août 272010
 

Purge
[Puhdistus]
Sofi Oksanen
Stock
9782234062405
Paru en août 2010.

Une jeune prostituée russe en détresse échoue chez Aliide Truu, persécutée par ses voisins pour avoir collaboré avec le régime soviétique en Estonie, récemment abrogé. Mais de la même manière qu’Aliide avait caché un résistant nationaliste cinquante plus tôt, elle décide de cacher Zara, quel qu’en soit le prix.

Difficile de parler de Purge sans en gâcher les rebondissements, dignes du meilleur thriller. Aliide est un personnage fascinant, très humain dans ses motivations et sa capacité à se mentir à elle-même.

L’exploration de l’histoire contemporaine de l’Estonie est aussi intéressante, notamment dans la question de la collaboration avec l’envahisseur.

Je ne peux que répéter les mots de Nancy Huston : « Un vrai chef-d’œuvre. Une merveille. »

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Le ballot gisait au même endroit sous les bouleaux. Aliide s’approcha sans le quitter des yeux, en alerte. Le ballot était une fille. Boueuse, loqueteuse et malpropre, mais une fille quand même. Une fille inconnue. Un être humain de chair et de sang, et non quelque présage tombé du ciel. Ses ongles cassés portaient des lambeaux de vernis rouge. Ses joues étaient striées de rimmel et de boucles de cheveux à moitié défrisées, la laque y formait des boulettes et quelques feuilles de saule pleureur s’y étaient collées. À leur racine, les cheveux grossièrement décolorés repoussaient gras et sombres. Sous la crasse, la peau diaphane de la joue blanche ressemblait pourtant à celle d’un fruit trop mûr, de la lèvre inférieure desséchée se détachaient des peaux déchiquetées, entre lesquelles la lèvre tuméfiée, rouge tomate, était anormalement brillante et sanguine et faisait ressembler la crasse à une pellicule qu’il faudrait essuyer comme la surface vitreuse d’une pomme dans le froid. Une teinte violette s’était accumulée dans les plis des paupières, et les bas noirs translucides étaient troués. Ils n’étaient pas détendus aux genoux, les mailles étaient serrées et de bonne facture. De l’Ouest, évidemment.

août 222010
 

Rosa candida
[Afleggjarinn]
Auður Ava Ólafsdóttir
Zulma
9782843045219
Paru en août 2010.

Arnljótur quitte son Islande natale pour remettre en état une célèbre roseraie. Il va bientôt être rejoint par Anna, avec qui il avait eu une aventure d’une nuit, et Flóra Sól, leur petite fille.

Attention, coup de cœur ! Rosa candida est un conte initiatique magnifique, dont le narrateur est un jeune homme attachant qui se cherche et finit par se trouver auprès des conseils de frère Thomas et de l’amour de sa petite fille.

Il se dégage de ce livre une atmosphère de sérénité ; on en ressort rafraîchi et réconcilié avec l’univers.

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« Vous êtes sûr de pouvoir vous débrouiller ? », demandent les hôtesses, tandis que j’essaie de quitter l’avion en position verticale. « Vous êtes très pâle. »

Au moment où je sors de la carlingue, l’une des hôtesses me touche l’épaule et dit :

« On a essayé d’élucider la nature exacte de ce qu’il y avait à manger. Deux hôtesses y ont goûté, mais elles ne sont pas tout à fait sûres. Sorry. Mais c’est definitely soit du poisson pané fourré au fromage blanc, soit du poulet pané fourré au fromage blanc. »

Un employé de l’aéroport écrit une adresses sur un bout de papier et je tiens la feuille chiffonnée dans ma paume moite. Je me trouve dans une ville où je ne suis jamais venu. C’est ma première étape à l’étranger et je suis assis tout en boule à l’arrière d’un taxi. Le sac à dos est à côté de moi et des pousses vertes dépassent de l’emballage de journaux dans la poche extérieure. En y repensant, je ne suis pas sûr d’avoir été seul dans le taxi ; il n’est pas exclu que la femme au pull jaune à col roulé m’ait accompagné jusqu’au bout.

juil 232010
 

Petits suicides entre amis
[Hurmaava joukkoitsemurha]
Arto Paasilinna
Gallimard
9782070308088
Paru en 2005.

Deux hommes, contrariés dans leurs projets de suicide, décident de s’associer et de recruter d’autres suicidaires pour partir ensemble. S’ensuit une folle équipée qui les conduira de la Finlande à la pointe du Portugal.

Voilà enfin le grand Paasilinna qu’on m’a recommandé ! L’humour est corrosif, noir et déjanté, et nous montre chemin faisant que la vie vaut quand même la peine d’être vécue.

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Les deux hommes lurent quelques cartes et ouvrirent un premier lot d’enveloppes. Les plis suintaient le désespoir. Les candidats au suicide avaient griffonné leurs messages d’une écriture irrégulière, sans souci des règles de grammaire et sous l’emprise d’une énergie incontrôlée, appelant les destinataires au secours : se pouvait-il qu’ils ne soient pas seuls dans leur détresse ? Contre toute évidence ? Des inconnus étaient-ils susceptibles de les aider ?

Les signataires des lettres avaient vu leur monde s’écrouler. Leur moral était à zéro, certains étaient si désespérés que même les yeux endurcis du colonel se mouillèrent. Ils s’étaient saisis de l’annonce salvatrice comme des noyés d’un dernier fétu de paille.

Tenter de répondre personnellement à chacun semblait impossible. Le simple effort d’ouvrir et de lire toutes les lettres paraissait surhumain.

Après avoir parcouru en diagonale une centaine de missives, le président Rellonen et le colonel Kemppainen étaient déjà si épuisés qu’ils n’avaient plus la force de continuer. Ils allèrent se baigner.

juil 122010
 

Frères jurés
[Edbrødre]
Gunnar Gunnarsson,
Fayard
9782213606224
Paru en 2000.

Deux jeunes Vikings, amis d’enfance, deviennent frères jurés. Les circonstances les envoient en Islande, dont ils deviendront les premiers colonisateurs.

Un très bon roman historique, minutieusement documenté sans jamais noyer le lecteur sous des informations inutiles. J’ai beaucoup aimé les contrastes entre la vie (plus ou moins) paisible de cultivateur et d’éleveur en Norvège l’hiver, et les raids vikings l’été.

Un auteur dont j’espère lire d’autres romans.

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Et là, dans le haut-siège, sur les planches brunes et usées où seuls les coussins et les occupants changeaient, était assis son père. Oh oui ! il était assis comme il faut et en confiance parmi ses dieux.

Chaque soir, il était assis là lorsqu’il n’était pas en voyage ou parti rendre une visite, il vidait sa corne, ses hommes sur les bancs aux tables autour de lui, une marche plus bas. Il était assis, calme, démêlant de ses doigts tannés son épaisse barbe blanche, tenant des propos pondérés ou se taisant. C’était là qu’il faisait asseoir, à côté de lui, quand il avait des invités, son hôte le plus éminent. Il pouvait arriver, alors, qu’il élevât le ton, de sorte que sa voix retentissante emplissait la halle et qu’il se faisait un silence attentif même sur les bancs les plus éloignés. Car Ørn, son père, ne parlait pas souvent fort, mais lorsqu’il parlait haut, c’était pour proférer des paroles importantes. Ingolf trouvait alors qu’il prenait une certaine ressemblance avec Thor, surtout lorsqu’il levait son énorme poing noué au dessus de sa tête touffue. Sinon, lorsqu’il restait silencieux, à penser, il rappelait surtout Odin, si ce n’est qu’il avait deux yeux.

Dans ce haut-siège, son père était chez lui. Il y trônait bien et en confiance, à la place de ses ancêtres. Grand-père Bjørnulf avait siégé là, lui qui, avec son frère Roald, avait dû fuir l’ancien bien allodial de la famille, en Telemark, pour cause de meurtre. Et là aussi avait siégé, avant lui, son père à lui, Ørn, Romund Greipsson. Des hommes fiers et forts dont on se rappelait les noms avec vénération.

Et un jour lui-même siégerait là…

mai 282010
 

L’art de pleurer en choeur
[Kunsten at græde i kor]
Erling Jepsen
Sabine Wespieser
9782848050829
Paru en avril 2010.

Le jeune narrateur remarque que chaque fois que son père fait une oraison funèbre, ses affaires vont mieux et toute leur vie de famille s’en ressent.

À lire la quatrième de couverture, on pourrait s’attendre à un livre drôle et léger. Pas du tout ! En fait, L’Art de pleurer en chœur est extrêmement glauque et malsain : on est dans une petite communauté rurale des années 60 où les ragots vont bon train, dans une famille où les taloches partent pour un rien, et où la jeune sœur du narrateur « rejoint leur père quand il dort sur le canapé ».

Je n’ai pas vraiment aimé ce livre, d’autant qu’il n’était pas du tout ce à quoi je m’attendais. La voix narratrice du garçon de 10 ans qui observe son entourage sans forcément comprendre de quoi il retourne était plutôt réussie, cela dit.

Pas forcément un mauvais livre, mais bien plus noir qu’il n’y paraît.

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On frappe à la porte, et maman va ouvrir. C’est Mette, ma
camarade de jeux.

« Vous avez la télévision ? demande-t-elle. Je peux la voir ?

– Bien sûr que tu peux la voir », dit maman, mais moi je me
glisse entre les deux et je pousse Mette. Je lui dis :

« Non, tu ne peux pas, c’est une télévision de merde !

– Elle est déjà en panne ?

– Mais non elle n’est pas en panne », dit maman. Et elle amène Mette dans le salon.

« Il ment alors ? »

Je la pousse encore une fois, pourquoi est-ce qu’elle ne rentre pas tout simplement chez elle ? Mais maman dit que je suis injuste, j’ai passé toute l’année dernière à aller chez les parents de Mette pour regarder la télévision, et ils ne m’ont jamais dit non. Maman a raison ; pour ça ils sont gentils de l’autre côté de la rue. Je dois juste penser à dire : « Au revoir et merci de m’avoir laissé regarder la télévision », avant de partir, et ça c’est plutôt facile. Maintenant je le dis tellement vite que personne ne comprend ce que je dis : « Aurevoiretmercidem’avoirlaisséregarderlatélévision. » Alors, ils se retournent et ils disent : « Qu’est-ce que tu dis ? » Mais moi je suis déjà parti.