oct 282010
 

Contes de la liberté
[Tales of Freedom]
Ben Okri
Christian Bourgois
9782267021127
Paru en septembre 2010.

Un ensemble de courts textes à mi-chemin entre la nouvelle et le haïku.

Assez étrange, souvent onirique, très allégorique. Certaines nouvelles m’ont plu plus que d’autres, et j’en sors avec une impression un peu mitigée.

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Il s’installa au milieu du champ de bataille, entre les deux factions en lutte. Et là, alors que des balles passaient en sifflant, il pansa les blessés et enterra les morts.

Il avait été photographe et spectateur dans une région dévastée par la guerre. Et un jour, frustré de se voir incapable de mettre fin aux combats, il avait entrepris une étrange conversion. Il avait abandonné son travail et était devenu une sorte d’infirmier et celui qui enterre les morts.

C’était une activité vraiment épouvantable. Il travaillait seul. Il accomplissait cette tâche solitaire et non reconnue depuis des années. Il se réveillait le matin, allait sur le champ de bataille et s’attaquait à sa tâche sinistre et pleine de sang. À l’aube, il arrivait en chemise blanche et propre, et le soir ses lunettes étaient couvertes de sang. La graisse et la chair déchiquetée des morts et de ceux qui étaient mis en pièces dégouttaient de ses mains. Il soignait et enterrait toute la journée, dans ce endroit violent, dans ce no man’s land, dans le désert, entre deux ennemis implacables. C’était un miracle qu’il n’ait pas été tué.

Jour après jour, il survivait aux tirs, aux bombardements et aux pilonnages. Personne ne le rejoignait. Il n’était pas payé pour ce travail. Aucune organisation internationale ne facilitait sa tâche ni ne savait ce qu’il faisait là tout seul. Aucun des deux côtés en guerre ne savait non plus ce qu’il faisait, quels services il rendait inlassablement, en enterrant leurs morts, en pansant leurs blessés.

oct 272010
 

Mangue amère
[Eating Women, Telling Tales]
Bulbul Sharma
Philippe Picquier
9782809702002
Paru en septembre 2010.

À l’occasion de la commémoration du décès d’un homme, les femmes réunies pour préparer le repas se racontent des histoires.

Mangue amère donne un aperçu rarement idyllique, mais toujours intéressant, de la condition des femmes en Inde.

Les descriptions de nourriture sont très évocatrices et j’ai refermé le livre en me disant qu’il fallait absolument que je trouve un restaurant indien.

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Les femmes savaient qu’une histoire allait commencer et s’installèrent pour écouter. Elles étendirent leurs jambes pour être plus à l’aise, sans pour autant cesser de découper et de nettoyer. C’était la première histoire de la matinée et elles espéraient toutes qu’elle ne serait pas trop triste. Plus tard il y en aurait des tristes, des douces, d’amères et de furieuses. Chaque femme raconterait la sienne. Cinq histoires pendant qu’elles découpaient les légumes, une pendant qu’elles décortiqueraient le riz, et peut-être deux pendant qu’elles remueraient le beurre clarifié. Il y avait parfois assez de temps pour une dernière après le repas, quand toute la maison était endormie. Personne ne pouvait savoir avec certitude combien d’histoires une journée pouvait renfermer.

oct 262010
 

Maudit soit le fleuve du temps
[Jeg forbanner tidens elv]
Per Petterson
Gallimard
9782070124916
Paru en septembre 2010.

Quand elle apprend qu’elle est atteinte d’un cancer, une femme retourne dans le pays où elle est née, bientôt rejointe par son fils en instance de divorce.

Maudit soit le fleuve du temps fait partie de ces livres que je referme en me disant : « Certes, mais encore ? » Je suis donc restée sur ma faim.

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Debout dans l’embrasure de la porte, mon père tenait une sacoche semblable à celle que j’utilisais pour aller au collège, quand c’était la mode de se trimbaler avec des sacoches. Il est d’ailleurs possible que mon père ait récupéré la mienne, ce qui veut dire que la sacoche en question avait plus de vingt-cinq ans.

– Je m’en vais dès aujourd’hui, dit ma mère.

– Où ça ?

– Je retourne chez moi.

– Chez toi ? Dès aujourd’hui ? Il faudrait peut-être qu’on en discute d’abord. Que tu me laisses le temps de réfléchir.

– Il n’y a rien à discuter. J’ai pris mon billet. Je viens de recevoir une lettre de l’hôpital d’Aker. J’ai un cancer.

– Tu as un cancer ?

– Oui. Un cancer de l’estomac. C’est pour ça que je retourne chez moi.

Elle continuait à dire « chez moi » en parlant du Danemark et de sa ville natale, à l’extrême nord du pays, alors qu’elle vivait en Norvège, à Oslo, depuis près de quarante ans.

– Et tu veux partir seule ?

– Oui. Je préfère.

oct 222010
 

Ma paresse
[Il mio ozio]
Italo Svevo
Allia
9782844853653
Paru en septembre 2010.

Un vieil hypocondriaque raconte les techniques qu’il utilise pour rester en bonne santé.

Un petit livre assez étrange. Amusant par moments, mais pas assez pour être vraiment mémorable.

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Une bonne partie de mon présent, c’est indéniable, puise dans le pharmacie. Ce présent-là a commencé à une époque que je serais incapable de préciser, mais il a été à chaque instant scandé par les médicaments et les concepts nouveaux. Où est-il le temps où je croyais avoir pourvu à tous les besoins de mon organisme en ingérant chaque soir une bonne dose de poudre de réglisse ou l’un de ces simples bromures en poudre ou en solution ? Désormais, grâce à Carlo, j’ai à ma disposition tout un tas d’autres moyens pour lutter contre la maladie. Carlo me dit tout ce qu’il sait ; quant à moi, je me garde de lui dire tout ce que j’imagine parce que j’ai peur qu’il ne soit pas d’accord avec moi et que ses objections n’ébranlent l’édifice que j’ai eu tant de mal à trouver et qui m’assure une tranquillté et une sécurité que les personnes de mon âge ne connaissent pas d’ordinaire. Un véritable château ! Carlo croit que je m’empresse de dire amen à chacune de ses suggestions parce que j’ai confiance en lui. Tu parles ! Je sais qu’il connaît beaucoup de choses, que je cherche à les apprendre et à les mettre en pratique, mais avec mesure. Mes artères sont dérangées, il n’est pas question d’en douter. L’été dernier, je suis monté à une pression sanguine de 240 mm. J’ignore si c’est lié ou non, mais j’ai connu une période de profond abattement. Ça s’est terminé par un traitement à base d’iodure à fortes doses et d’un autre spécifique dont je ne me rappelle pas le nom, qui ont ramené la pression à 160, niveau auquel elle s’est maintenue depuis… Je me suis arrêté d’écrire quelques instants pour aller la prendre avec l’appareil que j’ai toujour prêt sur ma table. Elle est pile de 160 ! Auparavant, je vivais toujours sous la menace d’une attaque d’apoplexie que j’avais vraiment l’impression de sentir arriver. La proximité de la mort ne me rendait pas franchement meilleur, parce que j’en voulais à tous ces gens en bonne santé qui ne vivent pas sous cette menace et qui se plaignent, s’apitoient et s’amusent.

oct 032010
 

Soufi, mon amour
[The Forty Rules of Love: A Novel of Rumi]
Elif Shafak
Phébus
9782752904461
Paru en août 2010.

Une femme, lectrice dans une maison d’édition, reçoit un manuscrit sur l’amitié entre Rumi et Shams i-Tabriz, deux maîtres du soufisme du XIIIe siècle. La découverte de cette religion mystique ainsi que l’amitié qu’elle développe avec l’auteur l’incitent à remettre sa vie en question.

Je suis littéralement partagée à propos de ce livre. Autant j’ai trouvé Doux blasphème, le roman dans le roman, passionnant, d’autant plus que je ne connaissait rien au soufisme, autant l’histoire contemporaine qui s’articule entre la lectrice et l’auteur est bateau jusqu’au cliché, bien qu’elle s’améliore modérément sur la fin.

J’en sors avec une vision globalement positive, mais j’aurais tout de même préféré que le roman se limite à Doux blasphème.

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Tu tiens une pierre entre tes doigts et tu la lances dans un ruisseau. Tu risques d’avoir du mal à constater l’effet produit. Il y aura une petite ride où la pierre a brisé la surface, et un clapotis, mais étouffé par les flots bondissants du cours d’eau. C’est tout.

Lance une pierre dans un lac. L’effet sera non seulement visible mais durable. La pierre viendra troubler la nappe immobile. Un cercle se formera où la pierre a frappé et, au même instant, il se démultipliera, en formant d’autres, concentriques. Très vite, les ondulations causées par ce seul « plop » s’étendront au point de se faire sentir sur toute la surface de l’eau, tel un miroir une seconde plus tôt. Les cercles atteindront les rives et, alors seulement, ils s’arrêteront de grandir et s’effaceront.

Si une pierre tombe dans une rivière, les flots la traiteront comme une commotion parmi d’autres dans un cours déjà tumultueux. Rien d’inhabituel. Rien que la rivière ne puisse maîtriser.

Si une pierre tombe dans un lac, en revanche, ce lac ne sera plus jamais le même.