout.

mar 172011
 

Les Animaux de compagnie
[Gæludýrin]
Bragi Ólafsson
Actes Sud
9782742796441
Paru en mars 2011.

Des années auparavant, Emil et Harvardur étaient chargés de veiller sur des animaux pour le compte d’un ami absent. Après que les animaux étaient morts les uns après les autres, Emil avait mis Harvardur à la porte. Harvardur est aujourd’hui de retour, et cherchant désespérément à lui échapper, Emil se réfugie sous son propre lit, où il assiste à une bien étrange soirée.

Vraiment étrange. Je n’ai pas vraiment aimé, mais certains moments m’ont fait rire. Un de ces romans que je referme en pensant, « Certes, mais encore ? »

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“Il avait plutôt l’air de quelqu’un qui avait besoin d’un toit”, dit Tómas. Sérieusement ou non, je ne sais pas. “Et puis j’ai aussi remarqué qu’il tripotait la plaque de la porte, comme s’il essayait de l’asti­quer. Sans doute qu’il voulait enlever la neige pour mieux voir le nom.”

Ces respectables plaques de cuivre, ou de laiton, ont quelque chose d’immuable et d’éternel. Une aura de temps révolus, que l’on n’a pas connus. Ma plaque n’a guère que deux ans, et pourtant elle est tellement marquée par les intempéries qu’elle donne l’impression que son propriétaire est un homme âgé, ou qui n’est plus jeune sans être très vieux : c’est presque une pierre tombale. A ceci près qu’elle n’indique pas de dates, ni de titre du genre chef de bureau ou armateur comme on en voit au cime­tière, ni de souhait que l’intéressé repose en paix, en l’occurrence derrière sa propre porte.

oct 262010
 

Maudit soit le fleuve du temps
[Jeg forbanner tidens elv]
Per Petterson
Gallimard
9782070124916
Paru en septembre 2010.

Quand elle apprend qu’elle est atteinte d’un cancer, une femme retourne dans le pays où elle est née, bientôt rejointe par son fils en instance de divorce.

Maudit soit le fleuve du temps fait partie de ces livres que je referme en me disant : « Certes, mais encore ? » Je suis donc restée sur ma faim.

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Debout dans l’embrasure de la porte, mon père tenait une sacoche semblable à celle que j’utilisais pour aller au collège, quand c’était la mode de se trimbaler avec des sacoches. Il est d’ailleurs possible que mon père ait récupéré la mienne, ce qui veut dire que la sacoche en question avait plus de vingt-cinq ans.

– Je m’en vais dès aujourd’hui, dit ma mère.

– Où ça ?

– Je retourne chez moi.

– Chez toi ? Dès aujourd’hui ? Il faudrait peut-être qu’on en discute d’abord. Que tu me laisses le temps de réfléchir.

– Il n’y a rien à discuter. J’ai pris mon billet. Je viens de recevoir une lettre de l’hôpital d’Aker. J’ai un cancer.

– Tu as un cancer ?

– Oui. Un cancer de l’estomac. C’est pour ça que je retourne chez moi.

Elle continuait à dire « chez moi » en parlant du Danemark et de sa ville natale, à l’extrême nord du pays, alors qu’elle vivait en Norvège, à Oslo, depuis près de quarante ans.

– Et tu veux partir seule ?

– Oui. Je préfère.

sept 252010
 

L’Oiseau noir
[Svartfugl]
Gunnar Gunnarsson
Arléa
9782869591301
Paru en 1992.

Un homme et une femme sont accusés d’avoir assassiné leur conjoints respectifs.

Une description intéressante de la vie dans un petit village d’Islande au XIXe siècle : l’isolation des habitants, et notamment la façon dont les rumeurs se répandent dans une communauté en vase clos.

L’administration assez système D de la justice est quelque peu surprenante pour un lecteur de XXIe siècle, notamment la façon dont les juges ont décidé de la culpabilité des accusés avant même le procès.

Dérangeant.

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De toute ma vie, je n’ai vu un homme comme lui. Je ne l’oublierai jamais, le Bjarni ; avec sa barbe blonde et frisée flottant au vent, ses yeux bleus et brillants qui semblaient composés de cristaux brisés, portant le petit cercueil large et difforme qui cachati, bizarrement le mystère de la mort.

Je ne puis décrire l’émotion que j’éprouvai en me trouvant face à lui. J’eus réellement l’impression de voir mon destin se dresser devant moi. Comme un présage du danger qui me menaçait. Cet homme jouerait un rôle dans ma vie : je le sentais et je le savais.