22 janvier 2010, 9:34
La Géante dans la barque de pierre et autres contes d’Islande
[Íslenzkar þjóðsögur og æfintýri]
Jón Árnason
José Corti
9782714308276
Paru en 2003.
Au XIXe siècle, sous l’impulsion des frères Grimm et de leurs Contes des enfants et de la maison, Jón Árnason collecta des douzaines de contes traditionnels islandais.
D’abord, un avertissement : ces contes ne sont pas à mettre entre toutes les mains. Vous y trouverez du sang, de la violence, du sexe. Les méchants ou les stupides sont le plus souvent punis, et le plus souvent de manière définitive.
On trouve dans ce recueil des petits bijoux, allant d’un ou deux paragraphes (comme celui reproduit ci-dessous) à une dizaine de pages. Ils sont empreints de christianisme, mais le fond païen est encore très présent, avec elfes et trolls.
Une très belle collection, pour découvrir l’imaginaire islandais. Fascinant !
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Les Origines des elfes
Il arriva une fois que Dieu tout-puissant rendit visite à Adam et à Ève. Ils lui firent bon accueil et lui montrèrent tout ce qu’ils avaient dans leur maison. Ils lui montrèrent aussi leurs enfants, qu’il trouva très prometteurs. Il demanda à Ève q’ils n’avaient pas d’autres enfants que ceux qu’elle lui avait montrés. Elle répondit que non. Mais en réalité, elle n’avait pas fini de laver certains d’entre eux et elle avait honte de les faire voir à Dieu, c’est pourquoi elle les avait cachés. Dieu le savait et dit : « Ce qui doit m’être caché sera aussi caché aux hommes. » Ces enfants devinrent alors invisibles aux yeux des hommes et habitèrent les monts et les collines, les buttes et les pierres. Les elfes descendent d’eux, tandis que les hommes descendent de ceux qu’Ève montra à Dieu. Les humains ne peuvent jamais voir les elfes, à moins que ceux-ci le veuillent, car les elfes peuvent voir les hommes et se laisser voir d’eux.
25 juin 2009, 9:39
Tête en miettes
[Brotahöfuð]
Þórarinn Eldjárn
Cavalier Bleu
9782846700559
Paru en 2003.
Un homme est emprisonné à Copenhague pour avoir écrit un pamphlet en opposition aux lois régissant l’Islande. Le roman nous raconte comment il est arrivé là, tout en nous donnant une tranche de vie dans l’Islande du milieu du XVIIe siècle.
J’ai beaucoup aimé l’exotisme du roman qui nous fait découvrir l’Islande, et le mode picaresque sur lequel le narrateur nous raconte sa vie. Le style est enlevé, mêlant allègrement rímur (une forme de poésie islandaise, souvent épique, en rimes et allitérations) et prose.
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Plus haute l’ascension, plus basse la chute. Ne peut-on dire que c’est bien exprimer la situation dans laquelle je me trouve à présent ? Du diable si c’est le cas ! Assurément, je n’ai jamais grimpé haut, encore que, sans aucun doute, ç’ait été plus que je ne l’aurais dû. C’est ce que certains ont trouvé, en tout cas. Et tomber bien bas ? Cela dépend de la manière dont on voit cela : d’un point de vue purement physique, je ne suis certainement jamais parvenu plus haut que maintenant, au cinquième étage de l’épaisse et solide Tour Bleue où je suis emprisonné depuis des semaines. Et il faut considérer que très peu de mes compatriotes ont jamais atteint de pareilles hauteurs dans leur vie. Nota bene : c’est-à-dire derrière des portes !
10 juin 2009, 1:10
Sur la paupière de mon père
[Með titrandi tár]
Sjón
Rivages
9782743618629
Paru en octobre 2008.
Bien que Sur la paupière de mon père puisse se lire indépendamment, il s’agit de la deuxième partie d’une trilogie dont la première partie n’a pas, curieusement, été traduite en français.
La première partie relate l’expérience de Leó Löwe, juif tchèque, dans les camps de concentration allemands, et Sur la paupière de mon père parle de son arrivée en Islande et de ses efforts pour devenir islandais et, pour ainsi dire, fonder une famille.
Plus encore que Le Moindre des mondes, ce livre est narrativement compliqué, faisant intervenir Leó, son fils écrivant le livre, et différentes légendes islandaises. Il est aussi plein de digressions sur l’Islande et les Islandais, et notamment leur égocentrisme et leur passion pour la philatélie.
L’intrigue est complètement déjantée et saugrenue, allant de la procédure administrative à l’alchimie, mais toujours dans le style inimitable de Sjón, qui fait tout son charme.
J’ai beaucoup aimé les aventures de Leó Löwe, et j’espère que Rivages va publier le premier volume bientôt. Pour le troisième, hélas, il faudra attendre, puisqu’il est prévu pour 2010 ou 2011 en islandais.
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Le bateau est insubmersible.
Il apparaît maintenant au sommet de la vague. Projeté en avant, il s’attarde un moment sur la crête, tout prêt à se précipiter dans la gueule de l’océan qui l’attend en contrebas, verdâtre et avide. Et juste au moment où nous avons l’impression que l’événement va se produire — précipitant du même coup la fin de cette histoire — la vague se dérobe sous le bateau qui, au lieu de la franchir, reste suspendu en l’air, à l’endroit où il y avait de l’eau l’instant d’avant.
Dans une cabine située sur le deuxième pont gisait un homme qui, plus quue tout autre à bord, souffrait de mal de mer et n’avait cure que le bateau s’envole, sombre subitement avec bêtes et gens ou poursuive simplement ses cabrioles et autres sautillements. Il avait le mal de mer — et le mal de mer le tenaillait.
On s’approche du mur, on s’éloigne du mur, on s’approche, on s’éloigne, on roule et on roule d’avant en arrière comme l’ivraie et le grain, comme le grain et l’ivraie. Il enfonça profondément sa nuque dans l’oreiller, si seulement il avait pu maintenir un moment sa tête immobile, sa gorge aurait pu se desserrer. Si sa gorge s’était desserrée, il aurait pu reprendre sa respiration. S’il avait pu reprendre sa respiration, les muscles de son estomac se seraient détendus. Si les muscles de son estomac s’étaient détendus, ses boyaux ne se seraient pas contractés. Et si ses boyaux ne s’étaient pas contractés, il aurait pu maintenir sa tête immobile, ne serait-ce que l’espace d’un instant.
Ainsi en va-t-il en mer.
8 mai 2009, 2:40
Le moindre des mondes
[Skugga-Baldur]
Sjón
Rivages
9782743618704
Paru en 2007.
Difficile de résumer ce roman ; les fils de l’intrigue semblent parfaitement distincts et différents, jusqu’à ce que Sjón les noue ensemble dans l’épisode avec une efficacité et une économie qui force l’admiration.
Un pasteur part chasser le renard et se retrouve à chasser des fantômes. Une jeune femme handicapée est enterrée, moment à la fois poignant et drôle.
Sjón utilise les mots comme d’autres utilisent un pinceau, et j’ai beaucoup aimé les tableaux qu’il peint, nous faisant découvrir l’Islande rurale de la fin du XIXe siècle.
Un petit bijou, à ne pas manquer.
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Les renardes au pelage roux comme la lande ressemblent tellement à ces rochers étonnamment accueillants. Lorsqu’elles se tapissent auprès d’eux, il n’y a aucun espoir de les distinguer du roc lui-même, oh oui elles sem ontrent bien plus habiles que leurs blanches cousines dont la silhouette toujours se trahit en dessinant ne tache jaune sur la neige glacée.
Une renarde rousse se blottit tout contre son roc et laisse les puissances éoliennes glisser sur son corps. Elle tourne son arrière-train contre la tempête, s’enroule sur elle-même et s’enfouit le nez sous la cuisse ; elle ferme presque complètement les yeux si bien qu’on ne fait qu’apercevoir sa pupille. Voilà la position qu’elle prend pour observer l’homme qui n’a pas bougé depuis l’instant où il s’est posté sous la corniche, ici, sur les plus hautes pentes du massif d’Ásheimar — depuis au moins dix-huit heures. Le vent lui a souflé dessus et il a neigé sur lui : maintenant il ressemble avant tout à un vestige.
Et l’animal doit prendre garde à ne pas oublier qu’il s’agit d’un chasseur.
Sjón sera aux Assises Internationales du Roman à Lyon du 25 au 31 mai 2009.