jan 202010
 

Le Bois de Klara
[Heimsuchung]
Jenny Erpenbeck
Actes Sud
9782742785469
Paru en septembre 2009.

En Allemagne, dans un bois autour d’un lac, des maisons sont construites, des familles vivent et subissent la guerre puis le communisme.

Je n’ai pas vraiment aimé, entre autre parce que beaucoup des personnages ne sont pas nommés et restent des archétypes pour lesquels il est difficile de sympathiser. En fait, le seul passage que j’ai aimé est aussi le seul où tous les personnages ont un nom et une personnalité (la famille juive pendant la guerre).

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D’où vient-il ? Au village, nul ne le sait. Peut-être est-il là depuis toujours. Au printemps, il aide les paysans à greffer leurs arbres fruitiers ; aux environs de la Saint-Jean, il écussonne les sauvageons à œil poussant ou, lors de la deuxième montée de sève, à œil dormant ; pratique la greffe en fente ou en oblique selon l’épaisseur du porte-greffe, confectionne le mélange indispensable de goudron de pin, de cire et de térébenthine, puis panse la plaie avec du papier ou du raphia. Au village, chacun sait que les arbres qu’il a entés présentent au cours de leur croissance ultérieure des couronnes d’une parfaite régularité. En été, les paysans viennent le chercher pour faucher et pour confectionner les meules de paille. On lui demande aussi volontiers conseil pour assécher la terre noire des parcelles en bordure du lac, il s’entend à tresser les rameaux d’épicéa et à les planter à la bonne profondeur dans les trous creusés pour assurer le drainage du sol. Il prête la main aux villageois pour réparer charrues et herses, en hiver il abat avec eux des arbres dont il scie les troncs. Lui ne possède ni terre ni bois, il vit tout seul dans une cabane de chasse abandonnée à la lisière de la forêt, il a toujours vécu là, au village tout le monde le connaît et pourtant les gens, les jeunes comme les vieux, ne l’appellent jamais que le Jardinier, comme s’il n’avait pas d’autre nom.

déc 302009
 

D’autres couleurs
[Öteki Rentler]
Orhan Pamuk
Gallimard
9782070786602
Paru en octobre 2009.

Un bric-à-brac d’essais, de préfaces, d’articles, de discours, où Orhan Pamuk nous parle de sa famille, des livres et de la Turquie.

J’adore l’écriture d’Orhan Pamuk, même si elle n’est pas forcément des plus faciles à lire, et certains des essais de ce livre sont des petits bijoux. Je pense notamment à celui où il décrit une promenade à la plage avec sa fille, ou les deux où il parle des mouettes.

N’ayant lu qu’un livre de Pamuk jusqu’ici, j’ai quand même suivi facilement quand il parle de ses autres livres, et ceux sur Mon nom est Rouge, notamment, m’ont donné envie de le lire. Cela dit, D’autres couleurs n’est probablement pas une bonne introduction à Pamuk pour ceux qui ne l’ont jamais lu.

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Beaucoup plus tard, lorsque tout cela ne fut plus que du passé, la colère teintée de jalousie que j’éprouvais envers ce père feu follet, qui jamais ne m’avait écrasé ni blessé, se mua peu à peu en une acceptation résignée de l’incontestable ressemblance qui existait entre nous. Désormais, quand je maugrée contre un imbécile, quand je fais une remarque au serveur dans un restaurant, quand je me ronge la lèvre inférieure, quand je relègue dans un coin certains livres sans les terminer, quand j’embrasse ma fille, quand je sors de l’argent de ma poche, quand je salue quelqu’un d’une joyeuse plaisanterie, je me surprends à l’imiter. Ce n’est pas parce que mes mains, mes bras, mes jambes ou le grain de beauté sur mon dos ressemblent aux siens. Cela provient de quelque chose qui me fait peur — qui me terrifie — et me rappelle le terrible désir que j’avais, enfant, de lui ressembler : la mort de chaque homme commence avec celle de son père.

déc 282009
 

Brève histoire des fesses
Jean-Luc Hennig
Zulma
9782843044946
Paru en novembre 2009.

Une série de courts essais sur les fesses vues sous des angles différents.

J’ai adoré le mélange de paillardise et d’érudition, qui fait que Hennig passe sans complexe de la sculpture à la peinture à la littérature, en balayant toutes les époques. Le tout étant raconté sur un ton pince-sans-rire qui fait tout le sel du livre. À lire absolument !

Mon seul regret est que le livre n’est pas illustré, parce que j’aurais adoré que fussent mises en regard les peintures et sculptures dont parle Hennig.

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Quoi qu’on dise, la fesse n’a pas grande activité dans la vie. Elle n’entraîne pas outre mesure l’usage du verbe transitif. La fesse veut seulement le verbe pronominal ou intransitif. Elle ne veut d’ailleurs rien du tout. Elle n’a pas grande existence en tant que sujet. On le trouve plutôt décrite dans sa modalité d’être, si l’on ose dire. On en parle plus volontiers à propos de ses formes, de son mouvement, de ses métamorphoses. Bref, la fesse n’a guère qu’un accessoire indispensable, c’est l’épithète. Laquelle, à vrai dire, ne change rien à la fesse. La fesse est là, l’épithète la nuance. Elle la sculpte, la poétise, voilà tout. On comprend, dans ces conditions, que la fesse requiert surtout l’extase, l’adoration, l’extrême-amour ou, à l’inverse, l’ironie vengeresse et la vacherie. Et qu’elle se soit naturellement accordée à un genre littéraire qui fit fureur aux alentours de 1535 : le blason érotique.

nov 202009
 

Parquet flottant
Samuel Corto
Denoël
9782207261309
Paru en août 2009.

Un avocat devenu procureur raconte son premier poste, égratignant au passage la justice française et ses acteurs.

Parquet flottant aura été une grosse déception. Pourtant, il avait tout pour me plaire : un style pince-sans-rire, une analyse très fine de la justice en France. Dommage que l’intrigue tombe dans le graveleux aussi rapidement ; ça a complètement gâché le livre pour moi.

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C’était, à n’en plus douter, un accomplissement personnel fort, une sorte de transe extatique : la magistrature m’ouvrait ses bras. Des bras bruns, puissants, poilus, tentaculaires. Je raccrochai ma robe noire d’avocat pour la cuirasse étincelante (bien que strictement identique) de mon nouveau pouvoir décisionnaire et, pour la rentrée de septembre, je déposai au fond de mon sac tout neuf une boussole en bakélite noire tirée d’un équipement de survie : aujourd’hui encore, je me dis qu’on doit toujours écouter ses instincts, même les moins lisibles.

La petite ville de province qui m’accueillait pour mon premier poste pouvait s’enorgueillir d’avoir un procureur local — mon premier supérieur hiérarchique — reconnaissable de loin : tonsure trapue sur lunettes d’écailles, vestes amples croisées (ou l’inverse), généralement vert bouteille, lie-de-vin ou gris travaux publics. Il s’asseyait toujours jambes ouvertes, comme encombré. Ce nain
coloré sévissait depuis une quinzaine d’années, en contradiction directe avec les bonnes recommandations ministérielles sur la nécessaire mobilité géographique des magistrats et, lors de ma visite protocolaire préalable à mon installation, il s’enquit de mes motivations à rejoindre ce grand corps (il parlait ainsi, comme beaucoup, par ellipses poético-professionnelles, pensant sans doute s’ériger à titre
personnel par capillarité).

nov 152009
 

Don Juan, une fois encore
[Don Juan raz jeszcze]
Andrzej Bart
Noir sur Blanc
9782882502216
Paru en septembre 2009.

Au XVIe siècle, la Reine Juana de Castille vient de perdre son mari, mais refuse de voir la réalité en face et traine son cadavre d’église en couvent, au grand dam de l’Inquisition comme de la Papauté. Le délégué du pape embauche Don Juan, retiré dans un monastère pour expier sa vie de luxure, pour ramener la reine à la raison.

Un roman picaresque, truculent, comme on n’en voit pas assez souvent. Andrzej Bart part d’une histoire vraie et brode autour. J’ai beaucoup aimé la complexité des relations politiques (ce n’est pas parce que la Papauté et l’Inquisition sont toutes les deux des institutions catholiques qu’elles se voient d’un bon œil), et l’humour du livre.

Il y en a pour tous les goûts puisqu’on y trouve aussi un meurtre, une histoire d’amour, un duel, des mensonges et des faux-semblants à tout va.

L’auteur est polonais et l’éditeur petit, donc Don Juan une fois encore ne deviendra probablement pas un best-seller, mais il mérite qu’on lui donne une chance.

[Pas d'extrait pour l'instant, on m'a emprunté ma copie.]