déc 282009
 

Brève histoire des fesses
Jean-Luc Hennig
Zulma
9782843044946
Paru en novembre 2009.

Une série de courts essais sur les fesses vues sous des angles différents.

J’ai adoré le mélange de paillardise et d’érudition, qui fait que Hennig passe sans complexe de la sculpture à la peinture à la littérature, en balayant toutes les époques. Le tout étant raconté sur un ton pince-sans-rire qui fait tout le sel du livre. À lire absolument !

Mon seul regret est que le livre n’est pas illustré, parce que j’aurais adoré que fussent mises en regard les peintures et sculptures dont parle Hennig.

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Quoi qu’on dise, la fesse n’a pas grande activité dans la vie. Elle n’entraîne pas outre mesure l’usage du verbe transitif. La fesse veut seulement le verbe pronominal ou intransitif. Elle ne veut d’ailleurs rien du tout. Elle n’a pas grande existence en tant que sujet. On le trouve plutôt décrite dans sa modalité d’être, si l’on ose dire. On en parle plus volontiers à propos de ses formes, de son mouvement, de ses métamorphoses. Bref, la fesse n’a guère qu’un accessoire indispensable, c’est l’épithète. Laquelle, à vrai dire, ne change rien à la fesse. La fesse est là, l’épithète la nuance. Elle la sculpte, la poétise, voilà tout. On comprend, dans ces conditions, que la fesse requiert surtout l’extase, l’adoration, l’extrême-amour ou, à l’inverse, l’ironie vengeresse et la vacherie. Et qu’elle se soit naturellement accordée à un genre littéraire qui fit fureur aux alentours de 1535 : le blason érotique.

déc 142009
 

Vingt-cinq ans de solitude
[The Stars, the Snow, the Fire]
John Haines
Gallmeister
9782351780015
Paru en 2006.

À la fin des années 40, John Haines décide de s’installer en Alaska. Il y vivra pendant 25 ans, chassant des animaux pour leur fourrure ou pour leur viande, vivant dans un monde à la beauté rude, qui ne pardonne pas aux imprudents.

Un autre texte magnifique de chez Gallmeister. Une très belle écriture, qui réussit à montrer toute la poésie des événements, même à une citadine comme moi.

Caveat lector, certaines descriptions de chasse sont plutôt graphiques et à déconseiller aux âmes sensibles, bien qu’il serait dommage de manquer un aussi bon livre.

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Pour qui vit dans la neige et l’observe jour après jour, elle se lit à livre ouvert. Les pages se tournent au souffle du vent, les lettres ne tiennent pas en place, forment de nouvelles alliances, de nouveaux sens dans un langage qui pourtant reste le même. Langage obscur, parlé par tout ce qui s’en va pour revenir un jour. Le même texte s’écrit là depuis des milliers d’années même si je n’étais pas là, ne serai pas là les hivers prochains pour le lire. Ces parcours d’apparence arbitraire, ces sentiers, ces creux, ces empreintes, ces petites pelotes rondes et dures dans la neige : tout cela fait sens. Il s’y écrit peut-être des choses obscures, d’autres vies s’y manifestent, disent leurs courses et leurs histoires, leurs peurs et leurs morts. Les pattes fines d’une musaraigne ou d’un campagnol dessinent un tracé bref et erratique sur la neige, et voici le trou où disparaît le petit animal. Et là passe la trace d’une hermine, vive et curieuse, qui disparaît à son tour dans l’ombre blanche de ce trou.

déc 022009
 

L’Or des fous
[Fool's Gold]
Rob Schultheis
Gallmeister
9782351780169
Paru en mars 2008.

Dans les années 70, l’auteur est allé s’installer à Telluride, un petit village de montagne du Colorado, où la vie n’a pas tellement changée depuis le XIXe siècle : la plupart des habitants vivent encore de la mine et les loups et les ours s’aventurent jusque dans les rues. Trente ans plus tard, Telluride est devenue une station de ski à la mode. Schultheis nous raconte « sa » ville, nous faisant découvrir l’Ouest américain

Au départ, j’ai tiré le nez : le Nature Writing, très peu pour la bonne citadine que je suis. Et finalement, je ne regrette absolument pas ma lecture. C’est dépaysant et très bien écrit. L’auteur partage avec nous des anecdotes et de courts récits sur la région autour de Telluride.

L’ensemble est un peu décousu, mais finalement on peut le voir comme un ensemble de photographies qui mises bout à bout dessinent un magnifique panorama.

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Telluride, quand je m’y suis installé, sortait à peine d’une période où elle s’était laissé transformer en ville fantôme, la phase plancher d’un cycle de prospérité en dents de scie. Il y avait une minuscule station de ski, ouverte depuis moins d’un an. Au fond du cul-de-sac de la vallée, la mine tournait vingt-quatre heures sur vingt-quatre, arrachant leurs richesses aux mystérieuses entrailles de la montagne, profitant d’une hausse inespérée et transitoire du cours des minerais. Bref, il se passait juste assez de choses pour provoquer une vaguelette d’immigration de types dans mon genre.

Juste assez, mais pas trop. C’était encore l’Ouest des romans que j’avais dévorés et dont j’avais rêvé quand j’étais gosse, des années plus tôt. Des mouflons broutaient encore sur les pics surplombant la lisière nord de la ville ; durant les blizzards les plus violents, ils se réfugiaient sur les toits de la rue principale en attendant que le temps redevienne plus clément. Chaque automne on trouvait des ours, le museau plongé dans les poubelles, qui cherchaient à engraisser avant les long mois d’hibernation. Les loups et les gloutons ont officiellement disparu du Colorado, mais à en croire les habitants, les deux espèces avaient encore des représentants aux environs de Telluride, dans des recoins obscurs comme le Deer Trail Basin, ainsi qu’une race de coyotes au pelage blanc comme neige qui rôdaient autour des vallées d’altitude.

Il y avait aussi les humains du cru. Pendant toutes les années 50, la ville s’était enorgueillie d’une économie parallèle débridée avec tout un contingent de bordels, de bootleggers et de casinos. Pour balancer la gnôle sur le marché au nez et à la barbe des flics, les distillateurs, à en croire la rumeur, la faisaient transiter par la mine. L’alcool entrait par Telluride et ressortait de l’autre côté de la montagne, près d’Ouray. De là, il n’y avait plus qu’un pas à faire pour aller arroser les hordes assoiffées de Montrose, Durango, Gunnison et Junction.

nov 242009
 

La Convocation
[Heute wär ich mir lieber nicht begegnet]
Herta Müller
Métailié
9782864247425
Paru en 2001.

Dans la Roumanie des années 80, une femme, ouvrière dans une usine de vêtement destinés à l’exportation dans les pays de l’Ouest, a placé dans les poches de costumes des papiers disant « Épousez-moi » et donnant son nom et son adresse. Comme on peut s’y attendre, elle a été prise, et depuis est convoquée à la Securitate.

La Convocation est le récit du trajet de la narratrice jusqu’à l’immeuble de la Securitate. Il est entrecoupé de retours en arrière sur sa vie, ses deux maris, ses amis, ses choix.

Le sujet était vraiment intéressant, d’autant que de tous les pays de l’ex-bloc communiste, la Roumanie est un de ceux que je connais le moins bien, avec quelques passages hallucinants, comme celui où le conducteur du tram s’arrête le temps d’aller se chercher des bretzels, alors que le tram est plein de voyageurs.

Mon seul problème avec ce livre, et malheureusement, ça m’a rendu la lecture difficile, c’est le style d’Herta Müller : elle écrit en petites phrases hachées, avec peu de subordonnées, un peu comme Hemingway, et c’est un style que je n’aime pas du tout. Dommage !

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Depuis trois heures du matin, j’essaie de capter le tic-tac du réveil : con-vo-ca-tion, con-vo-ca-tion, con-vo-ca-tion… Dans son sommeil, Paul se met en travers du lit puis recule en sursaut, si vite que lui-même prend peur sans se réveiller. C’est une habitude. Pour moi, fini le sommeil. Je reste couchée toute éveillée, je sais que je devrais fermer les yeux pour me rendormir mais ne les ferme pas. J’ai assez souvent désappris le sommeil et dû réapprendre comment il arrive. Il arrive soit très facilement, soit pas du tout. Vers le matin tout dort, même les chats et les chiens ne rôdent que la moitié de la nuit autour des poubelles. Quand on sait que de toute façon on ne pourra pas dormir, mieux vaut dans la chambre sombre, plutôt que de fermer les yeux en vain, penser à quelque chose de clair. À de la neige, à des troncs d’arbre chaulés, à des chambres blanches, à beaucoup de sable : voilà à quoi j’ai passé mon temps, plus souvent que je ne l’aurais voulu, jusqu’au lever du jour. Ce matin, j’aurais pu penser à des tournesols, et c’est effectivement ce que j’ai fait, mais sans pouvoir oublier pour autant que j’étais convoquée à dix heures précises. Depuis que le réveil, en guise de tic-tac, dit con-vo-ca-tion, con-vo-ca-tion, con-vo-ca-tion, je n’ai pu m’empêcher de penser au commandant Albu, avant même de songer à Paul et à moi. Aujourd’hui, quand Paul a sursauté, j’étais déjà réveillée. Dès que la fenêtre était devenue grise, j’avais vu au plafond la bouche d’Albu en très grand, le bout de sa langue rose qui pointait derrière sa denture inférieure, et entendu sa voix narquoise :

Pourquoi être à bouts de nerfs, nous ne faisons que commencer.

nov 202009
 

Parquet flottant
Samuel Corto
Denoël
9782207261309
Paru en août 2009.

Un avocat devenu procureur raconte son premier poste, égratignant au passage la justice française et ses acteurs.

Parquet flottant aura été une grosse déception. Pourtant, il avait tout pour me plaire : un style pince-sans-rire, une analyse très fine de la justice en France. Dommage que l’intrigue tombe dans le graveleux aussi rapidement ; ça a complètement gâché le livre pour moi.

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C’était, à n’en plus douter, un accomplissement personnel fort, une sorte de transe extatique : la magistrature m’ouvrait ses bras. Des bras bruns, puissants, poilus, tentaculaires. Je raccrochai ma robe noire d’avocat pour la cuirasse étincelante (bien que strictement identique) de mon nouveau pouvoir décisionnaire et, pour la rentrée de septembre, je déposai au fond de mon sac tout neuf une boussole en bakélite noire tirée d’un équipement de survie : aujourd’hui encore, je me dis qu’on doit toujours écouter ses instincts, même les moins lisibles.

La petite ville de province qui m’accueillait pour mon premier poste pouvait s’enorgueillir d’avoir un procureur local — mon premier supérieur hiérarchique — reconnaissable de loin : tonsure trapue sur lunettes d’écailles, vestes amples croisées (ou l’inverse), généralement vert bouteille, lie-de-vin ou gris travaux publics. Il s’asseyait toujours jambes ouvertes, comme encombré. Ce nain
coloré sévissait depuis une quinzaine d’années, en contradiction directe avec les bonnes recommandations ministérielles sur la nécessaire mobilité géographique des magistrats et, lors de ma visite protocolaire préalable à mon installation, il s’enquit de mes motivations à rejoindre ce grand corps (il parlait ainsi, comme beaucoup, par ellipses poético-professionnelles, pensant sans doute s’ériger à titre
personnel par capillarité).