nov 092009
 

Un soupçon légitime
[War er es?]
Stefan Zweig
Grasset
9782246756118
Paru en octobre 2009.

Un jeune couple vient s’installer à la campagne. L’homme voue une passion excessive à son chien, jusqu’au jour où il apprend que son épouse est enceinte.

Zweig revient sur un de ses thèmes de prédilection : la monomanie. Si celle-ci est relativement inoffensive lorsqu’elle s’applique à des objets ou des concepts, elle devient beaucoup plus dangereuse quand elle a pour cible des êtres vivants.

La connaissance qu’a Zweig de la nature humaine illustre parfaitement son argument dans cette nouvelle. Il crée l’angoisse autour d’une incertitude qui n’est jamais complètement levée. L’hypothèse que son narrateur formule peut sembler naïve ou simpliste, requérant d’appliquer à un animal des sentiments humains, et pourtant c’est la seule qui tienne la route.

Dérangeant, glaçant, horrifiant, un petit bijou de psychologie et d’écriture.

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Le samedi, lorsque nous sortîmes de chez nous pour notre promenade du soir, nous entendîmes des pas lourds et pressés qui nous suivaient, et quand nous nous retournâmes, il y avait un homme massif et enjoué, qui nous tendit une large main rougeaude, couverte de taches de rousseur. C’était le nouveau voisin et il avait appris à quel point nous avions été aimables avec sa femme. Bien sûr, cela ne se faisait pas de nous courir après ainsi, en bras de chemise, sans nous avoir d’abord rendu une visite en bonne et due forme. Mais sa femme lui avait dit tant de bien de nous, qu’il n’avait pas voulu perdre une minute pour venir nous remercier. Et il était donc là, lui, John Charleston Limpley, et n’était-ce pas, à vrai dire, épatant qu’on ait à l’avance baptisé en son honneur cette vallée Limpley Stoke, avant même qu’il puisse se douter qu’il aurait l’intention de s’installer un jour ici — oui, il était là et espérait bien y rester, aussi longtemps que Dieu lui accorderait de vivre. Il trouvait cet endroit plus splendide que n’importe quel autre endroit au monde et il tenait à nous dire dès maintenant de tout cœur qu’il serait un bon et digne voisin. Il parlait si vite, d’une façon si animée et avec une telle faconde qu’il était presque impossible de l’interrompre. J’eus donc tout le loisir de l’étudier à fond. Ce Limpley était une masse imposante, d’au moins six pieds de haut, avec de larges épaules carrées qui eussent fait honneur à un haltérophile, mais, comme beaucoup de géants, il arborait une bonhommie enfantine. Quand il clignait des yeux — de ses yeux étroits, un peu embués et surmontés de paupières rousses — il inspirait une entière confiance. Il exhibait sans cesse, à chaque éclat de rire dont il ponctuait son discours, ses dents d’une blancheur éclatante ; il ne savait trop que faire de ses énormes mains, il avait du mal à les tenir tranquilles, on sentait qu’il aurait préféré s’en servir pour vous taper amicalement sur l’épaule et c’est pourquoi, afin de canaliser son énergie, faute de mieux, il faisait craquer les articulations de ses doigts. Pouvait-il se joindre à notre promenade, tel qu’il était, en bras de chemise ? Lorsque nous acquiesçâmes, il marcha avec nous, et nous raconta en désordre que par sa mère il était originaire d’Écosse, mais qu’il avait grandi au Canada, et, tout en discourant, il pointait du doigt tantôt un arbre luxuriant tantôt une jolie colline : tout cela était splendide, d’une splendeur à nulle autre pareille ! Il parlait, il riait, il s’enthousiasmait presque sans interruption ; il se dégageait de cet homme imposant, plein de santé et de vitalité, un flot revigorant d’énergie et de bonheur, qui vous emportait. Lorsque nous prîmes congé de lui, nous étions tous deux comme réchauffés. « A vrai dire cela fait longtemps que je n’ai pas rencontré quelqu’un d’aussi cordial, d’aussi vivant », déclara mon mari, qui, comme je l’ai déjà dit, était d’ordinaire toujours très prudent et réservé dans son jugement sur les gens.

nov 092009
 

Tous les hommes sont menteurs
[Todos los hombres son mentirosos]
Alberto Manguel
Actes Sud
9782742785063
Paru en septembre 2009.

Un homme, un écrivain qui venait juste d’être publié, est mort. Un journaliste interroge des personnes qui l’ont connu, et nous livre leurs récits sans coupures, sans censure, sans réécriture.

C’est un livre fascinant sur le thème du mensonge, celui qu’on dit aux autres, mais aussi celui qu’on se dit à soi-même. Pas forcément le mensonge volontaire et conscient, d’ailleurs. Il y a aussi le petit mensonge que l’on répète si souvent qu’on finit par y croire soi-même, ou les conclusions erronées tirées de données incomplètes, qu’on finit par présenter comme des vérités absolues.

À travers les multiples récits, Manguel construit un portrait à multiples facettes, et d’une certaine manière nous donne un aperçu du processus d’écriture, de cette étape qui consiste à construire des personnages complexes, humains.

Tous les hommes sont menteurs est un livre passionnant servi par une très belle écriture, à ne pas manquer.

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Ne le prenez pas mal, mais, à mon avis, Bevilacqua n’était pas un de ces sans-gêne qui adhèrent à votre canapé et qu’on ne peut plus en décoller, même à la térébenthine. Tout au contraire. C’était une de ces personnes qu’on n’imagine pas proférer la moindre grossièreté, ce qui, justement, vous interdisait de lui dire de s’en aller. Bevilacqua possédait une sorte de grâce naturelle, une élégance sans ostentation, une présence anonyme. Doté d’un grand corps maigre, il se déplaçait lentement, comme une girafe. Il avait une voix rauque et apaisante. Ses paupières tombantes, propres aux Latins, dirais-je, lui donnaient un air somnolent, et il vous fixait de telle sorte qu’il devenait impossible de détourner le regard quand il parlait. Puis, quand il tendait ses doigts fins, jaunis par la nicotine, pour s’agripper à la manche de son interlocuteur, on se laissait attraper, persuadé que toute résistance était inutile. C’est seulement au moment où il prenait congé que je me rendais compte qu’il m’avait mangé l’après-midi.

oct 022009
 

Le Comptable indien
[The Indian Clerk]
David Leavitt
Denoël
9782207260043
Paru en août 2009.

Le comptable indien en question est Srinivasa Ramanujan, un génie des mathématiques qui vécu au début du XXe siècle. Cette biographie romancée est racontée du point de vue de G.H. Hardy, le mathématicien anglais qui l’a découvert.

Je suis arrivée au bout du livre, mais non sans mal, pour plusieurs raisons. D’abord, c’est un livre qui parle de mathématiciens, et donc tout naturellement, de mathématiques. Je conseille à quiconque n’est pas mathématicien de simplement passer les descriptions que j’ai trouvées personnellement un tantinet trop détaillées pour un ouvrage littéraire.

Ensuite, les choix de points de vue de Leavitt m’ont beaucoup gênée, à commencer par le passage d’une focalisation externe à une focalisation zéro à une focalisation interne dans les trois premières phrases du roman. Ça se calme par la suite, mais il y a deux-trois changements de focalisation de Hardy à Littlewood qui m’ont fait tiquer.

Cela dit, Leavitt a réussi le délicat dosage de fiction et de réalité nécessaire pour une biographie romancée. De plus, tout l’aspect politique du roman, avec l’opposition entre pacifistes et militaristes (une partie du roman se déroule pendant la Première Guerre mondiale) et l’opposition entre Indiens et Anglais notamment, est extrêmement bien rendu.

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La lettre arrive le dernier mardi de janvier 1913. À trente-cinq ans, Hardy est un homme d’habitudes. Tous les matins, il prend son petit déjeuner, puis il sort marcher dans le parc de Trinity College — une marche solitaire. Sur son chemin, il frappe du pied le gravier des allées, en s’efforçant de démêler les détails de la preuve mathématique à laquelle il travaille. Si le temps est beau, il a ce soliloque intérieur : Seigneur bien-aimé, je T’en prie, qu’il pleuve, car aujourd’hui je n’ai franchement pas envie de voir le soleil inonder mes fenêtres ; j’ai envie d’obscurité et de pénombre, que je puisse travailler à la lumière de ma lampe. Et, si le temps est mauvais, il se dit : Seigneur bien-aimé, s’il Te plaît, ne fais pas réapparaître le soleil car il va perturber ma concentration, qui requiert l’obscurité, la pénombre et la lumière de la lampe.

Le temps est au beau fixe. Au bout d’une demi-heure, il regagne ses appartements, qui sont confortables, en accord avec son rang. Situés au-dessus d’une des arcades qui mènent vers New Court, ils sont agrémentés de fenêtres à meneaux par lesquelles il peut surveiller les étudiants qui passent en contrebas, vers l’arrière des bâtiments. Comme toujours, son homme de service lui a laissé son courrier empilé sur la petite table en bois de rose, près de la porte d’entrée. Rien de bien passionnant, aujourd’hui, du moins à première vue : quelques factures, un mot de sa sœur, Gertrude, une carte postale de son collaborateur, Littlewood, avec lequel il partage cette curieuse manie de communiquer presque exclusivement par cartes postales, alors même que Littlewood habite dans la cour voisine. Et puis — très visible au milieu de ce petit tas de correspondance anodine, à la limite de l’ennui, il y a cette lettre — aussi mal dégrossie, aussi disproportionnée, à la propreté aussi douteuse qu’un immigrant fraîchement débarqué après un très long voyage en troisième classe. L’enveloppe est marron, et couverte de toute une panoplie de timbres inusités. Il se demande d’abord si ce n’est pas une erreur d’acheminement, mais non, le nom inscrit au recto d’une écriture précise, le style d’écriture qui ravirait une institutrice, qui enchanterait sa sœur, est bien le sien : G.H. Hardy, Trinity College, Cambridge.

sept 142009
 

L’Offense
[La Ofensa]
Ricardo Menéndez Salmón
Actes Sud
9782742785162
Parution prévue pour octobre 2009.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, un jeune tailleur allemand est envoyé en France, où il assiste impuissant au massacre d’un village. À la suite de cet événement, il perd toute sensibilité pour devenir une sorte de créature purement mentale. Réfugié à Londres après la guerre avec la femme qu’il a épousé, sa vie est de nouveau bouleversée par l’apparition de trois hommes et d’une femme très belle qu’il ne peut s’empêcher de suivre.

C’est un tout petit livre assez étrange et très dur, sans complaisance pour l’un ou l’autre camp. Son exploration de la noirceur de l’âme humaine se mêle à la calme acceptation des événements qui chamboulent la vie du jeune Kurt, jusqu’à la scène finale.

Par contraste avec les horreurs que Menéndez Salmon dépeint, son style est fantaisiste et plein d’humour.

Un livre très étrange, dont je ne suis pas sûre d’avoir compris toute la portée. À lire.

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Pour se conformer à la tradition familiale et au souhait formel de son père tailleur, Kurt Crüwell devait reprendre son atelier de bonne réputation au numéro 64 de la Gütersloher Strasse dans la ville de Bielefeld, non loin du luxuriant Teutoburgerwald et à quelques pâtés de maisons seulement de l’endroit où des décennies plus tard, entre 1966 et 1968, Philip Johnson, architecte renommé de Cleveland, érigerait la fameuse Kunsthalle ; toutefois, le 1er septembre 1939, un événement traumatisant bien que prévisible compromit ses rêves paisibles de propriétaire — ainsi que son entrée dans la société petite-bourgeoise de Bielefeld — et rendit son destin bien moins paisible et infiniment plus hasardeux.

Ce jour-là, alors que Kurt fêtait son vingt-quatrième anniversaire, l’un de ses compatriotes nommé Hitler donna l’ordre à son armée de forcer le corridor de Dantzig, d’attaquer la ville qu’on connaît aujourd’hui sous le nom de Gdánsk, et de s’emparer d’un morceau de l’histoire polonaise au nom du IIIe Reich.

La Seconde Guerre mondiale venait d’éclater.

sept 132009
 

Et que le vaste monde poursuive sa course folle
[Let the Great World Spin]
Colum McCann
Belfond
9782714445063
Paru en août 2009.

J’ai hésité avant de faire un billet sur ce livre, parce que je n’ai pas pu aller jusqu’au bout. Non qu’il fût particulièrement mauvais ou mal écrit, mais il n’a pas réussi à m’accrocher, et comme je me suis promis que je ne répéterais pas l’expérience du Guide de l’incendiaire, j’ai décidé de limiter les dégâts et de passer à autre chose.

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Celui qui le virent se turent. Depuis Church, Liberty, Cortlandt, West, Fulton ou Vesey Street. Un silence terrible, superbe, à l’écoute de lui-même. Certains pensèrent à une illusion d’optique, une ombre mal placée, un effet d’atmosphère. D’autres prirent ça pour la blague éculée du type qui se plante sur l’asphalte, le doigt pointé, et on s’attroupe autour, les têtes se renversent, hochent, confirment, mails les yeux sont levés pour rien, et on attend comme on attend la chute d’un gag de Lenny Bruce. Seulement, plus ils regardaient, plus c’était clair. À l’extrême limite du toit, la silhouette se détachait sur la grisaille du matin. Sans doute un laveur de vitres. Un ouvrier du bâtiment. Ou un suicidaire.