24 janvier 2010, 12:56
Sukkwan Island
["Sukkwan Island", in Legend of a Suicide]
David Vann
Gallmeister
9782351780305
Paru en janvier 2010.
Un homme décide de passer un an dans une cabane isolée en Alaska avec son fils de treize ans. Ça tourne mal très vite, jusqu’au moment où ça tourne très mal.
Excellement bien écrit, difficile à lâcher. Et pourtant, les événements décrits sont tellement durs qu’ils en deviennent insoutenables.
La première partie est difficile à lire : le fils a plus de bon sens dans son petit doigt que le père dans tout son corps ; le père est émotionnellement immature, mal préparé pour cette aventure. Dès la page vingt, on sent que tout ça va partir en sucette.
J’ai été obligée de poser le livre plusieurs fois au début de la deuxième partie, parce que ça me rendait physiquement malade. Et la fin m’a complétement prise par surprise.
Un livre excellent, difficile, prenant, dont la violence émotionnelle et morale m’a laissée toute retournée. David Vann est définitivement un auteur à surveiller.
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Ils ne connaissaient pas cet endroit ni son mode de vie, ils se connaissaient mal l’un l’autre. Roy avait treize ans cet été-là, l’été suivant son année de cinquième à Santa Rosa, en Californie, où il avait vécu chez sa mère, avait pris des cours de trombone et de fot, était allé au cinéma et à l’école en centre-ville. Son père avait été dentiste à Fairbanks. Ils s’installaient à présent dans une petite cabane en cèdre au toit pentu en forme de A. Elle était blottie dans un fjord, une minuscule baie du Sud-Est de l’Alaska au large du détroit de Tlevak, au nord-ouest du parc national de South Prince of Wales et à environ quatre-vingt kilomètres de Ketchikan. Le seul accès se faisait par la mer, en hydravion ou en bateau. Il n’y avait aucun voisin. Une montagne de six cent mètres se dressait juste derrière eux en un immense tertre relié par des cols de basse altitude à d’autres sommets jusqu’à l’embouchure de la baie et au-delà. L’île où ils s’installaient, Sukkwan Island, s’étirait sur plusieurs kilomètres derrière eux, mais c’étaient des kilomètres d’épaisse forêt vierge, sans route ni sentier, où fougères, sapins, épicéas, cèdres, champignons, fleurs des champs, mousse et bois pourrissant abritaient quantité d’ours, d’élans, de cerfs, de mouflons de Dall, de chèvres de montagnes et de gloutons. Un endroit semblable à Ketchikan, où Roy avait vécu jusqu’à l’âge de cinq ans, mais en plus sauvage et en plus effrayant maintenant qu’il n’y était plus habitué.
14 décembre 2009, 1:16
Vingt-cinq ans de solitude
[The Stars, the Snow, the Fire]
John Haines
http://www.gallmeister.fr/accueil
9782351780015
Paru en 2006.
À la fin des années 40, John Haines décide de s’installer en Alaska. Il y vivra pendant 25 ans, chassant des animaux pour leur fourrure ou pour leur viande, vivant dans un monde à la beauté rude, qui ne pardonne pas aux imprudents.
Un autre texte magnifique de chez Gallmeister. Une très belle écriture, qui réussit à montrer toute la poésie des événements, même à une citadine comme moi.
Caveat lector, certaines descriptions de chasse sont plutôt graphiques et à déconseiller aux âmes sensibles, bien qu’il serait dommage de manquer un aussi bon livre.
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Pour qui vit dans la neige et l’observe jour après jour, elle se lit à livre ouvert. Les pages se tournent au souffle du vent, les lettres ne tiennent pas en place, forment de nouvelles alliances, de nouveaux sens dans un langage qui pourtant reste le même. Langage obscur, parlé par tout ce qui s’en va pour revenir un jour. Le même texte s’écrit là depuis des milliers d’années même si je n’étais pas là, ne serai pas là les hivers prochains pour le lire. Ces parcours d’apparence arbitraire, ces sentiers, ces creux, ces empreintes, ces petites pelotes rondes et dures dans la neige : tout cela fait sens. Il s’y écrit peut-être des choses obscures, d’autres vies s’y manifestent, disent leurs courses et leurs histoires, leurs peurs et leurs morts. Les pattes fines d’une musaraigne ou d’un campagnol dessinent un tracé bref et erratique sur la neige, et voici le trou où disparaît le petit animal. Et là passe la trace d’une hermine, vive et curieuse, qui disparaît à son tour dans l’ombre blanche de ce trou.
2 décembre 2009, 12:26
L’Or des fous
[Fool's Gold]
Rob Schultheis
Gallmeister
9782351780169
Paru en mars 2008.
Dans les années 70, l’auteur est allé s’installer à Telluride, un petit village de montagne du Colorado, où la vie n’a pas tellement changée depuis le XIXe siècle : la plupart des habitants vivent encore de la mine et les loups et les ours s’aventurent jusque dans les rues. Trente ans plus tard, Telluride est devenue une station de ski à la mode. Schultheis nous raconte « sa » ville, nous faisant découvrir l’Ouest américain
Au départ, j’ai tiré le nez : le Nature Writing, très peu pour la bonne citadine que je suis. Et finalement, je ne regrette absolument pas ma lecture. C’est dépaysant et très bien écrit. L’auteur partage avec nous des anecdotes et de courts récits sur la région autour de Telluride.
L’ensemble est un peu décousu, mais finalement on peut le voir comme un ensemble de photographies qui mises bout à bout dessinent un magnifique panorama.
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Telluride, quand je m’y suis installé, sortait à peine d’une période où elle s’était laissé transformer en ville fantôme, la phase plancher d’un cycle de prospérité en dents de scie. Il y avait une minuscule station de ski, ouverte depuis moins d’un an. Au fond du cul-de-sac de la vallée, la mine tournait vingt-quatre heures sur vingt-quatre, arrachant leurs richesses aux mystérieuses entrailles de la montagne, profitant d’une hausse inespérée et transitoire du cours des minerais. Bref, il se passait juste assez de choses pour provoquer une vaguelette d’immigration de types dans mon genre.
Juste assez, mais pas trop. C’était encore l’Ouest des romans que j’avais dévorés et dont j’avais rêvé quand j’étais gosse, des années plus tôt. Des mouflons broutaient encore sur les pics surplombant la lisière nord de la ville ; durant les blizzards les plus violents, ils se réfugiaient sur les toits de la rue principale en attendant que le temps redevienne plus clément. Chaque automne on trouvait des ours, le museau plongé dans les poubelles, qui cherchaient à engraisser avant les long mois d’hibernation. Les loups et les gloutons ont officiellement disparu du Colorado, mais à en croire les habitants, les deux espèces avaient encore des représentants aux environs de Telluride, dans des recoins obscurs comme le Deer Trail Basin, ainsi qu’une race de coyotes au pelage blanc comme neige qui rôdaient autour des vallées d’altitude.
Il y avait aussi les humains du cru. Pendant toutes les années 50, la ville s’était enorgueillie d’une économie parallèle débridée avec tout un contingent de bordels, de bootleggers et de casinos. Pour balancer la gnôle sur le marché au nez et à la barbe des flics, les distillateurs, à en croire la rumeur, la faisaient transiter par la mine. L’alcool entrait par Telluride et ressortait de l’autre côté de la montagne, près d’Ouray. De là, il n’y avait plus qu’un pas à faire pour aller arroser les hordes assoiffées de Montrose, Durango, Gunnison et Junction.