juin 012010
 

C’est tous les jours comme ça
Pierre Autin-Grenier
Finitude
9782912667762
Paru en avril 2010.

Dans un monde parallèle au notre, mais beaucoup plus totalitaire, un écrivain observe ses contemporains.

Au début je me suis demandée s’il s’agissait d’un roman ou de nouvelles, mais ce sont en fait de très courts chapitres connectés assez vaguement. Chacun est comme une pièce du puzzle dont l’ensemble reconstitue l’image d’un univers d’autant plus terrifiant qu’il n’est pas si difficile à imaginer.

Certains épisodes vont jusqu’à l’absurde et introduisent une note d’incongru qui soulage un peu l’atmosphère oppressante.

Un bijou à découvrir !

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Nous nous trouvions réunis dans une vaste salle un peu austère au centre de laquelle avait été dressé un immense buffet froid pour arroser je ne sais quel événement dont je ne mesurais pas de prime abord toute l’importance.

Avec une logique impressionnante des discours un peu ampoulés s’étaient enchaînés à des discours assez guindés, le tout ponctué de vifs mais brefs applaudissements et, pour finir, invitation nous avait été faite d’aller nous sustenter.

C’est alors que l’homme en l’honneur de qui était organisée cette réception et qui venait de répondre d’une voix tremblotante aux hommages et éloges dont il avait été l’objet se jeta de but en blanc sur la femme du patron. En moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, l’ayant mise en charpie, il la dévora tout entière sous nos yeux, n’en laissant guère plus, une fois repu, qu’un morceau de cuir chevelu et un sac en croco. Relatant après bien des années cette petite anecdote longtemps restée enfouie dans ma mémoire, il me revient maintenant qu’on remettait ce jour-là à ce brave homme la médaille du travail en récompense de trente ans de bons et loyaux services passés aux différentes chaînes de transformation chimique de notre groupe agro-alimentaire.

mai 292010
 

La femme dans le miroir
Thanh-Van Tran-Nhut
Robert Laffont
9782221114957
Paru en 2010.

Un jeune traducteur découvre que la même femme a servi de modèle à deux peintres séparés par quatre siècles.

Thanh-Van Tran-Nhut a fait ses premières armes dans le roman policier, et on ressent l’influence du genre sur La femme dans le miroir.

L’intrigue est assez clichée, et l’écriture pas assez bonne pour en faire oublier les faiblesses. Ça n’est pas mauvais, juste médiocre.

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Soudain, Zéphyrin se matérialisa à nos côtés. Il se frottait allègrement les main, de l’air de quelqu’un qui vient de conclure une belle affaire.

– N’est-ce pas qu’elles sont belles, ces œuvres de Pieter Haussen ? Une parfaite illustration de la joyeuse mentalité de l’époque : Vanitas vanitatum et omnia vanitas !

Il lissa avec coquetterie son bouc parfumé et addéna gaiement :

– Sans oublier le réjouissant Memento mori, qui nous rappelle que nous allons tous mourir !

mai 282010
 

L’art de pleurer en choeur
[Kunsten at græde i kor]
Erling Jepsen
Sabine Wespieser
9782848050829
Paru en avril 2010.

Le jeune narrateur remarque que chaque fois que son père fait une oraison funèbre, ses affaires vont mieux et toute leur vie de famille s’en ressent.

À lire la quatrième de couverture, on pourrait s’attendre à un livre drôle et léger. Pas du tout ! En fait, L’Art de pleurer en chœur est extrêmement glauque et malsain : on est dans une petite communauté rurale des années 60 où les ragots vont bon train, dans une famille où les taloches partent pour un rien, et où la jeune sœur du narrateur « rejoint leur père quand il dort sur le canapé ».

Je n’ai pas vraiment aimé ce livre, d’autant qu’il n’était pas du tout ce à quoi je m’attendais. La voix narratrice du garçon de 10 ans qui observe son entourage sans forcément comprendre de quoi il retourne était plutôt réussie, cela dit.

Pas forcément un mauvais livre, mais bien plus noir qu’il n’y paraît.

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On frappe à la porte, et maman va ouvrir. C’est Mette, ma
camarade de jeux.

« Vous avez la télévision ? demande-t-elle. Je peux la voir ?

– Bien sûr que tu peux la voir », dit maman, mais moi je me
glisse entre les deux et je pousse Mette. Je lui dis :

« Non, tu ne peux pas, c’est une télévision de merde !

– Elle est déjà en panne ?

– Mais non elle n’est pas en panne », dit maman. Et elle amène Mette dans le salon.

« Il ment alors ? »

Je la pousse encore une fois, pourquoi est-ce qu’elle ne rentre pas tout simplement chez elle ? Mais maman dit que je suis injuste, j’ai passé toute l’année dernière à aller chez les parents de Mette pour regarder la télévision, et ils ne m’ont jamais dit non. Maman a raison ; pour ça ils sont gentils de l’autre côté de la rue. Je dois juste penser à dire : « Au revoir et merci de m’avoir laissé regarder la télévision », avant de partir, et ça c’est plutôt facile. Maintenant je le dis tellement vite que personne ne comprend ce que je dis : « Aurevoiretmercidem’avoirlaisséregarderlatélévision. » Alors, ils se retournent et ils disent : « Qu’est-ce que tu dis ? » Mais moi je suis déjà parti.

mai 272010
 

La Centrale
Élisabeth Filhol
P.O.L
9782846823425
Paru en 2010.

Un homme travaille à l’entretien des centrales nucléaires. Un métier instable, dangereux, où une trop forte dose d’irradiation peut signifier six mois de chômage.

La Centrale a un sujet pour le moins inhabituel. J’ai apprécié l’aspect documentaire du livre, notamment la récapitulation de la tragédie de Tchernobyl ; par contre, l’intérêt littéraire m’a complétement échappé.

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« Vous vous sentez comment aujourd’hui ? – Aujourd’hui, ça va. » Il n’est pas dupe. Personne n’est dupe mais chacun joue son rôle, à la place qui est la sienne et en conscience. Mon travail à moi, c’est de tout faire pour le garder. Si je me sens bien ? oui. J’ai peut-être accusé le coup hier soir, un petit coup de mou, mais ça va mieux. La vérité, c’est que je me serais bien couché en rentrant, mais par correction vis-à-vis de Jean-Yves, je ne l’ai pas fait. J’explique qu’on partage à deux la caravane, lui travaille de nuit, moi en général le matin, on s’arrange comme ça.

Donc je ne l’ai pas fait. Pour passer le cap, on s’est assis dehors sous l’auvent, et on a bu une bière. Disons deux bières, mais pas plus. Et quand j’ai voulu me lever, le coup de massue. La tête explosée, et plus rien dans les jambes. On a du mal à l’admettre, le corps encaisse, digère, jusqu’à un certain point. Est-ce que j’ai franchi la limite ? Vingt millisieverts. Je devrais lui poser la question. Je sais que ma santé le préoccupe. Je sais surtout que pour la fiche d’aptitude – une visite et un tampon tous les six mois –, ça peut se jouer à pas grand-chose, et que des types comme lui, un peu sérieux, au moindre doute, ils n’hésitent pas à vous mettre hors circuit. On n’ira pas leur en faire le reproche, on ne peut même pas leur en vouloir, mais de là à coopérer, il y a un pas qu’assez peu de travailleurs sont prêts à franchir. Donc lui, moi, chacun est dans son rôle. Reste qu’à ce petit jeu, c’est quand même lui qui aura le dernier mot. Il le sait, qui tient la barre, sans brusquer les choses, tout à l’heure je vais me déshabiller, avec les résultats d’examens, analyses de sang et anthropogammamétrie, son diagnostic, il va pouvoir le faire. Est-ce que j’ai grillé mon quota annuel ? Je lui pose la question, la seule qui en vaille la peine. Il répond sans détour. À ce stade, ils ont du mal à évaluer la dose que j’ai reçue. Il m’explique pourquoi, quelles sont les difficultés, et qu’il va me falloir vivre avec cette incertitude pendant quelques jours, jusqu’à ce qu’on reconstitue l’incident. Il ne me dit pas, je comprends votre inquiétude. Il s’en tient aux faits. Je l’écoute. J’entends ce qu’il dit, mais je ne retiens pas tout. J’ai cette fenêtre à ma gauche depuis le début qui s’ouvre sur le parking, je réalise que j’y reviens, que je mesure le taux de remplissage mécaniquement, que c’est ça qui m’occupe. Et puis ces voix de l’autre côté, elles interfèrent avec les idées, pour peu qu’on ait l’esprit moins clair comme aujourd’hui, et des temps de réaction anormalement longs.

mai 212010
 

Victoria
[Victoria]
Knut Hamsun
Gaïa
9782847201598
Paru en 2010.

Le fils du meunier et la fille du châtelain s’aiment, mais la société et leur propre orgueil les séparent.

L’atmosphère étriquée et classiste de la Norvège de la fin du XIXe siècle est tellement bien rendue que nous étouffons avec les héros contre les restrictions imposées par les normes sociales.

Un beau récit, même si les personnages sont souvent frustrants dans leur détermination à gâcher leur vie.

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– Merci d’être venue, Victoria. Avant que vous arriviez, j’étais désespéré, et voilà que c’est passé. Pardonnez-moi de vous avoir abordée au théâtre ; malheureusement je suis également allé prendre de vos nouvelles chez le chambellan. Je voulais vous revoir pour savoir ce que vous entendiez au juste, pour connaître vos véritables intentions.

– Mais vous les connaissez. Avant-hier, j’en ai dit suffisamment pour qu’il n’y ait pas de malentendus.

– Malgré cela, il me reste de nombreux doutes.

– N’en parlons plus. J’en ai dit suffisamment, beaucoup trop même, et maintenant je vous fais de la peine. Je vous aime, je n’ai pas menti avant-hier, et je ne mens pas non plus en ce moment, mais beaucoup de choses nous séparent. Je vous apprécie, je parle volontiers avec vous, plus qu’avec d’autres, mais… Je n’ose pas rester davantage, on peut nous voir d’en haut. Johannes, il y a énormément de choses que vous ignorez ; ne me demandez pas de vous dire ce que j’entends par là. J’y réfléchis nuit et jour ; j’étais sincère l’autre fois. Mais ce sera impossible.

– Qu’est-ce qui sera impossible ?

– Tout. Écoutez, Johannes, ne m’obligez pas à avoir de l’orgueil pour deux.