20 janvier 2010, 10:27
Le Bois de Klara
[Heimsuchung]
Jenny Erpenbeck
Actes Sud
9782742785469
Paru en septembre 2009.
En Allemagne, dans un bois autour d’un lac, des maisons sont construites, des familles vivent et subissent la guerre puis le communisme.
Je n’ai pas vraiment aimé, entre autre parce que beaucoup des personnages ne sont pas nommés et restent des archétypes pour lesquels il est difficile de sympathiser. En fait, le seul passage que j’ai aimé est aussi le seul où tous les personnages ont un nom et une personnalité (la famille juive pendant la guerre).
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D’où vient-il ? Au village, nul ne le sait. Peut-être est-il là depuis toujours. Au printemps, il aide les paysans à greffer leurs arbres fruitiers ; aux environs de la Saint-Jean, il écussonne les sauvageons à œil poussant ou, lors de la deuxième montée de sève, à œil dormant ; pratique la greffe en fente ou en oblique selon l’épaisseur du porte-greffe, confectionne le mélange indispensable de goudron de pin, de cire et de térébenthine, puis panse la plaie avec du papier ou du raphia. Au village, chacun sait que les arbres qu’il a entés présentent au cours de leur croissance ultérieure des couronnes d’une parfaite régularité. En été, les paysans viennent le chercher pour faucher et pour confectionner les meules de paille. On lui demande aussi volontiers conseil pour assécher la terre noire des parcelles en bordure du lac, il s’entend à tresser les rameaux d’épicéa et à les planter à la bonne profondeur dans les trous creusés pour assurer le drainage du sol. Il prête la main aux villageois pour réparer charrues et herses, en hiver il abat avec eux des arbres dont il scie les troncs. Lui ne possède ni terre ni bois, il vit tout seul dans une cabane de chasse abandonnée à la lisière de la forêt, il a toujours vécu là, au village tout le monde le connaît et pourtant les gens, les jeunes comme les vieux, ne l’appellent jamais que le Jardinier, comme s’il n’avait pas d’autre nom.
9 novembre 2009, 1:04
Tous les hommes sont menteurs
[Todos los hombres son mentirosos]
Alberto Manguel
Actes Sud
9782742785063
Paru en septembre 2009.
Un homme, un écrivain qui venait juste d’être publié, est mort. Un journaliste interroge des personnes qui l’ont connu, et nous livre leurs récits sans coupures, sans censure, sans réécriture.
C’est un livre fascinant sur le thème du mensonge, celui qu’on dit aux autres, mais aussi celui qu’on se dit à soi-même. Pas forcément le mensonge volontaire et conscient, d’ailleurs. Il y a aussi le petit mensonge que l’on répète si souvent qu’on finit par y croire soi-même, ou les conclusions erronées tirées de données incomplètes, qu’on finit par présenter comme des vérités absolues.
À travers les multiples récits, Manguel construit un portrait à multiples facettes, et d’une certaine manière nous donne un aperçu du processus d’écriture, de cette étape qui consiste à construire des personnages complexes, humains.
Tous les hommes sont menteurs est un livre passionnant servi par une très belle écriture, à ne pas manquer.
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Ne le prenez pas mal, mais, à mon avis, Bevilacqua n’était pas un de ces sans-gêne qui adhèrent à votre canapé et qu’on ne peut plus en décoller, même à la térébenthine. Tout au contraire. C’était une de ces personnes qu’on n’imagine pas proférer la moindre grossièreté, ce qui, justement, vous interdisait de lui dire de s’en aller. Bevilacqua possédait une sorte de grâce naturelle, une élégance sans ostentation, une présence anonyme. Doté d’un grand corps maigre, il se déplaçait lentement, comme une girafe. Il avait une voix rauque et apaisante. Ses paupières tombantes, propres aux Latins, dirais-je, lui donnaient un air somnolent, et il vous fixait de telle sorte qu’il devenait impossible de détourner le regard quand il parlait. Puis, quand il tendait ses doigts fins, jaunis par la nicotine, pour s’agripper à la manche de son interlocuteur, on se laissait attraper, persuadé que toute résistance était inutile. C’est seulement au moment où il prenait congé que je me rendais compte qu’il m’avait mangé l’après-midi.
14 septembre 2009, 12:04
L’Offense
[La Ofensa]
Ricardo Menéndez Salmón
Actes Sud
9782742785162
Parution prévue pour octobre 2009.
Pendant la Seconde Guerre mondiale, un jeune tailleur allemand est envoyé en France, où il assiste impuissant au massacre d’un village. À la suite de cet événement, il perd toute sensibilité pour devenir une sorte de créature purement mentale. Réfugié à Londres après la guerre avec la femme qu’il a épousé, sa vie est de nouveau bouleversée par l’apparition de trois hommes et d’une femme très belle qu’il ne peut s’empêcher de suivre.
C’est un tout petit livre assez étrange et très dur, sans complaisance pour l’un ou l’autre camp. Son exploration de la noirceur de l’âme humaine se mêle à la calme acceptation des événements qui chamboulent la vie du jeune Kurt, jusqu’à la scène finale.
Par contraste avec les horreurs que Menéndez Salmon dépeint, son style est fantaisiste et plein d’humour.
Un livre très étrange, dont je ne suis pas sûre d’avoir compris toute la portée. À lire.
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Pour se conformer à la tradition familiale et au souhait formel de son père tailleur, Kurt Crüwell devait reprendre son atelier de bonne réputation au numéro 64 de la Gütersloher Strasse dans la ville de Bielefeld, non loin du luxuriant Teutoburgerwald et à quelques pâtés de maisons seulement de l’endroit où des décennies plus tard, entre 1966 et 1968, Philip Johnson, architecte renommé de Cleveland, érigerait la fameuse Kunsthalle ; toutefois, le 1er septembre 1939, un événement traumatisant bien que prévisible compromit ses rêves paisibles de propriétaire — ainsi que son entrée dans la société petite-bourgeoise de Bielefeld — et rendit son destin bien moins paisible et infiniment plus hasardeux.
Ce jour-là, alors que Kurt fêtait son vingt-quatrième anniversaire, l’un de ses compatriotes nommé Hitler donna l’ordre à son armée de forcer le corridor de Dantzig, d’attaquer la ville qu’on connaît aujourd’hui sous le nom de Gdánsk, et de s’emparer d’un morceau de l’histoire polonaise au nom du IIIe Reich.
La Seconde Guerre mondiale venait d’éclater.
16 avril 2009, 12:53
Firmin. « Autobiographie d’un rongeur de livre »
[Firmin. Adventures of a Metropolitan Lowlife]
Sam Savage
Actes Sud
9782742783489
Parution prévue en mai 2009.
Firmin est né dans une librairie, sur les pages du chef-d’œuvre le moins lu de la littérature anglo-saxonne. Il grandit au milieu des livres, apprend à lire en les mangeant, explore le monde, découvre le cinéma porno, rêve de devenir écrivain (il a une première phrase ; ce qui lui manque, c’est une deuxième), s’entiche de son libraire, rêve d’être son ami (et est terriblement déçu), est recueilli par un écrivain un peu marginal, un peu alcoolo, assiste à l’agonie du quartier où il a grandi.
Oh, et Firmin est un rat.
Firmin est un conte magnifique, une ode à la lecture et au livre, dans lequel tous les lecteurs se reconnaîtront. C’est aussi une exploration de la différence et de l’exclusion.
Chaudement recommandé.
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J’avais toujours imaginé que si, d’aventure, j’écrivais un jour l’hitoire de ma vie, la première phrase en serait saisissante : quelque chose de lyrique à la Nabokov, « Lolita, lumière de ma vie, feu de mes reins » ou de radical à la Tolstoï au cas où le lyrisme me ferait défaut, « Les familles heureuses se ressemblent toutes, les familles malheureuses sont malheureuses chacune à leur façon ». Les gens se rappellent ces mots, même quand ils ont tout oublié du livre qui va avec. Mais à mon avis, en matière d’amorce, on n’a jamais surpassé celle du Bon soldat de Ford Madox Ford : « Voici l’histoire la plus triste qu’il m’ait été donnée d’entendre. » J’ai beau l’avoir lue des dizaines de fois, j’en reste encore comme deux ronds de flan. Ford Madox Ford, lui c’était un Grand.
Tout au long de cette vie de dur labeur dédiée à l’écriture, jamais je n’ai livré combat aussi viril — oui, viril c’est le mot ! — que pour donner une forme à ces premières phrases. J’ai toujours pensé que, passé ce cap, le reste viendrait tout seul. Je me représentais cette première phrase comme une sorte d’utérus sémantique fourmillant d’embryons de pages vierges, de bourgeons, fruits du fénie, mourant d’envie d’éclore. L’intégralité de l’histoire exsuderait, pour ainsi dire, de cette matrice. Quelle erreur ! C’est tout le contraire qui arriva. Et pourtant, j’en avais écrit plusieurs de tout beauté… Savourez ceci, par exemple : « Lorsque le téléphone sonna à trois heures du matin, Morris Monk sut avant même de décrocher qu’il s’agissait d’une femme et Morris Monk savait autre chose : les emmerdes n’allaient pas tarder à pleuvoir. » Ou encore : « Juste avant d’être réduit en charpie par les soldats sadiques de Gamel, le colonel Benchley vit défiler devant ses yeux les images du petit cottage blanchi à la chaux du Shropshire et, sur le pas de sa porte, Mme Benchley entourée de leurs enfants. » Ou bien aussi : « Paris, Londres, Djibouti, tout lui semblait irréel à présent qu’il se tenait, cette année encore, au milieu es ruines d’un énième repas de Thanksgiving avec sa mère, son père et cet abruti de Charles. » Comment demeurer indifférent à de telles amorces ? Elles sont si lourdes de sens, si, j’ose le dire, émouvantes qu’on les sent prêtes à craquer sous le poids des chapitres entiers qu’elles renferment — chapitres inexistants et pourtant déjà si présents, oui, présents !
Hélas ! Bulles de savon, chimères que tout cela. Chacune de ces belles phrases prometteuses s’apparentait à une boîte joliment emballée entre les mains d’un enfant impatient, une boîte pleine de graviers et de déchets mais qui émet un son terriblement excitant quand on la secoue. Pauvre petit, il croit que ce sont des bonbons ! Et, moi, je croyais faire de la littérature. Puis j’ai compris que ces phrases — et bien d’autres encore — n’étaient pas le tremplin vers un chef-d’œuvre en germe mais les barrières infranchissables qui me coupaient de lui. Voyez-vous : elles étaient trop parfaites. Je n’étais pas à la hauteur. Certains écrivains n’égalent jamais leur premier roman. Moi, je n’ai jamais pu égaler ma première phrase. Et regardez où j’en suis, relisez le début de ce récit, ma dernière œuvre, mon ultime opus : « J’ai toujours imaginé que si d’aventure. » Bon Dieu ! « Si d’aventure » ! Vous voyez le problème. Nul. Poubelle.