juin 242011
 

Dompter la bête
[Δαμάζοντας το κτήνος]
Ersi Sotiropoulos
Quidam
9782915018585
Paru en 2011.

À Athènes, un ancien ministre jongle entre sa femme, sa maîtresse, sa mère et son fils.

Un livre assez étrange, très cru, très actuel, qui montre une société grecque à mille lieues des images d’Épinal habituelles.

À essayer.

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Les yeux fermés, la lumière chatouillant ses paupières, Àris cherchait son portable. Il tira le drap, fouilla les replis mous de la couverture, sa main effleura sa poitrine chaude et suante. Puis il attrapa quelque chose de dur dépourvu de clavier et comprit aussitôt qu’il tenait sa queue. Il sourit et se rendormit. Dans son rêve il eut une formidable érection, une trique somptueuse, miraculeuse qu’il ne voulait surtout pas laisser filer. Mais sa bouche était sèche, sa langue restait clouée au palais et il crut s’entendre grincer des dents, elles grinçaient près de son oreille, fragiles, branlantes. Il fut pris de panique. Avait-il oublié de mettre sa gouttière ? Sa femme venait de lui en offrir une mais ce jour-là il ne la portait pas.

mai 082011
 

Le Cimetière de Prague
[Il Cimitero di Praga]
Umberto Eco
Grasset
9782246783893
Paru en mars 2011.

J’ai essayé, mais je n’ai pas réussi à le finir. Chaque fois que je le posais, je luttais pour le reprendre, et j’ai décidé de passer à autre chose. Le narrateur est xénophobe, antisémite, misogyne, misanthrope, etc. Même si je trouve la controverse lancée par les journaux italiens ridicules (c’est la base de la narratologie : l’auteur n’est pas le narrateur et vice-versa), et je n’accuse donc pas Eco d’antisémitisme, je n’ai tout simplement pas envie de me plonger dans cette mentalité-là.

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Depuis que ce Gobineau a écrit sur l’inégalité des races, on a l’impression que si quelqu’un médit d’un autre peuple c’est parce qu’il juge le sien supérieur. Moi je n’ai pas de préjugés. Depuis que je suis devenu français (et je l’étais déjà à moitié du côté de ma mère), j’ai compris combien mes nouveaux compatriotes étaient paresseux, arnaqueurs, rancuniers, jaloux, orgueilleux sans bornes au point de penser que celui qui n’est pas français est un sauvage, incapables d’accepter des reproches. Cependant, j’ai compris que pour amener un Français à reconnaître une tare dans son engeance, il suffit de lui dire du mal d’un autre peuple, comme par exemple « nous, les Polonais, nous avons ce défaut ou cet autre défaut » et, puisqu’ils ne veulent être à nul autre seconds, fût-ce dans le mal, aussitôt ils réagissent avec un « oh non, ici, en France, nous sommes pires », et allez zou de déblatérer contre les Français, jusqu’au moment où ils se rendent compte que tu les as pris au piège.

avr 152011
 

Tout bouge autour de moi
Dany Laferrière
Grasset
9782246777311
Paru en janvier 2011.

Dany Laferrière était à Port-au-Prince lors du séisme du 12 janvier 2010. Il raconte.

Un témoignage fort, présenté en une série de mini-tableaux. Dany Laferrière s’étend sur son expérience, probablement dans un but cathartique. Il y a beaucoup de répétitions, qui montrent le cheminement de sa réflexion.

Excellent.

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Dix secondes

Elle est venue s’asseoir près de moi, sur un divan jaune. Menue et raffinée, elle a pris mille précautions pour aborder le sujet. Elle voulait savoir s’il y a eu un moment où j’ai perdu la tête, sachant la mort possible. Ce n’est pas une question qu’on prend à la légère. J’ai mis du temps à y répondre. Je crois que ce qui m’a aidé, lui répondis-je, c’est qu’on formait un groupe. On était trois. On se soutenait. Je ne sais pas comment je me serais comporté si le séisme m’avait surpris dans ma chambre. Si la question avait été : Avez-vous eu peur ? j’aurais répondu oui, mais pas au début. La première violente secousse m’a pris complètement au dépourvu. Pas eu le temps de penser. J’ai eu peur à la seconde secousse, presque aussi forte que la première. Elle est arrivée juste au moment où je retrouvais mon esprit. Juste à l’instant où je pensais m’être tiré d’affaire, je reçus cette seconde secousse comme un coup derrière la tête. J’ai compris alors que ce n’était pas du théâtre. Que les acteurs n’allaient pas se relever pour les applaudissements. Qu’il n’y avait pas de public. Personne n’est à l’abri. Pendant dix secondes, j’ai attendu la mort. Me demandant quelle forme elle prendrait. La terre allait-elle s’ouvrir pour nous engloutir tous ? Les arbres nous tomber dessus ? Le feu nous brûler ? À ce moment-là, je savais que je ne pourrais plus garder cette distance. De toute façon, je ne faisais pas le poids. Si ce séisme pouvait à ce point secouer une ville, ce n’est pas un individu qui pourrait lui résister. On s’accroche alors à nos croyances les plus archaïques. On pense aux dieux de la terre. J’ai attendu un long moment. Rien. Je me suis relevé tout doucement, sans faire le fiérot. Je sentais à ce moment-là que le pire était passé. Mais pendant dix secondes, ces terribles dix secondes, j’ai perdu ce que j’avais si péniblement accumulé tout au long de ma vie. Le vernis de civilisation qu’on m’a inculqué est parti en poussière — comme cette ville où j’étais. Tout cela a duré dix secondes. Est-ce le poids réel de la civilisation ? Pendant ces dix secondes, j’étais un arbre, une pierre, un nuage ou le séisme lui-même. Ce qui est sûr, c’est que je n’étais plus le produit d’une culture. J’avais la nette sensation de faire partie du cosmos. Les plus précieuses secondes de ma vie. En réalité je ne sais même pas s’il y avait cet écart de dix secondes, même si je suis sûr d’avoir vécu ces émotions. Si on a tous partagé le même événement, on ne l’a pas vécu de la même manière.

avr 102011
 

Nouvelles d’Islande
Éditions Magellan & Cie
9782350741949
Paru en 2011.

Quelques nouvelles d’auteurs islandais, pour la plupart traduits en français pour la première fois.

Comme souvent chez les Islandais, on a ce regard un peu décalé et dérangeant sur la vie. Quelques unes des nouvelles sont excellentes, et font regretter que ce soient les seuls textes disponibles en français de ces auteurs.

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Il était une fois un bourg où personne ne parlait la même langue. Personne n’usait du même mot pour désigner la même chose. Tout le monde pourtant se comprenait, et chacun vivait paisiblement en harmonie avec les autres. La joie de vivre, la bonne humeur des habitants était notable et, si incroyable que cela puisse paraître, ils étaient bavards. Le bourg était situé dans une région innomée au centre de l’Europe centrale. Elle était restée sans nom, si profondément encaissée depuis des lustres qu’elle avait au mieux été représentée par un trou noir sur les cartes. À vrai dire, le plus souvent, elle n’avait pas été représentée du tout.

avr 062011
 

De tes yeux, tu me vis
[Augu þín sáu mig]
Sjón
Éditions Rivages
9782743621865
Paru en 2011.

Dans une petite ville allemande, un homme est secouru et soigné par une jeune fille. Ensemble, ils vont créer un enfant d’argile.

Du pur Sjón : ça part dans tous les sens, il y a plus de digressions que d’intrigue principale, la moitié du temps, on n’est pas sûr de comprendre où il veut en venir, mais ce n’est pas grave, on se laisse emmener quand même, et avec plaisir.

Pour la petite note éditoriale, De tes yeux, tu me vis est en fait le premier volume de la trilogie dont Sur la paupière de mon père est le deuxième volume.

Vivement le troisième !

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« Assise dans son lit, une jeune fille lisait, la couette tire-bouchonnée à ses pieds dont la plante touchait ses initiales brodées au point de croix dans le tissu de la housse. Elle avait entassé des oreillers derrière son dos et posé sur ses genoux un coussin où était ouvert le livre. Un bout de chandelle vacillait dans un bougeoir sur la commode à côté du lit et projetait une douce clarté sur les objets présents dans la chambre peu meublée : une chaise, une armoire à vêtements, un pot de chambre, un miroir ovale et une image pieuse représentant un saint qui parcourait la forêt en tenant dans sa paume une chaumine. Un habit de serveuse était accroché à une patère fixée à la porte de l’armoire, des livres étaient empilés sur la chaise. Il y avait deux portes, l’une donnait sur les toilettes du personnel et l’autre sur le couloir.

L’ongle rogné de la jeune fille passait comme un fil invisible d’un mot à l’autre, saisissant du bout des doigts ce qui était écrit entre les lignes. Par moments, elle fermait ses yeux bleus et limpides en méditant sur ce qu’elle venait de lire. Alors, sa main gauche se soulevait machinalement et se mettait à tripoter la tresse sombre qui reposait sur le décolleté brodé de sa chemise de nuit. À chaque fois qu’elle tournait une page, elle fronçait les sourcils et, quand de nombreux événements se produisaient au sein de l’histoire, elle frottait ses gros orteils l’un contre l’autre en repliant ses jambes sous elle.

Elle interrompait de plus en plus souvent sa lecture pour réfléchir à ce livre. La pendule de l’étage du dessous sonna trois coups puis, l’instant d’après, la cloche d’argent du beffroi en fit entendre quatre.

– Bon sang, ce livre est un vrai bouffe-temps, allez, encore une page avant de m’endormir.